Quelle stratégie nickel après le référendum d’indépendance ?

Trois spécialistes de la Nouvelle-Calédonie, Christine Demmer, Pierre-Yves Le Meur et Jean-Michel Sourisseau livrent une analyse sur la place du nickel dans la stratégie d'émancipation du pays.

Le 4 novembre 2018, les Calédoniens inscrits sur une liste référendaire spéciale seront appelés aux urnes pour décider si la Nouvelle-Calédonie, colonisée depuis 1853, accède à la pleine souveraineté et donc à l’indépendance [1]. Ce vote, prévu par l’accord de Nouméa signé en 1998 par les représentants des partis indépendantistes, loyalistes et de l’Etat français, marquera l’aboutissement d’un processus, unique dans le contexte français, de "décolonisation négociée". Son parcours aura été jalonné par la reconnaissance de l’identité kanak dans les institutions, la création d’une citoyenneté calédonienne transitoire, le transfert progressif à la Nouvelle-Calédonie de la quasi totalité des compétences non régaliennes. Dix ans plus tôt, en 1988, les accords de Matignon-Oudinot avaient marqué la fin de la période violente des "événements" et engagé le pays dans la provincialisation. Cette forme de décentralisation politique offrait aux Kanak la possibilité d’assumer eux-même un rééquilibrage économique nécessaire entre le Sud majoritairement européen et le Nord et les Iles Loyauté majoritairement kanak où routes, adduction d’eau et électricité manquaient encore.

Le Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS) fondé en 1984, a très rapidement voulu adosser la revendication d’indépendance née à la fin des années 1970 à une prise en charge des principaux leviers économiques pour préparer le pays et se préparer à la gestion des affaires. Dans un pays qui possède le quart des réserves mondiales, investir le secteur de l’industrie du nickel s’est naturellement imposé comme une évidence. Depuis le rachat en 1990 d’une petite société minière (la SMSP), le FLNKS n’a cessé d’affiner sa stratégie nickel en s’alliant à des multinationales autant pour l’extraction que pour la transformation du minerai vert. C’est dans ce contexte de forte affirmation d’un "nationalisme minier" qui a bouleversé l’ensemble du secteur dans les années 2000, qu’en 2009 a été voté par les élus locaux, un « Schéma de mise en valeur de la ressource minière » accompagnant un nouveau code minier. En réalité, l’accord de Nouméa, couplé à un accord sur le développement minier (l’accord de Bercy signé le 1er février 1998), est marqué tout autant du sceau de l’émancipation des institutions que de celui de l’émancipation économique du pays par le nickel, pour le présent et pour l’avenir (en tant que moteur d’une possible diversification économique).

A l’heure du référendum, la difficile définition d’une stratégie politique commune concernant le nickel est en suspens, comme d’autres sujets cruciaux pour l’avenir du pays, mais elle ne manquera pas de resurgir dès le lendemain du vote. Pour comprendre les enjeux de cette stratégie, un retour sur la teneur des débats s’impose après un bref rappel de la place du nickel dans l’histoire coloniale.

Le nickel, pièce historique du puzzle néo-calédonien

L’histoire minière calédonienne est marquée par l’hégémonie, pendant plus d’un siècle, de la Société le Nickel (SLN) fondée en 1880 et dirigée de 1888 à 1974 par la famille Rotschild. La SLN est environnée d’une nébuleuse de "petits mineurs", issus de familles de notables calédoniens, politiciens et propriétaires fonciers prospères, certains sous-traitants, d’autres veillant jalousement à leur indépendance entrepreneuriale. Dans cette colonie d’abord pénitentiaire qui attire encore peu de colons, dans laquelle la population kanak en chute libre est soumise au régime disciplinaire de l’Indigénat, à des réquisitions et à des prestations diverses, les entreprises minières vont faire appel dès la fin du 19e siècle à de la main-d’oeuvre forcée (des Nouvelles-Hébrides via le "blackbirding", puis d’Indochine française et d’Indonésie néerlandaise) et engagée (travailleurs japonais) [2]. À partir des années 1960, l’État français va mener une politique de reprise en main coloniale de ses territoires dans le Pacifique, en grande partie pour garder le contrôle du nickel et procéder à ses essais nucléaires. Il va restreindre drastiquement l’autonomie politique néo-calédonienne acquise après l’abolition de l’Indigénat en 1946, et en favoriser une immigration massive en provenance de France et des territoires français du Pacifique, les Kanak devenant minoritaires sur leur sol. Le "boom du nickel" des années 1967-1972 intensifie le mouvement et 35 à 40 000 personnes s’installent sur un territoire comptant alors moins de 150 000 personnes. La gestion du "contre-boom" des années 1970 passera par la mise en place d’une "économie assistée" dépendante des transferts financiers de l’État français. C’est à ce moment là qu’il va entrer dans le capital de la SLN qui deviendra  filiale du groupe français Eramet en 1985 [3].

