Lire le Coran ?

À entendre l’« athéologue » Michel Onfray, il faudrait avant tout lire le Coran pour comprendre ce que l’on nomme l’islamisme ou les islamismes, et pour découvrir que l’antisémitisme résurgent dans le monde arabo-musulman serait en fait déjà présent dans le texte sacré lui-même. Quels raccourcis…

À entendre l’« athéologue » Michel Onfray, il faudrait avant tout lire le Coran pour comprendre ce que l’on nomme l’islamisme ou les islamismes, et pour découvrir que l’antisémitisme résurgent dans le monde arabo-musulman serait en fait déjà présent dans le texte sacré lui-même. Quels raccourcis…

D’une part, lire le Coran littéralement, comme il invitait Alain Juppé à le faire sur un plateau de télévision récemment, revient à avoir une lecture intégriste, qu’elle soit athée ou laïque n’en change que la portée, non la compréhension puisque celle-ci se trouverait ainsi privée de tout contexte historique. D’autre part, ajouter comme Onfray qu’il importe aussi de lire les traditions (hadîths) pour avoir accès à l’histoire du prophète de l’islam ne fait que reconduire la démarche des théologiens islamologues, c’est-à-dire commettre l’erreur suprême pour un historien : l’anachronisme. Car on ne peut assurément pas parvenir au personnage historique Mahomet en se basant sur des traditions qui lui sont largement postérieures, sinon à participer au « déni de l’histoire » qui entoure si régulièrement le Coran et les origines de l’islam comme l’énonce clairement Jacqueline Chabbi dans son ouvrage de 2008 désormais publié en poche.

Pour cette universitaire, en effet, lire le Coran ne suffit pas, il s’agit de le décrypter historiquement, c’est-à-dire de le remettre le plus précisément possible dans son contexte historique, géographique et culturel[1]. Cela sous-entend évidemment d’avoir quelques notions concernant la compilation des sourates, en admettant donc qu’elles n’ont pas été écrites dans le même temps ni avec les mêmes conceptions, que le Coran ne peut être lu benoîtement de la première page à la dernière page si l’on veut en saisir la substance théologique et les arrière-plans anthropologiques. Choisir de lire des études telle que celle de Jacqueline Chabbi – plutôt que de ne se baser que sur sa seule sagacité individuelle et quelque peu péremptoire –  suppose donc de se pencher un peu plus longtemps sur un objet – les origines et la nature d’une religion – que le temps relativement court d’une lecture linéaire d’un texte canonique contradictoire et qui devient de fait hermétique en l’absence de toute contextualisation.

 

Un des problèmes récurrents de la recherche actuelle concernant les origines de l’islam revient à s’interroger avec de plus en plus d’acuité au sujet de l’héritage biblique contenu dans le Coran lui-même. Jacqueline Chabbi montre bien, par exemple, que l’ange Gabriel, si présent dans la tradition, ne fut pas l’inspirateur ou le guide du « premier » Mahomet. Qu’il s’agisse d’ailleurs de cet héritage comme des prétendues sourates « antisémites », comme le répète à l’envi Onfray, on ne peut faire l’impasse sur la présence de juifs à Médine. Et il ne s’agissait pas de communautés juives exogènes mais bien de tribus juives, c’est-à-dire, comme l’a très bien montré Shlomo Sand dans Comment le peuple juif fut inventé, qu’il s’agissait d’Arabes convertis au judaïsme[2]. Le Coran n’est pas sorti soudainement et mystérieusement des sables du désert au viie siècle de n.è., il est le produit d’un long et complexe processus rédactionnel, comme la Torah, le Nouveau Testament, l’Avesta zoroastrienne, etc., et la religion qu’il porte ne se veut pas pour rien le prolongement et l’aboutissement du judaïsme et du christianisme. Tous les éléments historiques étaient présents dans la péninsule arabique pour qu’il en soit ainsi, et ils le furent d’autant plus lorsque l’islam sortit de ses « frontières » par le nord pour rencontrer des cultures scribales et religieuses (juives, chrétiennes et zoroastriennes) plus anciennes.

Le dernier mot à Jacqueline Chabbi : « On n’a pas cherché ici à donner des leçons de religion ou d’antireligion. Il ne s’agissait ni de juger, ni d’approuver, ni de condamner. Les musulmans sont libres de la lecture qu’ils font et ont faite, au fil des siècles, de leur texte sacré. Quel que soit le point de vue personnel qu’un historien peut avoir, dans une optique citoyenne, ce n’est pas le lieu, dans un livre qui se veut historique, de réagir contre certaines outrances actuelles. Chaque lecture est conditionnée par le cadre de départ dans lequel elle s’inscrit, et par les présupposés qu’elle se donne. » La lecture de l’historien est, quoi qu’il en soit, bien moins opposée à celle de l’islamologue qu’à celle d’un islamophobe !

Jacqueline Chabbi, Le Coran décrypté. Figures bibliques en Arabie, Paris, Lexio, 2014, 416 pages, 12 euros.

P.S : conférence de Jacqueline Chabbi lors d’un tout récent colloque au Collège de France : http://www.college-de-france.fr/site/thomas-romer/symposium-2015-05-05-16h45.htm

Voir aussi la toute nouvelle chaire, au Collège de France, de François Déroche sur l’histoire du Coran : http://www.college-de-france.fr/site/francois-deroche/

 


[1] Jacqueline Chabbi a d’ailleurs précédemment publié une recherche historique au sujet de Mahomet, disponible également en poche depuis peu : Le Seigneur des tribus : l’islam de Mahomet, Biblis, 2013.

[2] La religion juive s’implanta si bien dans la péninsule arabique que le royaume de Himyar, dans l’actuel Yémen, devint un « Etat juif » vers la fin du ive siècle.

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