Yves Plasseraud - Les langues : patrimoine matériel et patrimoine immatériel

Protéger une langue devrait revenir moins à protéger un objet culturel cristallisé qu’une manière d’être au monde, un style de vie, des attaches familiales et plus largement territoriales… Cela revient aussi à protéger des liaisons sociales et les valeurs culturelles qui fondent une communauté et qui assurent, au sein de celle-ci, la nécessaire cohésion.

Giovanni Agresti. - Du Centre et de la Périphérie, Au carrefour d’italophonie et francophonie, Préface de Henri Giordan, « L’essere di linguaggio » 4, Aracne, Rome, 2017, 233 pages.

  L’auteur, Giovanni Agresti, est un jeune sociolinguiste italien, spécialiste notamment des droits linguistiques et professeur agrégé à l’Université de Teramo (Abruzzes). Dans cette Université, il est également le fondateur et le directeur du Centre d’Études « Sociolingua » pour la promotion de la diversité linguistique en Europe et en Méditerranée. Spécialiste des langues romanes et animateur, avec son collègue français Henri Giordan, fondateur du LEM (Portail des langues d’Europe et de la Méditerranée), réseau informatique d’information sur les langues de la Méditerranée, G. Agresti a déjà beaucoup écrit sur la sociologie des langues romanes. On lui doit notamment plusieurs études remarquées sur les langues française, italienne, occitane, ainsi que sur les « petites » langues minoritaires des domaines concernés (albanais, frioulan, rromani…).

   Homme de terrain, Agresti a parcouru régulièrement les terrains de ses études et s’est particulièrement intéressé à l’articulation entre les langues, leurs locuteurs et leur environnement juridique et naturel.

   Par delà des développements passionnants consacrés aux aménagements linguistiques et au destin de l’occitan, langue charnière pour l’auteur, l’articulation langue/paysage est à mon avis le thème central et, à mon sens, le plus novateur, de ce nouvel ouvrage. Pour l’auteur, on l’a trop ignoré jusqu’à aujourd’hui, les langues forment avec leur environnement (le paysage au sens contemporain du terme) un ensemble tout à la fois cohérent et indissociable. C’est sur cette évidence trop souvent méconnue que, tout au long de l’ouvrage (parfois en filigrane), va se concentrer la pensée de l’auteur.

  Dans un chapitre intitulé : Les aires linguistico-naturelles protégées en France et en Italie, celui-ci se penche notamment de manière novatrice sur la nécessité d’inventer un modèle socio-économique de développement durable, associant la protection-valorisation des « paysages » et celle des aires sociolinguistiques.

  « Dans cette perspective… protéger une langue devrait revenir moins à protéger un objet culturel cristallisé qu’une manière d’être au monde, un style de vie, des attaches familiales et plus largement territoriales… Cela revient aussi à protéger des liaisons sociales et les valeurs culturelles qui fondent une communauté et qui assurent, au sein de celle-ci, la nécessaire cohésion.

   Il paraît tout à fait logique et justifié de poser l’opportunité d’une stratégie globale, intégrée, d’attention par rapport à ce qui finalement constitue dans son ensemble l’existence historique d’une communauté — et qui décide, par là, de la qualité de vie en son sein — : un cadre naturel, un héritage culturel, un paysage, une langue, des récits, des liens sociaux, une mémoire sensorielle à long terme, etc. » (page 58).

   Observant qu’en France, comme assez souvent en Italie, les zones écologiquement protégées par le droit (notamment, les Parcs Naturels Nationaux et Régionaux, les PNR) coïncident avec des aires linguistiques « minoritaires » (Ex. : Mercantour/Occitanie), l’auteur soutient que patrimoine matériel et patrimoine immatériel sont, en réalité, intimement liés. Le paysage est le produit du regard et de la mémoire des hommes. La langue locale, en tant que « milieu de vie », est elle-même façonnée par le paysage, et seule la connaissance de celle-ci peut permettre d’interpréter et de maintenir le paysage.

   Partant de ce constat, il plaide, de façon convaincante, pour une articulation juridique synergique entre les deux champs, protection des espaces naturels et protection des langues minoritaires.

   Comme l’écrit Henri Giordan dans sa préface à l’ouvrage, « Il ne s’agit pas seulement de mettre en place des mesures pour conserver une mémoire. Il s’agit, dans une dynamique d’avenir, d’utiliser cette mémoire pour inventer des ressources nouvelles ».

  La déclaration UNESCO de Hangzhou de 2013, va dans ce sens.

  En résumé, au-delà de la massification entropique, qui a caractérisé l’aire industrielle, l’ouvrage recensé constitue un apport significatif et convaincant à la vision émergente d’une insertion raisonnable de l’espèce humaine dans son environnement naturel.

Yves Plasseraud

 Présentation livre par l'éditeur et bonnes pages ici

 

 

 

 

 

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