Une hotte de poches

La rentrée littéraire 2014 s’apprête à laisser la place à la rentrée d’hiver 2015. Quelques très beaux romans sont annoncés. En attendant, nombre des livres chroniqués en grand format sont désormais disponibles en poche. Revue de ces parutions, par ordre alphabétique d’auteur, avec de quoi remplir, à ras bord, la hotte du père Noël.

La rentrée littéraire 2014 s’apprête à laisser la place à la rentrée d’hiver 2015. Quelques très beaux romans sont annoncés. En attendant, nombre des livres chroniqués en grand format sont désormais disponibles en poche. Revue de ces parutions, par ordre alphabétique d’auteur, avec de quoi remplir, à ras bord, la hotte du père Noël.

Emmanuelle BERNHEIM, Tout s’est bien passé (Folio)lire le Bookclub du 15 mars 2013

Dans son dernier roman, Emmanuelle Bernheim part du réel : elle raconte comment son père l’a chargée d’organiser son suicide assisté, dans une clinique suisse. André Bernheim, victime d’un AVC à l’âge de 88 ans, est résolu à en finir. Certes, il commence à aller mieux, retrouve force et appétit mais ne renonce pas pour autant à son envie de mourir. Le récit d’Emmanuelle Bernheim suit ce lent et délicat parcours — mental, intellectuel, moral — vers la Suisse et vers la fin du texte où « la dame suisse » lui annonce que « tout s’est bien passé ». La phrase, cinglante, douloureusement banale, irrigue l’ensemble du texte de sa macabre ironie. « "Papa m’a demandé de l’aider à en finir." Je me répète cette phrase, elle sonne bizarrement. Qu’est-ce qui ne colle pas ? "Papa et en finir ?»

 

Don CARPENTER, La Promo 49 (10/18)Lire le Bookclub du 22 juillet 2013—  

 

Portrait de groupe à Portland, 1949. Clyde, Sissy, Blaze terminent leurs années de lycée, ils sont au seuil de leur vie adulte, pétris de rêves qui se révéleront bien souvent des illusions. Le livre prend la forme d’une collection, d’un album photo, 24 chapitres qui sont autant de tranches de vies durant cette année charnière, quand « le temps du lycée et de la jeunesse » se termine, entre idéaux et sombres ajustements avec le quotidien — la découverte du monde, du sexe, de l’alcool et de soi —, d’en rendre l’ancrage historique précis tout en faisant œuvre atemporelle. Chacun se retrouvera dans ce portrait de groupe, kaléidoscope de sentiments et situations, nostalgique et cocasse, parfois noir et cruel, si actuel.

 

Julia DECK, Viviane Elisabeth Fauville (Minuit, « Double »)Lire l'article dans Mediapart, 27 septembre 2012

Jeu de piste, jeu d'identités, roman policier, scènes de vie ordinaires : dans son premier roman, Viviane Élisabeth Fauville, Julia Deck passe avec ironie d'un registre à l'autre. Un psychanalyste est retrouvé baignant dans son sang... mais c'est plutôt des errements d'une femme dont il s'agit. Viviane Élisabeth Fauville, 42 ans, une enfant, un mari sur la tangente, se rend chez son psychanalyste et le tue d’un coup de couteau de cuisine. État second ? Dérive ? Moment d’hallucination ? Les questions demeurent ouvertes, et le lecteur suit l’enquête policière, recherche de témoins, recoupements des alibis, interrogatoires, interpellations, gardes à vue, libérations. La jeune femme finit par mener sa propre enquête et Julia Deck détourne, avec une ironie proprement jubilatoire, tous les codes du roman, construisant un véritable jeu de piste pour le lecteur, sur les traces de cette femme, à l'identité aussi démultipliée que son nom en triptyque.

 

Richard ELMAN, Taxi Driver (Points)Lire l'article sur Mediapart, 25 janvier 2014

« Il y a certains matins à New York où presque tout le monde se réveille cinglé. Ça se voit sur les visages. Une tristesse. Je me suis dit, mon vieux Travis, avoir du temps libre, c’est pas toujours super, alors si t’aimes la vie, occupe-toi un peu. Le travail, c’est une forme d’amour, tu en donnes aux gens. À toi, au monde. Je me suis rendu directement au dépôt de taxis pour demander une licence. » Le roman, écrit en parallèle au scénario de Paul Schrader pour Scorsese est le journal de bord halluciné de Travis Bickle, vétéran du Vietnam sillonnant la nuit et les quartiers chauds de New York, fragment d'existences et flux de conscience.

