Rien à craindre de Julian Barnes

 Ceci n'est pas une autobiographie. Ce n'est pas non plus un livre où l'auteur est à la recherche de ses parents, précise d'emblée ce dernier. Essai serait trop catégorique, tout comme mémoires. Rien à craindre de Julian Barnes est un subtil mélange de tout cela.

 

Ceci n'est pas une autobiographie. Ce n'est pas non plus un livre où l'auteur est à la recherche de ses parents, précise d'emblée ce dernier. Essai serait trop catégorique, tout comme mémoires. Rien à craindre de Julian Barnes est un subtil mélange de tout cela.

 

Même s'il n'est pas possible, ni non plus souhaitable, de résumer ce livre paru en 2008 en Grande-Bretagne et écrit entre 2005 et 2007, il faut bien reconnaître qu'il a pour thème principal la mort ou la peur qu'on éprouve lorsqu'on l'envisage (et encore le frère de Julian Barnes, Jonathan, philosophe et spécialiste d'Aristote, qu'il sollicite tout au long de ce livre, estime qu'il est impossible d'imaginer sa propre mort). Rien à craindre est un livre anecdotique, mais au bon sens du terme. Barnes convoque ses ancêtres, à la fois biologiques (ses grands-parents et ses parents) et surtout spirituels. Barnes dialogue avec les morts sur la mort et la façon de s'y préparer, de l'accepter, si c'est toutefois envisageable.

 

Autour de la “table citron” se pressent des habitués de Barnes, comme Flaubert (auquel il a consacré un de ses premiers romans Le Perroquet de Flaubert), Daudet (qu'il a traduit), des classiques comme Montaigne, Stendhal et Camus, ou encore Somerset Maughan, Arthur Koestler, Freud et le poète Philip Larkin. Jules Renard, auteur de Poil de Carotte, mais surtout convoqué ici pour son Journal, en est l'invité d'honneur. C'est donc aussi un livre sur les livres, puisque pour Jules Renard, nous nous tournons vers les livres lorsque nous sommes confrontés à la mort, mais pas uniquement... puisque les amateurs d'efficacité pourront découvrir l'histoire d'un PDG, Eugene O'Kelly, qui les aidera à “réussir” leur mort tout comme ils ont accumulé les honneurs dans leur vie professionnelle. Avant de partir, il convient ainsi de rencontrer ses amis au pas de course, visiter Prague, Rome et Venise avec sa fille, renouer avec Dieu (entre autres).

 

Dieu, qui n'est pas absent (quoique), puisque Barnes ouvre ainsi son livre : “Je ne crois pas en Dieu, mais il me manque.” Barnes se rappelle de ses débuts d'athéiste, lorsqu'il était un jeune étudiant à Oxford ou qu'il enseignait l'anglais en Bretagne, et de son cheminement vers l'agnosticisme, tout comme son père, contrairement à sa mère qu'il décrit comme une farouche athée. Barnes se demande si nous jouons avec Dieu, ce dernier cherchant à semer le doute sur son existence, en laissant des indices ou en suggérant de fausses routes à l'aide de ses agents provocateurs (Voltaire en premier lieu).

 

Livre sur les livres, mais aussi sur la pratique du romancier, qui avoue avoir toujours écrit comme si ses parents étaient morts, tout en cherchant inconsciemment à leur faire plaisir en dépit des remarques de sa mère, qui aimait à dire qu'un de ses fils écrivait des livres qu'elle pouvait lire, mais pas comprendre alors que l'autre écrivait des livres qu'elle pouvait comprendre, mais ne pouvait lire.

 

Barnes glisse dans un passage mémorable un message acerbe à son futur “dernier lecteur”, qui ne le recommandera donc pas à un proche...

 

Rien à craindre est aussi une belle réflexion sur la mémoire, qui pour le romancier se confond progressivement avec l'imagination au fur-et-à-mesure que les événements s'éloignent. Plus qu'une autobiographie, même si certains aficionados de Barnes retrouveront des événements repris dans sa fiction (de Metroland à England, England, en passant par son tout dernier roman The Sense of an Ending, dont le personnage principal est inspiré d'un défunt camarade de classe, Alex Brilliant), Rien à craindre est un cheminement à travers le souvenir, où l'auteur digresse souvent, sans jamais vraiment s'égarer. Loin d'être morbide, Rien à craindre est un livre plein d'humour et d'émotions, à lire et relire sans attendre (parce que comme le rappelle Barnes, une gare, un trottoir ou un passage piéton peuvent toujours se transformer en Samarra – ville irakienne où, selon la légende, la Mort aurait donné rendez-vous à un marchand afin de l'emmener).

 

Julian Barnes, Rien à craindre, Folio-Gallimard, 2010, 395 pages (traduit de l'anglais par Jean-Pierre Aoustin), 7,30 €.

 

Les premières pages à lire en ligne.

Couverture du livre

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