Au centre de La Vie sexuelle d’un Américain sans reproche : «le sujet». Un personnage, un objet d’étude, un cas clinique. «Le sujet est un citoyen américain investi d’une haute fonction élective, marié et jeune père de famille, pour qui la monogamie a rarement été le moteur de la vie des grands hommes». Le sujet : John Fitzgerald Kennedy.
Le «sujet», ainsi désigné par Jed Mercurio, est donc JFK, son pouvoir, sa femme, ses maîtresses, ses enfants et son destin mondial. Ce sont aussi ses pulsions, ses hormones qui le travaillent, les corticoïdes et les amphétamines, tout ce qu’il prend sous forme de cachets ou de piqûres pour continuer à renvoyer l’image d’un président charismatique. Un homme, pourtant, presque «un monstre de foire», auquel il faut ses doses – de sexe, de médicaments –, des «substituts hormonaux, analgésiques, décontractants musculaires, antibactériens, laxatifs et antiulcéreux», un homme au dos brisé par une blessure de guerre, maintenu debout par des piqûres, un corset, parfois des béquilles (mais toujours loin des caméras et appareils-photos) :
«Il y a longtemps, le sujet aurait pu utiliser ses maux pour soutenir son ambition ; mais il a choisi de les dissimuler car en les surmontant sans plaider pour un traitement particulier, il a gagné le droit d’être considéré comme l’homme dont il donne l’image : capable, en bonne santé et vigoureux. Sans quoi les adversaires et les sceptiques auraient exploité la vérité afin de lui interdire sa prise de fonctions, le renvoyant ainsi au petit garçon solitaire qui lisait des livres d’histoire dans son lit de malade pendant que les autres enfants couraient et jouaient en plein air.
De même, il devine qu’il ne vivra pas jusqu’à un âge avancé, car sa santé ne cesse de se détériorer : son dos est toujours plus douloureux et raide, ses intestins sont la proie de spasmes violents et de diarrhées hémorragiques, et son corps affiche d’une façon générale les signes visibles de la maladie d’Addison – ainsi son bronzage Palm Beach sous une certaine lumière ne capte pas assez de brun pour neutraliser le jaune qui transparaît. S’il a brigué la présidence au début de sa quarantaine, alors que sa jeunesse jouait en sa défaveur, c’est parce que ses médecins ne peuvent prédire quel sera son état de santé dans quatre ou huit ans. Depuis les résultats peu probants de son opération de la colonne vertébrale, la perspective d’une détérioration inexorable le menace comme une épée de Damoclès ; et les jours où les crises sont si aiguës qu’une injection toutes les six heures est nécessaire pour éviter que la douleur ne le handicape, ces jours-là, il entrevoit l’éventualité qu’il n’aura pas à attendre de nombreuses années avant de se retrouver cloué sur un fauteuil roulant, paralysé, incontinent et impuissant. Alors, puisqu’il ne peut agir sur le futur, il lui faut, pour ce qui a trait aux plaisirs du corps, jouir du présent autant que possible».
Des racines corporelles, hormonales, physiques du pragmatisme politique. Et de l’ironie de l’histoire (grand et petit h) puisque – je ne pense pas trahir le suspens du roman – «le sujet» ne «vivra pas jusqu’à un âge avancé». Ce sont donc les années de la présidence qui sont analysées, au sens clinique du terme, dans ces pages, c’est l’autopsie d’un mandat, la (re)découverte d’un Président, non plus l’image qu’il a voulu projeter – un homme sain, bronzé, incarnant jeunesse et modernité – mais celle que cache le mythe.
«Le sujet», «un homme psychologiquement vulnérable», vit ses maladies comme ses liaisons dans la dissimulation, son quotidien est rythmé par cette nécessité de cacher la douleur physique inhumaine et ses maîtresses. Tout au long du roman, Jed Mercurio retrace la valse des médicaments, des médecins, des femmes. C’est pathétique et drôle, un monument d’ironie et de cynisme.