 

Richard FORD, Canada (Points)Lire l'article dans Mediapart, 26 octobre 2013 — Le roman a depuis reçu le Prix Fémina étranger 2013

Canada est un roman énorme, au sens flaubertien, de par son nombre de pages comme son ambition : il couvre plusieurs décennies de la vie d’un homme, Dell, renvoie à ces mêmes années de la vie américaine, dans ses mutations sociales, économiques et historiques. Tout semble dit dès les deux premières phrases : « D’abord, je vais raconter le hold-up que nos parents ont commis. Ensuite les meurtres, qui se sont produits plus tard. » Le roman à peine entamé, apparaissent les deux faits majeurs du livre : le hold-up que commettent les parents de Dell, Bonnie and Clyde du Montana, « en toute convivialité » (première partie du roman), des meurtres au Canada (seconde partie du livre). Les deux tomes sont en creux dans ces deux phrases d’ouverture, deux récits sans cesse différés, dans une prose qui ne semble tout révéler que pour mieux dérober l’essentiel : comment comprendre un destin ? Quelle est la part de liberté individuelle ? Comment expliquer l’incompréhensible ?

Richard Ford Canada vost © Mediapart

 

Ben FOUNTAIN, Fin de mi-temps pour le soldat Billy Lynn (10/18)Lire l'article dans Mediapart, 6 mars 2013

La guerre en Irak est vue depuis l'Amérique : les huit survivants de la compagnie Bravo effectuent une tournée triomphale de quinze jours à travers le pays. Ils sont moins des gloires militaires que médiatiques. Leur assaut contre des insurgés irakiens a été filmé par Fox News embedded – 3 minutes 43 de violence brute, en boucle sur Youtube. Pour célébrer les enfants chéris de l'Amérique (et ranimer la flamme du soutien de la population), rien n'est trop beau: limousine, alcool, pom-pom girls... La tournée de Billy Lynn et ses camarades doit s'achever par « le Grand Moment », leur présence en direct à la mi-temps d'un match de foot à Dallas, le jour de Thanksgiving, aux côtés du « groupe numéro un au hit-parade du rêve érotique national », les Destiny's Childs. Le roman se déroule durant le match, il suit les jeunes soldats, totalement désorientés tant la guerre ne peut quitter leurs esprits. D'ailleurs, comble du cynisme, ne doivent-ils pas retourner combattre en Irak dès la tournée achevée, malgré l'annonce de l'adaptation cinématographique de leur exploit ? La guerre est en filigrane, « là-bas quelque part ». Difficile de faire un trait, même provisoire sur les camarades tombés au combat, les atrocités dont les huit héros d'un jour ont été les témoins.

 

Toine HEIJMANS, En mer (10/18)Lire le Bookclub du 1er décembre 2013 — Prix Médicis étranger 2013

Un homme prend la mer pour trois mois, il veut couper avec son quotidien lassant et plat, il est rejoint par sa petite fille de sept ans pour la dernière étape de la traversée, du Danemark aux Pays-Bas. Donald voudrait exister aux yeux de Maria. « Les gens normaux évitent l’aventure – ils ont raison. Quand tu escalades une montagne, ton sort est entre les mains de la montagne. Qu’est-ce que ça peut lui faire, à la montagne, si tu tombes ? Mon sort est entre les mains de la mer. Qu’est-ce que ça peut lui faire, à la mer, si j’échoue ? » La traversée qui s’annonçait idyllique vire rapidement au cauchemar quand la petite fille disparaît lors d’une tempête. Toine Heijmans suit le monologue intérieur du père, sa panique, ses démons passés, dans une prose tendue, obsessionnelle qui, dans cette traversée aussi intime que maritime, questionne paternité et identité.