La rente métallurgique au cœur d’une stratégie nickel kanak

Dans les années 1970, la revendication kanak se focalise tout d’abord sur les questions de reconnaissance culturelle et politique et de redistribution foncière ; l’extraction minière est surtout mentionnée comme un symbole du pillage colonial en prenant notamment appui sur le cas de la commune de Thio, place forte de la SLN. Au moment des "événements" violents des années 1980, le FLNKS vise l’indépendance immédiate. Conscients du rapport de force inégal, les indépendantistes vont toutefois s’engager dans une première forme de nationalisme économique dans les "Régions" (1985-88). Pour la première fois à la tête d’une collectivité, ils décident de préparer l’indépendance en se lançant dans des projets touristiques et agroalimentaires d’envergure, ainsi que dans des microprojets menés sur les terres kanak.

Ce n’est qu’après la signature des accords de Matignon-Oudinot en 1988, et grâce aux compétences acquises par les provinces, que le FLNKS affine peu à peu une stratégie économique de décolonisation basée sur le contrôle et la valorisation du nickel. Tout commence en 1990 lorsque le FLNKS négocie le rachat de la SMSP, avec l’appui financier de l’État français. Cette société d’extraction minière détenue par le leader loyaliste et entrepreneur Jacques Lafleur, est achetée à 87% par la Société de financement et d’investissement de la province Nord (SOFINOR), une SEM détenue à plus de 75% par la Province Nord dirigée par les indépendantistes. La SMSP devient rapidement un acteur majeur du monde du nickel,  premier exportateur de minerai de Nouvelle-Calédonie et second producteur de minerais oxydés au monde dans les années 1990. Si ce rachat constitue l’acte fondateur de la politique kanak du nickel, l’investissement dans la métallurgie va en devenir le principal leitmotiv dans l’optique de tirer une rente plus significative du nickel, à l’instar des autres pays producteurs dans le monde. Dès 1992, lors des conventions nationales du FLNKS, une réflexion s’amorce en ce sens. Les nationalistes annoncent leur intention de construire une usine dans le Nord, près du chef lieu de la province, Koné. La SMSP parvient en 1995 à convaincre l’entreprise canadienne Falconbridge de s’engager avec elle dans un projet métallurgique au montage inédit : elle impose de détenir 51% du capital de la future usine et en échange elle apportera la ressource minière. En 1996, les indépendantistes négocient avec les ministères de l’Outre-mer (Oudinot) et de l’économie (Bercy) l’accès à des ressources supplémentaires pour la mise en œuvre de leur projet. La SLN, qui est la seule à pouvoir proposer une solution, commence par refuser tout échange. Les indépendantistes menacent de ne pas signer le nouvel accord politique en préparation et, sur le terrain, les militants bloquent les mines et manifestent. L’arrivée de la gauche en 1997 dans le cadre d’un gouvernement de cohabitation va permettre de débloquer la situation car le Premier ministre choisit d’appuyer le projet de la SMSP contre l’avis de Bercy. Le protocole de Bercy est signé en février 1998, permettant de reprendre les discussions sur le futur accord de Nouméa signé le 5 mai de la même année. Après l’usine du Nord (aujourd’hui dirigée en partenariat avec Glencore) et dans l’optique de valoriser au mieux les différentes teneurs en minerais du pays, la SMSP s’est encore dotée d’une usine en Corée du Sud dans laquelle "l’entreprise kanak" détient 51 % des parts contre 49 % pour l’aciériste coréen POSCO. Récemment, en mars 2018, un protocole d’accord a été signé sur les mêmes bases avec l’industriel chinois Yangzhou Yichuan Nickel Industry Co Ltd pour valoriser les teneurs les plus basses. La SMSP est devenue sans conteste un géant du nickel.

La stratégie nickel kanak rime donc bien depuis 1998 avec le développement et le contrôle d’une rente métallurgique. C’est en premier lieu la Province Nord qui récupère les dividendes réinvestis ensuite par la Sofinor dans d’autres activités économiques. Ce schéma est prévu sur le long terme puisqu’il intègre l’épuisement de la ressource du Caillou et l’achat, pour transformation dans les usines « pays », d’un nickel venu d’ailleurs (Indonésie ou Philippines notamment). Maisl’objectif du développement local que s’est fixée la SMSP et qui lui a assuré le soutien de l’Etat et la bienveillance des partisans calédoniens d’une plus grande autonomie ne résume pas à lui seul la stratégie kanak C’est dans cette même logique que le FLNKS a réclamé le transfert des participations de l’Etat dans les entreprises minières vers la la Nouvelle-Calédonie, cherchant ici à reproduire à l’échelon du pays ce qu’ils avaient réalisé au niveau de la province Nord grâce à la SMSP. Depuis 2007, la Société territoriale calédonienne de participation industrielle (STCPI) possède ainsi une minorité de blocage de 34 %. L’objectif que le parti autonomiste Calédonie Ensemble partage est de parvenir à terme à une participation majoritaire de 51 %.