Les médicaments prescrits par le docteur Feelgood, l’amiral B., le Dr T., le Dr K. – un véritable alphabet – ont des effets secondaires parfois terribles, le corps du Président est le terrain d’une véritable bataille :
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«Un endocrinologue, le Dr C., est appelé de New York pour une consultation privée à la Maison-Blanche, et il est vite déconcerté par la longue liste des affections du Président : maladie d’Addison, hypothyroïdie, reflux gastrique, gastrique, ulcère de l’estomac, colite ulcérative, prostatite, urétrite, infections urinaires chroniques, infections de la peau, fièvres d’origine inconnue, tassement des vertèbres lombaires, ostéoporose de ces mêmes vertèbres, ostéoarthrite du cou, ostéoarthrite de l’épaule, taux de cholestérol élevé, rhinite allergique, sinusite allergique et asthme».
La Vie sexuelle d’un Américain sans reproche est un voyage hallucinant au cœur du pouvoir, et dans le corps d’un homme. Le Kennedy intime est bien moins reluisant que l’image qu’il projette, un homme entouré de médecins, qui a son Rabatteur, pragmatique, sans remords quelles que soient les souffrances qu’il impose à son entourage (sa femme – qui compense les infidélités de son Président de mari par les achats compulsifs –, ses enfants, ses maîtresses, Marilyn qui se suicide à cause de lui) :
«Le Président et la Première Dame […] dînent dans la cabine privée où s’est déroulé le rendez-vous avec Marilyn, mais il n’est guère troublé, il a cessé de compter ses conquêtes depuis si longtemps qu’elles ne comptent plus. Le sujet incarne à la perfection l’homme et le caractère particuliers qu’il faut pout être un adultère heureux. Sa conduite doit lui inspirer un niveau de culpabilité très bas – idéalement aucune, et c’est son cas».
Mais c’est aussi un homme émouvant quand la carapace se brise (les pages magnifiques de sa rencontre, à la Maison Blanche, avec des enfants handicapés, son désespoir face au marasme militaire de l’invasion de Cuba, la mort de son second fils, Patrick, quelques jours après sa naissance, en 1963). «Le sujet» est contradictoire, paradoxal, humain trop humain. Comme le disait Jacqueline Bouvier Kennedy, citée en exergue du récit, «les hommes, c’est une telle combinaison de bien et de mal».
Jed Mercurio analyse au scalpel, de manière ironique, détachée et pourtant impudique, la libido hyperactive du « sujet», sa relation à Jacqueline, à Marilyn, à ses enfants, au pouvoir politique comme sexuel, à Frank Sinatra, son «frère en fornication» («une alliance nouée publiquement par la politique et en privé par une implacable prédation sexuelle»), l’immense besoin de soutien de celui qui incarna le rêve et la vigueur américaines. Le roman, véritable diagnostic, est rythmé par les maux physiques de JFK, sa toxémie, ses prises de médicaments, et, en parallèle, ses discours à la nation. L’angle choisi par l’écrivain est une véritable prouesse littéraire, soutenant un roman singulier, lui-même addictif. C’est à une véritable radioscopie d’une période fascinante de l’histoire américaine que Jed Mercurio invite ses lecteurs, de la prise de fonction du Président à l’attentat de Dallas, en passant par la crise de Cuba, le discours de Berlin, la menace atomique, les lois pour davantage d’égalité sociale et raciale aux USA, la conquête de la Lune.
CM
Jed Mercurio, La Vie sexuelle d’un Américain sans reproche [American Adulterer], traduit de l’anglais par Elisabeth Peellaert, Points, 382 p., 7 € 50.
Le roman a d’abord paru en grand format chez Belfond. On peut lire ses premières pages sur le site de cet éditeur. American Adulterer (2009) est le troisième roman de Jed Mercurio, né en Angleterre en 1966, le premier à être traduit en France. Il est l’auteur de Bodies (2002) et de Ascent (2007).