 

Siri HUSTVEDT, Un été sans les hommes (Babel)Lire l'article dans Mediapart, 3 mai 2011

Siri Hustvedt voulait s'essayer à la comédie, s'éloigner de la tonalité noire de ses derniers textes. Elle est partie d'un cliché romanesque, celui de la femme abandonnée : Boris, éminent neuroscientifique, quitte Mia après trente ans de mariage. Il a besoin d'une « pause ». « La Pause était française, elle avait des cheveux châtains plats mais brillants, des seins éloquents qui étaient authentiques, pas fabriqués, d'étroites lunettes rectangulaires et une belle intelligence. Elle était jeune, bien entendu, de vingt ans plus jeune que moi ». Le roman creuse et diffracte ce bien entendu, renverse le cliché, s'en amuse entre ironie et sérieux : l'humiliation, la sidération de Mia laissent peu à peu place à une renaissance, à une reconstruction et à l'analyse, fine et caustique, de nos sociétés fondées sur la « magie de l'autorité, de l'argent, du pénis ».

 

Laura KASISCHKE, Esprit d’hiver (Le Livre de poche)Lire l'article dans Mediapart, 22 août 2013

Véritable huis clos, Esprit d'hiver, roman de Laura Kasischke, tient à la fois du thriller psychologique, du roman gothique, du conte de fées tournant à l’horreur et de la poésie. « Noël, 20-- Ce matin-là, elle se réveilla tard et aussitôt elle sut : Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux. » Holly et sa fille Tatiana – adoptée en Sibérie treize ans plus tôt – se retrouvent coupées du monde, dans leur maison du Michigan, par un blizzard exceptionnel. Le père, parti chercher ses parents à l’aéroport, ne peut rentrer chez lui. Les invités de Noël, amis, famille, ne pourront pas non plus venir. Le roman est ce huis clos entre une mère et sa fille en ce matin particulier, de « semi-veille », paysage d’un blanc aveuglant, découpant les arrêtes tranchantes du moindre élément de décor. Unité de lieu, de temps, d’action, tous les éléments de la tragédie sont réunis, ou d’un roman policier d’un genre très particulier, dans lequel Laura Kasischke excelle, le thriller psychologique, au suspens hypnotique et quasi insoutenable. Le récit suit les étapes, complexes, égarées d’un éveil à la conscience, celui d’une mère qui a longtemps tu les évidences, refusé les vérités mais décide ce matin-là de recommencer à écrire, pour tenter de fixer ce rêve et la révélation qu’il suggère, « cette pensée » qui prend la forme d’un « poème — un secret, une vérité, juste hors de portée ». Parallèlement, l'adolescente adopte un comportement de plus en plus étrange et provoquant, et le lecteur se doit de recomposer une vérité qui échappe à tous, entre scènes récurrentes, détails obsessionnels et réminiscences. « Quelque chose les avait suivis depuis la Russie jusque chez eux », la phrase revient comme un leitmotiv douloureux, « indice » et avertissement prophétique, « refrain » « comme dans un poème », elle est révélation vague et creuset du roman, obsession d’une mère qui infuse le lecteur, le laissant sans répit jusqu’à la dernière page de cet Esprit d’hiver – démon, saison mentale, blizzard, roman entêtant que l’on referme avec une sensation admirative de malaise, tant il est allé puiser au fond de notre propre inconnu.

Laura Kasischke Mind of Winter vost © Mediapart

 

Colum McCANN, Transatlantic (10/18)Lire l'article dans Mediapart, 24 août 2013

Et le monde comme le roman de poursuivre leur course folle : le dernier livre de Colum McCann, Transatlantic, couvre trois siècles de l’histoire de l’humanité – « un chantier à jamais inachevé ». Le lecteur rencontre d’abord les aviateurs Alcock et Brown, sur le point de réussir le premier vol transatlantique. Puis Frederick Douglass en pleine croisade contre l’esclavage et le racisme. Enfin, le sénateur George Mitchell, qui œuvre pour parvenir à un accord de paix en Irlande du Nord. Dans la seconde partie du livre, le roman bascule vers des figures fictionnelles et féminines croisées dans la première partie, désormais au centre du récit. C’est une manière de sonder, comme nous le dit Colum McCann, les « angles morts » de l’histoire officielle, ces anonymes qui pèsent sur la marche du monde et participent d’une même « fascination de l’impossible », point commun de toutes les figures mises en récit dans Transatlantic, qu’elles soient attestées ou fictives. « Le monde a ceci d’admirable qu’il ne s’arrête pas après nous » et l'ambition romanesque de Colum McCann est d'en épouser la trajectoire, à travers des destinées qui se télescopent et se croisent. Transatlantic, roman qui traverse le temps comme l'espace, a pour personnages principaux l'Irlande et l'histoire.

