Barbara Cassin : le discours d’une Académicienne sur les langues régionales

Barbara Cassin est une intellectuelle hautement respectable, philologue, philosophe, médaille d’or du CNRS et, depuis peu, membre de l’Académie française. Elle était l’invitée du grand entretien de Nicolas Demorand à 8 h 20 sur France inter le vendredi 19 avril 2019.

Barbara Cassin est une intellectuelle hautement respectable, philologue, philosophe, médaille d’or du CNRS et, depuis peu, membre de l’Académie française. Elle était l’invitée du grand entretien de Nicolas Demorand à 8 h 20 sur France inter le vendredi 19 avril 2019.

Au cours de son intervention, elle s’est longuement étendue sur la nécessité de lutter contre l’hégémonie de l’anglais en Europe, en utilisant la formule attribuée à Umberto Eco : « la langue commune de l’Europe, c’est la traduction ». Je ne discuterai pas ici cette opinion sur laquelle il conviendra de revenir car d’aucuns soutiennent avec de solides arguments que si l’on souhaite que l’Europe devienne dans l’avenir un espace politique démocratique, un espace dans lequel il soit possible de discuter entre citoyens de ce qui est utile ou nocif pour la communauté, une langue commune est indispensable. Le grand linguiste italien Tullio De Mauro souhaitait peu avant sa disparition que chaque citoyen soit en mesure de parler un anglais de qualité, « à côté de nos langues maternelles, de nos dialectes ».

Mais concentrons-nous pour l’heure sur les langues régionales ou minoritaires, langues d’un territoire ou d’une communauté, du basque au corse et à l’occitan, de l’arabe au berbère ou au rromani…

Barbara Cassin, pour conforter son choix de respecter les diverses langues officielles d’Europe, prend un exemple remarquable : « Regardez l’Afrique du Sud, il y a onze langues nationales et c’est dans ces onze langues que c’est fait quelque chose d’absolument génial qui a été la Commission Vérité et Conciliation qui permit de passer à l’après-apartheid sans bain de sang. Il fallait ces onze langues, c’était un passage de l’une à l’autre avec des passages d’expérience aussi. Oui, le peuple arc-en-ciel s’est constitué avec ces onze langues et avec un souci de montrer ce qui était propre à chacune ». 

Effectivement, un service de traduction simultanée a été organisé lors de ces auditions qui se sont déroulées d’avril 1996 à octobre 1998. Et la Constitution de la République d’Afrique du Sud adoptée en 1996 prévoit dans son article 6 que les langues officielles sont le sepedi, le sotho, le tswana, le swati, le venda, le tsonga, l’afrikaans, l’anglais, le ndébélé, le xhosa et le zoulou. Cela n’empêchera pas que la langue la plus forte, en l’occurrence l’anglais, joue alors un rôle hégémonique aux dépens des langues africaines. C’est pour cette raison que le gouvernement central a fait adopter en 2012 la Loi sur l’emploi des langues officielles dont l’un des objectifs est d’exiger la parité de reconnaissance et l’équité de traitement entre les onze langues officielles. Barbara Cassin a raison de citer cet exemple qui atteste du respect d’un État pour les langues de ses citoyens. On s’attendait, dans la continuité de cette amorce, qu’elle clarifie le débat sur les langues de France.

Un auditeur, André, lui en donna l’occasion en posant la question suivante : « Mme Cassin parlait de la nation arc-en-ciel et pour faire peuple il n’est pas nécessaire d’avoir une seule langue. Je suis Français, d’origine étrangère, je suis promoteur de la langue occitane qui est aussi vieille que le français et même plus. Je voudrais connaître l’avis de Madame sur les langues historiques de France, le breton, le basque, le catalan et l’occitan. Est-ce qu’elle pense qu’il est nécessaire de supprimer toutes ces langues comme fait la République en ce moment pour faire peuple ». 

Barbara Cassin répond : « Non, non, je ne pense pas du tout. Ça aussi, c’est un moment d’histoire, c’est l’abbé Grégoire, au moment de la Révolution qui a vraiment éradiqué ce qu’il appelait les dialectes de manière à ce qu’il puisse, à un moment donné, y avoir un peuple, une nation qui n’aurait parlé que le français ».

