Brooklyn existe

Brooklyn, l’un des cinq boroughs de New York. Qui constituerait, à lui seul, la quatrième ville des USA. Brooklyn, âme du cinéma de James Gray, célébrée en littérature par Paul Auster, Hubert Selby, et pour poursuivre l’à rebours chronologique, James Agee. Ce dernier l’affirme : Brooklyn existe.

Brooklyn, l’un des cinq boroughs de New York. Qui constituerait, à lui seul, la quatrième ville des USA. Brooklyn, âme du cinéma de James Gray, célébrée en littérature par Paul Auster, Hubert Selby, et pour poursuivre l’à rebours chronologique, James Agee. Ce dernier l’affirme : Brooklyn existe.

Ce court texte est un article de commande : en 1939, James Agee est chargé par Fortune de rédiger un reportage sur Brooklyn, pour un numéro spécial consacré à New York. Il s’y installe et rédige un poème en prose inouï, une rhapsodie.

Le texte s’ouvre sur une notation, filée ensuite en véritable poétique : Agee remarque les « redoublements infinis des rues » de Brooklyn, et son texte se construit ainsi, par visions successives, anecdotes, regards, avancées et plis, bigarrures, accumulations de « A Brooklyn » et de « ou ». Le volume s’édifie par anaphores.

Car Brooklyn est d’abord un volume. Plat, horizontal, provincial, tout entier en opposition à Manhattan, de l’autre côté du pont : « derrière vous la vie tout entière est tirée vers le haut, enfermée de force dans des verticales », à Brooklyn, « cette vie se relâche à l’horizontale (…), une masse prodigieuse et palpitante de gelées et de tissus cellulaire à peine distincts ». Car Brooklyn se déploie versus New York, elle est la ville « la plus proche de l’aimant ». Comme elle, « prolifération » et « patchwork » mais autre, définitivement : Brooklyn is.

Agee accumule, déploie : les bâtiments, les quartiers, les magasins, les scènes de rue, « le doux frémissement de la mer près de Coney Island ». Les habitants, leurs voix, des détails, des panoramas. Son texte se lit comme un long ruban de bitume, scandé, de longues si longues phrases, dont « s’élève une lamentation sauvage, inépuisable », comme du zoo de la ville. Agee parcourt, lit, décrypte, rend le rythme particulier de la ville, son essence. Le texte a été écrit en 1939, mais Brooklyn is, dans un éternel présent. Comme l’écrit magnifiquement Jean-Christophe Bailly dans la préface du livre, Brooklyn est, sous la plume d’Agee, une « pulsation », un « poème », une « usine fictionnelle ».

Fortune refusa l’article de James Agee. Il faudra attendre 1968, treize ans après la mort de son auteur, pour lire Brooklyn existe. Devenu un texte culte et inédit en France sous forme de livre. Jusqu’ici. Désormais, pour nous aussi, Brooklyn existe.

James Agee, Brooklyn existe. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Rabinovitch. Préface de Jean-Christophe Bailly, Christian Bourgois, « Titres », n° 108, 72 p., 8 €.

Crédits photographiques :Walker EVANS, Brooklyn Bridge, 1929, silver print.

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