Les défenseurs des langues de France au piège du repli hexagonal

 La campagne présidentielle actuelle est une occasion pour reposer la question des langues régionales. Le samedi 31 mars, des manifestations sont prévues dans un nombre important de villes, à Ajaccio (langue corse), Annecy-Bonlieu (franco-provençal), Bayonne (basque), Perpignan (catalan), Metz (lothringer platt/hochdeutsch, luxembourgeois et lorrain roman), Poitiers (poitevin-saintongeais), Quimper (breton), Toulouse (occitan) et, pour la toute première fois, à Lille (flamand de France) et à Strasbourg (alsacien).

 

La campagne présidentielle actuelle est une occasion pour reposer la question des langues régionales. Le samedi 31 mars, des manifestations sont prévues dans un nombre important de villes, à Ajaccio (langue corse), Annecy-Bonlieu (franco-provençal), Bayonne (basque), Perpignan (catalan), Metz (lothringer platt/hochdeutsch, luxembourgeois et lorrain roman), Poitiers (poitevin-saintongeais), Quimper (breton), Toulouse (occitan) et, pour la toute première fois, à Lille (flamand de France) et à Strasbourg (alsacien).

Il faut rendre hommage à la ténacité et au dévouement des organisateurs et des militants grâce auxquels ces manifestations sont possibles. Depuis des décennies ces militants s’obstinent à apprendre, à utiliser, à se réapproprier, au prix d’efforts souvent considérables, des langues dont ils ne peuvent espérer retirer quelque bénéfice économique que ce soit. Pour la première fois, ils ont réussi à organiser ces manifestations, le même jour, sur l’ensemble de la France. C’est là une avancée importante. Samedi, il faut manifester avec eux.

Cela dit, force est cependant de reconnaître que les organisateurs de ces manifestations ont du mal à se dégager d’un cadre qui caractérise notre époque : l’enfermement dans une logique nationale et le repli sur un espace étroitement régional.

Je suis, d’emblée, frappé par l’absence d’une manifestation à Paris. Cela est d’autant plus étonnant que ces manifestations ne s’adressent pas uniquement aux Pouvoirs locaux ou régionaux, mais bien aux Pouvoirs de la République : les revendications, une loi-cadre et la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires sont du ressort du Parlement ou de l’État.

On peut imaginer que les forces des défenseurs des langues de France sont faibles dans la Capitale. Mais cette éventuelle faiblesse est très relative et il était possible d’organiser, depuis les différentes Régions, l’envoi de délégations pour une manifestation devant l’Assemble nationale, par exemple. Il faut voir autre chose dans cette étonnante lacune : le symptôme d’un mal plus profond.

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Plusieurs faits attestent de cet horizon limité. Deux d’entre eux sont particulièrement significatifs de l’atmosphère étouffante dans laquelle nous vivons.

L’Appel «Anem Òc ! per la lenga occitana !», par exemple, se borne à réclamer « une loi qui permette la mise en place effective, pour l’occitan, d’une politique linguistique publique cohérente et volontariste pour son développement sur l’ensemble de l’espace occitan ». Cette phrase semble anodine : elle oublie pourtant les Occitans de la région parisienne, qui luttent pour le maintien du seul cours d’occitan existant dans un lycée de la région parisienne, celui du lycée Flora Tristan de Noisy-le-Grand, plus que jamais menacé de disparition. Ce texte accepte sans sourciller la réforme de notre Constitution, votée en 2008, qui relègue les langues régionales dans le titre XII (art. 75-1) relatif aux collectivités territoriales et s’inscrit dans une logique de muséification en déclarant que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Ce texte oublie aussi d’exiger la ratification de la Charte européenne. Enfin, cet appel ne mentionne même pas les Occitans d’Espagne et d’Italie ! Oubli qui, soit dit en passant, n’empêchera pas les représentants des Vallées occitanes d’Italie d’être présents à Toulouse avec une importante délégation.

Cette attitude est vraiment inquiétante à un moment de crise de l’idée européenne. Il conviendrait, au contraire, d’affirmer avec force que la culture et l’espace et occitan, du Val d’Aran aux Vallées piémontaises, de Bordeaux à Nice, dessinent un espace européen qui pourrait être un laboratoire pour fonder une Europe sur les valeurs de respect de la diversité linguistique et culturelle dans la logique de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires.

Le second fait regrettable est l’oubli des langues des communautés qui font partie intégrante de la France, souvent depuis des siècles et parfois depuis moins longtemps, mais qu’importe ! Oubliées le rromani, langue  des Roms ou Tsiganes, les créoles de nos concitoyens originaires des Antilles, de la Réunion ou de la Guyane, les langues juives, le yiddish et le judéo-espagnol, l’arménien, le berbère, l’arabe dialectal pour ne citer que les principales langues présentes dans la population française. Cet oubli est particulièrement grave : il conforte l’ostracisme et le racisme dont les locuteurs de ces langues sont trop souvent victimes.

Ces positions d’acteurs en pointe dans le combat pour les langues régionales expliquent, sans la justifier, la tonalité des engagements des candidats à l’élection présidentielle. Les plus favorables, François Bayrou, François Hollande et Éva Joly promettent la ratification de la Charte européenne et une loi. Aucun cependant se s’engage sur la question des langues « non-territoriales ».

Le repli des principaux défenseurs des langues régionales comme des principaux responsables politiques sur des choix étroitement patrimoniaux est particulièrement regrettable. La revendication associative comme l’engagement politique passe ainsi à côté de l’essentiel. On reste entre soi, blotti dans le cocon hexagonal, sans prendre conscience que la France, notre patrie, est ouverte sur le monde, se trouve devant l’impérieuse nécessité de contribuer à construire l’Europe du XXIe siècle.

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Il faut aujourd’hui faire preuve d’imagination. Le devoir des responsables politiques, notre devoir de citoyens est de saisir la portée d’une reconnaissance des droits linguistiques de chaque communauté. Il est de dire quelle contribution à la compréhension de l’Autre et au dialogue entre les cultures ce choix comporte. La valorisation de la diversité linguistique, des langues territoriales comme des langues des communautés anciennes ou formées par les immigrations récentes, n’est pas une fantaisie de linguiste amoureux des langues. Cette valorisation est une contribution majeure à l’édification d’une culture de la paix.

Dans cette logique, il me paraît important de formuler une revendication qu’aucune association n’a songé à défendre, qu’aucun responsable politique n’a songé à inscrire dans une proposition de loi. Cette revendication est la suivante : pour gagner ce combat en faveur de la reconnaissance de la diversité linguistique, il est essentiel de mobiliser l’opinion publique la plus large. Et, pour réussir cette mobilisation, engager avec force une campagne d’information.

Il faut que chacun puisse prendre conscience de ce que sont ces langues – le basque, le breton, le corse, l’occitan, le berbère, le rromani, le yiddish, etc. – de ce qu’elles ont apporté à la culture de l’humanité, de ce qu’elles apportent toujours et encore. 

Il est tout particulièrement urgent que tous les enfants de nos écoles, de la maternelle à l’université, puissent avoir accès à cette connaissance. Avant d’organiser l’enseignement de telle ou telle langue régionale ou minoritaire, il est essentiel que tous reçoivent cette information de base. C’est là le moyen le plus sûr d’en finir avec les préjugés et les stéréotypes qui dévalorisent ces langues.

Une telle action, qui est de la responsabilité de l’Éducation nationale, ne demande pas des budgets considérables. Elle permettrait de faire évoluer les mentalités et de construire sur des bases nouvelles, pour la France et pour l’Europe, la culture de demain.

Henri Giordan

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