Nous attendions à ce qu’elle nous explique que les langues dont parle son interlocuteur, les langues historiques de France comme il dit avec raison, ne sont pas des dialectes et qu’elles doivent pouvoir vivre dans notre beau pays. Barbara Cassin n’ignore certainement pas la différence qu’il y a entre les dialectes, le languedocien, le provençal ou le normand et les langues, l’occitan, le basque ou le breton… Son interlocuteur l’a bien interrogée sur « les langues historiques de France, le breton, le basque, le catalan et l’occitan ». Nous sommes déçus par sa réponse qui ajoute de la confusion dans un débat trop souvent mal engagé. Elle parle du « français, langue feuilletée de dialectes » et elle rapproche cette diversité dialectale des différentes formes de la langue française dans les pays francophones : français de Belgique, de Suisse, du Canada, etc. Les dialectes ne sont pas « les langues historiques de France, le breton, le basque, le catalan et l’occitan ». Et différentes formes de français des Pays francophones, c’est encore une autre réalité !

Je reprends cette intervention et sa conclusion :

« Quand vous regardez Molière, lisez une pièce de Molière et vous entendez tous les dialectes qui sont à l’intérieur. C’est magnifique. Je pense que le français est une langue feuilletée de dialectes et qu’il faut garder cette diversité qui fait partie de la francophonie au même titre que les français du monde. Maintenant, si on dit que la langue de la République est le français, si on bouge cette ligne-là de notre Constitution, et bien nous avons l’obligation de traduire dans toutes les langues, nous aurions l’obligation de traduire dans toutes les langues dites dialectes, l’ensemble de tous nos textes, etc. Il faut comprendre que c’est lourd. Mais voilà, c’est un savoir-faire ». 

Ce débat concerne un aspect important de notre patrimoine, la préservation des langues historiques de la France et pose un problème très actuel de démocratie. Il est trop souvent englué dans des confusions qui exacerbent inutilement les polémiques. La responsabilité des intellectuels joue ici un rôle majeur et j’invite Barbara Cassin à clarifier ses positions qui ne peuvent être réduites à ces propos improvisés lors d’un entretien matinal sur une radio de grande écoute.

Barbara Cassin a perdu une belle occasion d’éclairer l’opinion d’un vaste public en expliquant aux auditeurs de France Inter la différence entre langue et dialectes au lieu d’ajouter de la confusion en parlant de « toutes les langues dites dialectes », expression étonnante qui n’a littéralement aucun sens ! J’aurais attendu qu’elle nous explique que reconnaître les langues de France, de l’occitan au basque ou au corse et au breton n’implique nullement de traduire « l’ensemble de nos textes » ! Quels textes ? Accorder un statut de co-officialité à ces langues impliquerait tout au plus de traduire la Constitution et les débats des Institutions régionales des territoires concernés. Elle dit justement « c’est un savoir-faire »… Effectivement, d’autres Pays assument cette responsabilité : elle a cité elle-même l’Afrique du Sud ! Il n’est pas souhaitable d’épouvanter le bon peuple en évoquant un tsunami de traductions dans une myriade de « langues dites dialectes » !

J’invite Barbara Cassin à clarifier ses positions. Il est difficile de penser, compte tenu de la haute qualité intellectuelle de Barbara Cassin, que ces propos matinaux représentent le fonds de sa pensée. Elle est bien consciente qu’il est impossible de dire aujourd’hui qu’il est « nécessaire de supprimer toutes ces langues comme fait la République en ce moment pour faire peuple », pour reprendre l’expression de son interlocuteur. Il n’est pas possible qu’elle se borne à valoriser la diversité, les dialectes, les formes de français des Pays francophones à condition que cela n’implique aucune mesure précise. 

Une clarification de ses positions revêtirait une portée considérable. En effet, Barbara Cassin est membre de l’Académie française. De plus, elle représente cette institution au sein de la commission de préfiguration d’une Cité internationale de la langue française que le Président de la République a décidé de créer au château de Villers-Cotterêts. Or, on sait que l’Académie française est hostile à la reconnaissance des langues régionales. Ainsi dans une Déclaration votée à l’unanimité par les membres de l’Académie française dans sa séance du 12 juin 2008, l’Académie s’est vigoureusement opposée au souhait des députés d’ajouter à l’article 1 de la Constitution la mention « Les langues régionales appartiennent à son patrimoine ». Cette attitude de l’Académie reste constante et elle a écouté sans broncher le Président Macron déclarer avec le plus grand sérieux et au mépris des citoyens alsaciens, bretons, corses, berbères, arabes, etc. qui forment le peuple de France : « Au fond, nous sommes le seul pays de la Francophonie qui ne vit qu’en français » (Discours du Président de la République à l’Institut de France pour la stratégie sur la langue française, 20 mars 2018)

Compte tenu de ses qualités scientifiques et de son appartenance à cette prestigieuse Institution, les clarifications que Barbara Cassin pourrait apporter sur ces questions revêtiraient une importance de tout premier plan. Nous les attendons avec impatience.

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