Le XIXème siècle raffolait des physiologies, Français peints par eux-mêmes (dont les 5 premiers volumes étaient consacrés aux types de Paris) et autres Panoramas ou Tableaux : l’entreprise, menée par des écrivains, dont certains déjà reconnus pour leurs fresques sociales, (Balzac, Gautier, Nerval), illustrée de caricatures et croquis, avait valeur d’« encyclopédie morale » du siècle, de saisie des identités. Le premier projet, celui des Français peints par eux-mêmes, initié par Léon Curmel dans les années 1840, a été repris, actualisé, décliné, jusqu’à aujourd’hui, avec Les Français (contemporains) peints par eux-mêmes, en 2003, aux éditions de La Découverte.

Le projet d’Olivier Magny, Dessine-moi un Parisien, est sensiblement différent mais il rappelle pourtant la littérature panoramique : croquer les traits saillants d’un type, en de courts textes satiriques et mordants, justes et drôles. Saisir les modes et codes d’une époque, dans une visée à la fois littéraire et sociologique. Ici c’est le Parisien qui se décline, en tant qu’écotype, dans ses lieux de prédilection (les restaurants japonais de la rue Sainte-Anne, la grand messe sociale de Roland Garros, Berthillon), ses activités (conduire, se garer, manger, s’habiller), son langage (le « putain » parisien à ne surtout pas confondre avec le marseillais, le « cool » et le « facho », le « fun », le « sympa »). Une véritable comédie sociale et humaine, qu’Olivier Magny déclina d’abord dans un blog, en anglais, Stuff Parisians like, et aujourd’hui éditée chez 10/18.

Si vous êtes Parisien, et capable d’autodérision, vous vous retrouverez forcément dans le portrait mené par Olivier Magny, « né à Paris de parents et de grands-parents parisiens ». Si vous vivez en province (pardon, en région), nul doute que vous jubilerez à lire ces portraits hilarants et sans concession. Il faut avouer que l’Homo-parisianus prête particulièrement le flan aux critiques, comme l’illustrent les 68 chapitres du livre, de « la San Pé » aux « p’tits week-ends », en passant par Doisneau, le PSG, les expos, les tomates cerises ou le café gourmand.

Si vous vous reconnaissez dans la majorité de ces dix descriptions, pas de doute, vous êtes un Parisien (attention, l’identité devient une essence si vous collez aux dix) :

- Le Parisien aime le TGV. Certes, tous les Français apprécient le TGV, rendant la France et une partie de l’Europe rapidement accessibles. Mais le « Parisien bénéficie du TGV dans une tout autre mesure. La carte des lignes TGV nous apprend que la France est une constellation dont Paris est le Soleil. Chaque ligne irrigue généreusement de lumière les contrées les plus sombres qui, d’une addition, composent la Province. Le Parisien surfe sur ces rayons de soleil ».

- « Trois critères conditionnent la coolitude à Paris : posséder un iPhone, porter des Converse et manger des sushis. (…) Les restaurants à sushis fleurissent à Paris et sont généralement tenus par des Chinois. Comme les deux autres dimensions du cool, la popularité du sushi est d’inspiration américaine et sa fabrication assurée par des Chinois. Le Parisien cool, c’est indéniable, est un libre-penseur ».

- « A la seconde où le non-Parisien prend le volant, il devient les deux derniers chiffres de sa plaque d’immatriculation. Son être se réduit. Immédiatement, il devient « un 78 », « le 42 », ou « un 29 »… (…) Paris est 75. Les autres départements sentent la boue ou la dépression. (…) Il est de notoriété publique à Paris que le Parisien conduit mieux que tous les autres Français. Il vit à Paris après tout.

Au bout du compte, connaître l’origine des autres automobilistes l’aide à anticiper les défauts de conduite afférents à ladite origine. Il sait bien qu’il ne sera à l’abri du danger que lorsqu’il ne sera entouré que de 75 ».

- « Un repas sans café à Paris est comme un jour sans alcool en Angleterre – une chose bien singulière. Si repas il y a, le café viendra le conclure.

Au cours des dernières décennies à Paris, le dessert a supplanté le fromage ; puis c’est à son tour fait doubler par le café ». Aujourd’hui le Parisien commande, le midi exclusivement, un café gourmand.

- « Le jardin du Luxembourg est le parc préféré du Parisien, avec Central Park. Marcher dans les allées du Luco est pour lui un enchantement. »

Parlez Parisien : « On va se balader au Luxembourg, j’ai besoin d’être à l’air libre ».

- « Même s’il fait ses courses au supermarché, le Parisien adore le marché ».

- « En Amérique, on peut se débrouiller en ne maîtrisant que dix adjectifs. A Paris, un seul suffit : sympa ».

- « N’attendez pas à un feu : il existe nécessairement une autre solution ». Parlez Parisien : « Attends, viens, on traverse… ».

- « Le ski n’est pas un sport ; c’est une destination ».

- « La question : Où aimeriez-vous vivre ? ne saurait à Paris tolérer qu’une seule réponse : New York. Vivre à New York est le rêve du Parisien ».

On pourrait rétorquer que quelques-uns de ces traits distinguent l’urbain CSP+ branché, même non Parisien. Mais il s’agit de reconnaître un type, auquel l’étiquette « Parisien » va comme un gant. L’ensemble du volume s’offre comme une récréation bienvenue, un de ces livres, en apparence sans prétention, qui vous donne à penser sur vos habitudes et travers. Réjouissant.

CMOlivier Magny, Dessine-moi un Parisien, édition cartonnée avec jacquette, illustrations de Marie Sourd, 10/18, 222 p., 12€50

Lire un extrait

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

Tous les commentaires
en anglais on avait le "french kiss" et en allemand on a le "Pariser" (Parisien/capote selon le contexte). ... cette réputation grivoise gauloise aurait-elle un fondement particulier ? Le lien entre secret d'alcôve et secret d'Etat serait-il si ténu ? A creuser.