Colum McCann Transatlantic vost © Mediapart

 

Catherine MAVRIKAKIS, Les derniers jours de Smokey Nelson (10/18) — Lire le Bookclub, 24 novembre 2012

Ils sont trois. Trois à parler de l’exécution prochaine de Smokey Nelson, prévue le 15 août 2008 au pénitencier de Charlestown. Trois voix qui entrent en résonance, se font écho, croisent leurs parcours, leurs passés et ce qu’elles savent d'un condamné à mort, Smokey Nelson qui vit ses Derniers jours. Smokey Nelson apparaît en creux dans leurs mots, leurs histoires, avant de prendre à son tour la parole dans les dernières pages du roman de Catherine Mavrikakis. Quatre personnes sont donc hantées par la même scène de crime, quatre visages d’une Amérique qui a oublié le sens du mot « rêve » — « le rêve américain, il est plus du tout accessible » dans cette société américaine du « Tous coupables ».

 

Joyce Carol OATES, Mudwoman (Points)Lire l'article dans Mediapart, 13 octobre 2013

Mudwoman est le récit des failles d'une femme, Meredith Ruth Neukirchen dite “M.R.”, devenue première présidente d'une université de la Ivy League dans un pays sur le point d'entrer en guerre contre l'Irak. Meredith s’est construite sur le deuil et la perte, une faille identitaire. Elle semble être une superwoman, corps et âme dédiée à son travail, ses étudiants, ses engagements politiques. Elle voudrait abattre la triple barrière qui empêche tout réel melting pot américain, « elle avait des idées radicales pour l'université. Elle souhaitait réformer sa structure historique (c'est à dire blanche/patriarcale/hiérarchique) ». Mais alors qu’elle doit donner une conférence vouée à être l’acmé de sa carrière, elle perd pied, au sens propre comme figuré. Sa voiture fait une sortie de route et la jeune femme se retrouve sur les lieux de son enfance terrible. Et les souvenirs remontent, comme un fleuve de boue, la crise intime de la jeune femme trouvant un écho dans celle que traverse l’Amérique. « On était en octobre 2002. Dans la capitale des Etats-Unis, la guerre se préparait. »

Joyce Carol Oates Mudwoman © Mediapart

 

Steve TESISH, Karoo (Points)Lire le Bookclub du 9 avril 2012

Karoo, roman doublement posthume : son auteur est mort en 1996, son récit, crépusculaire, nous replonge dans l’Amérique des années 90. Fin de l’empire Ceausescu, chute du mur de Berlin, nouvelle carte du monde. A travers l’histoire d’un homme, Saul Karoo, nous est narrée l’agonie d’une époque. Saul Karoo est script doctor : il retravaille des scenarii à la sauce hollywoodienne. La plupart si « mauvais » qu’il pourrait les avoir écrits lui-même confie-t-il dans une pointe d’ironie désabusée, de cynisme drôlissime, d’amertume tranquille qui fait le sel de l’ensemble du livre. « J’étais un homme malade ». En plein divorce, véritable saga du je t’aime moi non plus, en proie au mal du siècle comme à d’autres maladies originales et orphelines (impossibilité d’être ivre, déni systématique), Saul Karoo se définit lui-même comme un « électron libre, dont la force, la charge et la direction pouvaient être inversées à tout moment par des forces aléatoires extérieures à moi. J’étais l’une des balles perdues de notre époque. » Le personnage est le symptôme d’un temps qui ne se porte pas très bien non plus, désaxé : années fric, années toc, où l’info dépérit au profit du ragot. Où l’art est gangrené par le marché, où spectacle et consommation dominent. Où l’on recule devant la vérité des sentiments, moment de « fuite devant l’intimité ».

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.