Billet de blog 2 juil. 2011

L'absence d'oiseaux d'eau

Marguerite Duras, dans La Musica deuxième, l’énonçait : «Écrire, aimer, cela se vit dans le même inconnu, dans le même défi de la connaissance mise au désespoir».

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart

Marguerite Duras, dans La Musica deuxième, l’énonçait : «Écrire, aimer, cela se vit dans le même inconnu, dans le même défi de la connaissance mise au désespoir».

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Ainsi pourrait également se dire L’Absence d’oiseaux d’eau, roman épistolaire né de la rencontre de deux écrivains, un homme et une femme qui se cherchent, s’écrivent, œuvre de fiction qui croise la vie. L’amour s’invente, se dit et se construit, devient un sentiment réel, une passion, un désir, un (dé)lire. L’écriture pour «faire corps» avec l’autre. Un «rêve chronique», une liaison qui n’est «ni géographique ni conjugale». Échange de mails, de lettres, lecture et écriture de l’autre, rencontre, retour à l’écrit. Une «mainmise». Exposer. Raconter. Mettre au défi la connaissance, de l’amour, de l’autre, de l’écriture.

Tout s’énonce dès la Note liminaire, comme on donnerait le la: «Ce roman était à l’origine un échange de lettres avec un autre écrivain. Nous nous l’étions représenté comme une œuvre de fiction que nous construisions chaque jour, à deux, et dans laquelle nous inventions que nous nous aimions. Nous ne savions pas jusqu’où le pouvoir du roman nous amènerait. Nous ne connaissions pas la fin de l’histoire.

Il est sorti de ma vie brusquement, abandonnant ce texte en cours d’écriture.

En partant, il a repris ses lettres.

Il y a donc des vides, des ellipses dans ce roman, dans lesquels il faut imaginer ces lettres, qu’il publiera peut-être un jour, une autre fois, ailleurs, séparément

L’Absence d’oiseaux d’eau est ce roman par lettres à quatre mains entre deux romanciers, et pourtant à une seule voix, féminine, l’autre se donnant à entendre dans les blancs, les manques, entre les lignes. Le masculin comme quête, absence et désir, altérité absolue. Emmanuelle Pagano saisit l’amour qui naît, se développe et se meurt, mais l’aventure du livre n’est pas là, puisque tout est dit d’entrée, que la fin est donnée dès le seuil. Tout est ailleurs: l’écriture a-t-elle le pouvoir de provoquer l’amour, de le faire naître comme de l’exaspérer (dans l’intensité ou la colère), de le rendre caduc?

La passion naît d’un peut-être, de l’infini d’un possible, créé, vécu, achevé: «Peut-être, oui. Je ne veux pas savoir si ces lettres sont fictives ou réelles, mens-moi si tu veux, si tu peux. Moi je peux. (…) J’écris quelque chose et ça arrive, ça devient. J’écris notre histoire, elle grandit. Mais elle ne deviendra pas comme je l’écris, comme je la veux, parce que tu l’écris aussi, je t’embrasse

«Je t’embrasse», leitmotiv des premiers échanges. Embrasser pour contenir, tenter de cerner, créer un espace, de passage, de désir, d’attente. Une mémoire du présent. Quand tout sera achevé, hors ces mots. Rendre impossible l’oubli. «D’écrire tout ça, je me le remémore, j’ai à nouveau du désir, et le désir, c’est au présent

L’Absence d’oiseaux d’eau travaille sur un archétype: les histoires d’amour finissent mal, en général. Et réinvente cette langue du désir d’être autre, avec, comme de l’impossibilité de redevenir soi, sans. Le roman d'Emmanuelle Pagano est une déflagration: il fait éclater les codes du texte amoureux, inversant les attributs traditionnels – la femme est terre, l’homme est rivière –, trouvant une densité sensuelle, charnelle, sexuelle proprement hallucinante pour dire les corps, les désirs, la peau, les liquides de l’amour (la sueur, le sperme). Si l’amour est jeu, ce n’est pas seulement dans sa dimension ludique, dans sa construction, c’est parce qu’il est latence et risque, expérience «borderline»: «Parfois je me demande comment arriver à maintenir cet espace, ce jeu, entre les lettres et nous. Il y a du jeu, cela ne s’ajuste pas parfaitement.»

Au cœur de l’histoire comme de l’écriture, dans la naissance de l’amour comme du livre, dans le processus de l’écriture comme de la lecture: la frustration.

Le roman impose au lecteur «cet air cru et dense du désir». Du projet littéraire à la vie, du fantasme à sa réalité, des liaisons épistolaires à la liaison, du biaiser aux baisers, de la plénitude à la bascule dans l’irréel du désamour, Emmanuelle Pagano dit tout, dans et entre les lignes. Parfois sensuelles, parfois crues, dans une langue qui transporte et séduit, happe, emporte, dans un roman érotique, organique, séminal.

«Aucune fausse pudeur. J’aime notre histoire

Emmanuelle Pagano joue de l’interdit: parce que l’homme est son amant (elle a mari, enfants, une machine à laver qui tourne), parce qu’elle dira tout, jusqu’à l'embryon jeté dans la rivière, parce que l’histoire ne lui appartient pas totalement:

«Non, c’est notre métier de raconter la vie des gens, privée ou pas. On ne doit jamais se censurer, sinon, autant arrêter tout de suite ce livre. S’il avait fallu se taire, je n’aurais jamais écrit mes romans. Tu sais les libertés que j’ai prises avec eux. Tout est vrai dans mes livres. La fiction n’est que dans l’assemblage. Elle colle ensemble les morceaux de réel hétéroclites que je trouve autour de moi. Elle leur donne une cohérence, elle les tient ensemble, c’est tout.

Personne ne peut nous interdire d’écrire, personne, pas même nous

L’Absence d’oiseaux d’eau a la puissance d’emportement – sensuelle comme stylistique – des Lettres d’une religieuse portugaise, la part de risque, de jeu et de ruse des Liaisons dangereuses, le flou autofictionnel d’Appelez-moi par mon prénom. Sa prose, dense et troublante, tendue, est la langue éternelle de l’amour mais aussi celle de la modernité, à l’heure des mails et des web-cam qui exaspèrent la présence/absence, elle crée un monde, un univers profondément intime, célébrant la puissance du verbe: «Je sais comment je te tiens, par les mots et par le sexe.»

Emmanuelle Pagano, L’Absence d’oiseaux d’eau, Folio, 258 p., 5 € 42

Cet article est une version concentrée de celui publié au moment de la parution de L'Absence d'oiseaux d'eau chez POL en 2010, repris à l'occasion de cette reparution en poche.

On peut lire les premières pages du roman sur le site de POL.

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