Les langues régionales ou minoritaires dans le « grand débat » national.

Dans le « grand débat » national que le gouvernement organise du 15 décembre 2018 au 1er mars 2019, il faut imposer une large discussion sur la redéfinition des Régions et de leurs pouvoirs, la dynamisation de la création culturelle dans l’ensemble du territoire et la reconnaissance des langues régionales ou minoritaires ainsi que celle des moyens pour assurer leur développement.

La crise que traverse la France aujourd’hui pose, une fois de plus, la question centrale de la gestion hypercentralisée de notre pays. François Hollande avait imposé, sans la moindre concertation avec les territoires, un redécoupage des Régions, au mépris des citoyens concernés, dont on mesure aujourd’hui l’absurdité et les surcoûts qu’elle engendre. Le même Hollande n’avait pas tenu ses promesses en oubliant de faire ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires alors même qu’il disposait d’une majorité à l’Assemblée et au Sénat lui permettant de faire ce qui aurait pu être un geste symbolique important attendu depuis près de 20 ans.

Emmanuel Macron avait durant sa campagne prononcé quelques promesses en faveur des langues régionales. Une fois élu, il avait même promis à Quimper en juin 2018 de faire de la Bretagne un «laboratoire» de la décentralisation et de soutenir «les langues régionales qui ont un vrai rôle à jouer». Mais tout cela restait contradictoire et confus : en Corse, le gouvernement a obstinément refusé la co-officialité de la langue corse avec le français, en Alsace on s’est contenté d’inventer une Collectivité Européenne d’Alsace alors que les Alsaciens souhaitent la création d’une Collectivité Alsace à statut particulier comme en Corse. Et, en réalité, le président Macron ignore jusqu’à l’existence de nos langues de France. Lorsqu’il n’est plus en campagne électorale et qu’il s’agit de choses sérieuses, parlant devant l’Académie française il dévoile le fond de sa pensée : « Au fond, nous sommes le seul pays de la Francophonie qui ne vit qu’en français. »

Le moment est venu de relancer avec force le débat et les revendications concernant la prise en compte des langues régionales ou minoritaires de notre Pays. Le mouvement des Gilets jaunes a ouvert un nouvel espace de débat démocratique. Des drapeaux bretons, occitans ou alsaciens sont apparus çà et là sur les barricades formés par ces porteurs de gilets. Il appartient à ceux qui les brandissaient de faire valoir ce à quoi ils tiennent, qu’on ne parle pas que français dans ce pays et que l’on cesse de tout uniformiser. Le président de la République nous a confié le 10 décembre dans son allocution solennelle, qu’il est décidé à retourner sur le terrain pour « prendre le pouls vivant de notre pays », pour écouter les citoyens « partout sur le terrain » « pour bâtir le socle de notre nouveau contrat pour la Nation. »

À cette occasion, ne nous laissons pas enfermer dans le cadre d’un débat national orchestré une fois de plus depuis Paris avec des thèmes prédéfinis, d’ailleurs de façon brouillonne, dans le secret des cabinets ministériels.

C’est à nous de dire ce que nous voulons et, sur ce sujet, il est temps que les citoyens attachés à l’avenir de leurs langues prennent la parole avec force.

Cette prise de parole a déjà commencé.

Dès juillet 2018, un député breton de la majorité présidentielle, Paul Molac, critiquait la politique du gouvernement : « Il a déjà été dit qu’il n’y aurait pas de tournant social ; pour la langue bretonne, nous avons eu de mauvaises nouvelles concernant le ñ, le bac, Diwan... Je veux bien faire les choses, mais il faut qu’il y ait du sens. » Richard Ferrand, alors patron des marcheurs à l’Assemblée, traitait ces critiques par une hautaine ironie : « c’est anecdotique. Je ne crois pas qu’il y ait là des fractures ou des fissures. Il y a seulement des députés qui pensent que leur singularité vaut mieux que le collectif. Je le regrette, je pense que ça n’est pas très malin, mais au fond ça n’est pas très grave. » (France bleue, lundi 9 juillet 2018 Congrès de Versailles : Un député breton En Marche n’y va pas)

Toujours en juillet 2018 et toujours à l’initiative de Paul Molac, un appel a été lancé par une trentaine de députés en juillet dernier : «Pour l’égale dignité des langues de France, la Constitution doit pleinement reconnaître les langues régionales»

En octobre 2018, Paul Molac, député du Morbihan, quitte le groupe parlementaire LREM à l’Assemblée Nationale et crée, avec 15 autres élus, un nouveau groupe parlementaire, « Libertés et Territoires » qui rassemble des élus UDI-Agir-Indépendants, des ex-PS, des ex-LREM, des LREM, ou encore les trois élus nationalistes corses. Ce groupe est axé sur la défense des territoires, de la régionalisation et avec une fibre sociale et humaniste affirmée.

Dans un communiqué, il explique vouloir avec ses collègues « peser dans le débat sur les questions de ruralité, d’urgence écologique, de justice sociale et de subsidiarité européenne ». « Cette sensibilité, régionaliste, n’était pas représentée à l’Assemblée alors que beaucoup constatent que le problème de la France est son hyper-centralisation. Le Gouvernement actuel est davantage dans une phase de recentralisation qui va à rebours des désirs d’une grande partie de la population bretonne et qui est contre-productive au niveau du développement économique local. »

L’Alsace de son côté s’exprime avec force dans le même sens : lors de la séance plénière du 22 octobre 2018, le Conseil Départemental du Bas-Rhin a proposé de saisir les parlementaires afin qu’ils proposent une ratification, par la France, de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

Le Gouvernement annonce un «grand débat» du 15 décembre 2018 au 1er mars 2019, structuré autour de cinq thèmes. L’obsession centralisatrice reste entière : les Françaises et les Français seraient incapables de définir les thèmes d’un débat qu’ils estiment importants ? Nous touchons là du doigt le mal français : nos « élites » politiques sont dans l’incapacité d’imaginer que les citoyens français soient capables de penser par eux-mêmes et exister pleinement pas seulement le jour où ils sont appelés à déposer un bulletin dans l’urne…

C’est à nous, citoyens qu’il appartient de définir la façon dont nous entendrons exprimer nos besoins, nos espoirs et inventer une façon nouvelle de vivre et travailler au pays. La démocratie française conçoit le citoyen comme un individu déraciné, dépouillé de ses particularités. Selon cette conception, le citoyen français est un être uniforme de Dunkerque à Bonifacio. Cet être désincarné n’exerce en réalité ses pouvoirs de citoyen que de façon intermittente le jour des élections. Mais les citoyens français sont en réalité des hommes et des femmes qui un jour, à l’occasion d’un ras le bol un peu plus fort que d’ordinaire se sont découvert, affublés d’un gilet jaune, rassemblés sur des rondpoints, hommes et femmes, de chair et d’espoir, pas forcément d’accord, mais heureux de ne plus être que des zombies dotés d’un bulletin de vote vite obsolète.

Oui, le moment est venu de « bâtir le socle de notre nouveau contrat pour la Nation ». Et, dans ce contrat, la mise en place de pouvoirs régionaux organisés par les citoyens, dotés d’une large autonomie et permettant une création culturelle qui cesse enfin d’être concentrée à Paris. C’est dans ce cadre national rénové que les langues régionales ou minoritaires pourront prendre toute leur place.

 

 

 

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