Ce tableau du nationalisme minier brossé à grand trait ne doit pas faire oublier l’existence d’autres formes de revendications principalement kanak (mais pas seulement) qui entendent situer le débat de la rente à un niveau plus localisé. Des clans, des "chefferies", des mouvements de jeunes, des associations ou encore des municipalités réclament des embauches localisées, le respect de l’environnement, voire la possibilité d’extraire et de vendre le minerai. Toutes ces revendications s’inscrivent dans un logique de reprise de contrôle des populations proches des mines sur leurs ressources, leurs territoires et leurs vies. Elles s’articulent plus ou moins, selon les sites, avec une revendication de type autochoniste née en province Sud d’un projet métallurgique concurrent à celui du Nord. Au début des années 2000, face au canadien INCO puis au géant brésilien Vale, l’association kanak Rhéébu Nùù avait entamé, au nom des riverains du site minier, des négociations avec l’industriel sur le modèle des autochtones canadiens ou sud-américains, soucieux de partage des avantages et de droit de regard sur les impacts environnementaux. Sans espoir de retour de rente minière dans un projet dans lequel les Provinces n’ont que 5% et dans une province Sud gouvernée par les loyalistes, les discours de l’autochtonie et du développement durable se sont avérés des ressources politiques efficaces dans ce contexte politique défavorable.

Quelle stratégie pour demain ?

Mais les discussions politiques sur le nickel restent une affaire de partis néo-calédoniens et d’Etat, même si ces revendications localisées espèrent pousser les politiques à envisager la question de la répartition locale des bénéfices au-delà des retombées "pays".

La ligne stratégique du FLNKS, dénommée aujourd’hui "doctrine nickel", de contrôle de la rente métallurgique ne plait pas à tout le monde car elle s’accompagne d’une volonté de contrôle accru sur l’export du minerai produit par les mineurs non métallurgistes à qui il est demandé de participer à l’alimentation des usines locales et offshores. Ces "petits mineurs" ont mal vécu le refus du gouvernement de Nouvelle-Calédonie de leur autoriser l’export des laterites pauvres en nickel vers la Chine, pays avec laquelle le FLNKS discutait une nouvelle alliance métallurgique pour écouler ce type de minerai. Cela a entrainé un conflit violent en août 2015. Alliés au syndicat professionnel des transporteur de nickel, ces mineurs ont fait pression pour la révision de la stratégie d’export des ressources envisagée dans le schéma minier de 2009 qui préconise un écoulement vers les seuls clients traditionnels (Japon, Australie). L’autorisation de l’ouverture de canaux d’export vers la Chine a été fortement critiquée par certaines composantes du FLNKS (d’autres ayant soutenue les rouleurs majoritairement kanak). La coalition électorale de l’Union nationale pour l’indépendance (UNI), désireuse de préserver le nickel de faible teneur, estime que cette décision hypothèque l’idée d’une gestion à long terme de la ressource. Surtout,  elle reste attachée à  une politique qui guide fermement la production et la commercialisation d’un minerai vert dont l’épuisement doit être anticipé.

Les économistes sont à ce jour dans l’incapacité de déterminer quelles sont les options les plus rentables pour les industriels, entre valorisation locale, offshore ou libre, au regard des instabilités du cours mondial du nickel et des revirements possibles des stratégies des géants du secteur. Mais il leur semble nécessaire d’élaborer une stratégie commune à même de privilégier, selon la conjecture, des combinaisons particulières entre les options. Les résultats attendus du référendum (les sondages donnent 69% de non) ne mettent pas les Kanak en position de force pour défendre leur doctrine nickel même si les voix autonomistes de « Calédonie Ensemble », la plus grande force politique actuelle du territoire, rejoignent le camp indépendantiste sur la place d’une politique minière volontariste. Dans un contexte d’absence de débat public en la matière, seul l’avenir nous dira comment se résoudra cet épineux problème, crucial pour la poursuite de l’émancipation du pays. On peut prévoir que les discussions reprendront après le référendum tant l’industrie du nickel demeure une des clés de l’avenir du pays, et espérer que les débats prennent en considération les inquiétudes locales qui soulèvent la question d’un développement durable.

[1] Lire à ce sujet, Christine Demmer « Un peuple calédonien ? », La vie des idées.

[2] Pour une synthèse, voir Pierre-Yves Le Meur, « Le destin commun en Nouvelle-Calédonie : entre projet national, patrimoine minier et désarticulations historiques », Mouvements n°91, automne 2017.

[3] L’expression est de l’économiste Jean-Freyss, J. Freyss, « Économie assistée et changement social en Nouvelle-Calédonie », Paris, IEDES, PUF, 1995. Son analyse a été revisitée et actualisée par S. Bouard, J.-M. Sourisseau, V. Géronimi, S. Blaise, L. Ro’i (dir.), « La Nouvelle-Calédonie face à son destin: quel bilan à la veille de la consultation sur la pleine souveraineté ? », IAC-Karthala-GEMDEV, Paris, Karthala, 2016.

 

Signataires : 

Christine Demmer, anthropologue, CNRS, Centre Norbert Elias, Marseille ;
Pierre-Yves Le Meur, anthropologue, IRD, UMR GRED, Montpellier ;
Jean-Michel Sourisseau, socio-économiste, CIRAD, UMR ART-DEV, Montpellier.

 

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