Intimités, Laurie Colwin

Sur un bureau, une photo encadrée. Deux jeunes gens « splendides » y posent, plein d’un « sentiment presque anachronique de bien-être et d’optimisme ».

Sur un bureau, une photo encadrée. Deux jeunes gens « splendides » y posent, plein d’un « sentiment presque anachronique de bien-être et d’optimisme ». Mais Laurie Colwin (1944-1992) refuse l’apparence, le plan large, ses nouvelles recadrent, se focalisent sur les failles, les détails. « Entre eux, sur la photo, presque cachée », une femme. Une histoire peut se déployer.

 

Intimités. Le pluriel vient dire la variété de ces nouvelles, leur refus d’un singulier uniformisant, celui que notre apparence offre – ou croit offrir – aux autres. Laurie Colwin, elle, fouille, expose, renverse. Elle traque « les tous petits plis qui marquaient le coin des yeux de Guido », ces phrases qui changent le cours de choses, ces couples qui soudain basculent, parce qu’un détail vient révéler ce qui jusqu’ici demeurait tu. L’amour est le fil rouge de ce volume de nouvelles, extraites de deux recueils parus aux Etats-Unis. Des rencontres, des désirs sans fin et sans appel, des peines et des retours, des vertiges, des deuils, des intimités concentrées, la féminité comme territoire inconnu :

« Les femmes sont vraiment étranges, dit Guido. Même si elles font ce qu’on veut qu’elles fassent, pas moyen de les comprendre ».

Lucy, « nageuse-née » d’Immersion (Wet), l’une des plus belles nouvelles d’Intimités, Lucy, dans l’eau sans cesse, piscine, lac, au point que son mari se sent trompé, trahi, parce que cette étrangeté le laisse à l’écart, parce que sa femme ne lui raconte jamais ses longueurs. « Pour Lucy, nager était comme respirer et allait-elle lui raconter qu’elle avait respiré toute la journée ? ». La jalousie nie l’intimité de l’autre, comme l’avarice de Cordy, dans L’amant immature (The Boyish Lover), son incapacité chronique à jouir de la vie, de l’autre, qui le conduira à renoncer à Jane, « la vie avec elle était trop riche pour sa santé ».

Laurie Colwin traque les fêlures des transports amoureux, perte, désir, deuil, célibat, vie de couple qui soudain se lézarde, elle se plaît dans le détail, le ténu, les demi-teintes (« ces détails nourrissent l’imagination »), démasque des récits dans les intérieurs – autre acception du terme intimité – dans ce que nos décors, nos meubles, nos bibelots, disent de nous, sous l’apparence, toujours. Paula Rice, illustratrice de livres pour enfants, est le double de l’écrivain (Le pèlerin solitaire). Elle aussi aime se fondre chez les autres, laisser son esprit s’évader, son imagination travailler à partir de ce qu’un salon ou une chambre lui disent de ses hôtes. Paula quitte Gilbert parce qu’elle refuse de renoncer au désir :

« On s’habitue à un état de manque, à une vie passée à désirer quelque chose. On apprend à vivre avec ça et ça devient une partie de votre vie (…). On ne peut pas rêver de mariage si on est marié. Si j’étais mariée à Gilbert, qu’est-ce que je désirerais ? Je ne pourrais même pas désirer être avec lui.

Malheur à ceux qui obtiennent ce qu’ils désirent. L’accomplissement laisse un espace vide là où était votre ancienne personnalité, celle qui se languit, qui rumine, qui médite. (…) Que vous reste-t-il ? Entourée de tout ce que vous vouliez, vous avez l’impression d’avoir été amputée. »

Laurie Colwin excelle à dire ces femmes, en quelques pages, à les rendre présentes sans les juger, dans leur « besoin d’intimité », leurs paradoxes. Polly, Une épouse presque parfaite, reine de l’organisation, un mari, deux enfants, un foyer, un amant. Sans cesse dans le « comme si ». Et comme la majorité de ces femmes, une solitude fondamentale, ce sentiment d’être « une orchidée en serre, : jolie, coûteuse, éphémère », comme Jane, ou comme ces « ravissantes jeunes filles des familles riches » de New York « soignées comme des orchidées ».

« Son amour pour Dan lui ouvrait le monde d’une façon grave et terrible, et la poussait à tout remettre en cause, avec une légitimité parfaitement appropriée : son mariage, son éthique, sa vision du monde, elle-même.»

Laurie Colwin ou l’art de concentrer, en quelques pages, au cours des onze nouvelles qui composent ce volume, ces instants de « non-retour » de l’amour, ce désir de l’autre, dans son étrangeté, sa différence, son irréductible intimité. Avec tendresse, empathie, ironie, détachement, une musique singulière, hypnotique. « Ça se passe comme ça en Amérique ».

CMLaurie Colwin, Intimités, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Berton, Le Livre de poche, 219 p., 6 € 50.Lire les premières pages

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