Lorrie Moore (1), des histoires pour rien

« Ça vous prend de plus en plus souvent. Un insidieux malaise. Une vague insatisfaction. »

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« Ça vous prend de plus en plus souvent. Un insidieux malaise. Une vague insatisfaction. »

Lorrie Moore est née en 1957 dans l’Etat de New York. Repérée à l’université par Alison Lurie, elle publie régulièrement des nouvelles dans le New Yorker et John Updike en choisit une pour son volume The Best American Short Stories of the Century.

Depuis 1985, Lorrie Moore publie principalement des nouvelles, format bref à la mesure du regard incisif et provocant qu’elle porte sur l’Amérique contemporaine. Elle publie peu, quatre recueils et trois romans en 25 ans.

Trois d’entre eux viennent de sortir en français, Des histoires pour rien (Points), Déroutes (Points) et La Passerelle (L’Olivier), l’occasion rêvée de nous pencher sur une œuvre qui dénonce inlassablement les faux-semblants de l’Amérique, nos errements, nos doutes et nos petites concessions. Que sont nos Vies cruelles, pour reprendre le titre de l’un de ses recueils (Rivages) ?Lorrie Moore ne fait jamais dans la guimauve ou le lacrymal. Elle se focalise sur les moments de bascule, de désillusions, de désenchantement, de révélation, sur ces Histoires pour rien qui disent tant de nous. Neuf destinées guidées par des manuels de vie pratique, comme le pointe ironiquement le titre original du recueil, publié en 1985 aux USA, réédité en Points, Self-Help : Comment devenir une autre femme, Petit guide du divorce à l’usage des enfants, Départ mode d’emploi, Comment parler à votre mère, Guide de l’amour en musique, Comment devenir écrivain, etc. Et le caustique et lapidaire Comment, quatrième nouvelle des Histoires pour rien. Parodiant la mode des guides de développement personnel, Moore s’adresse directement à ses lecteurs, souvent à la deuxième personne : « Faites connaissance un soir où la ville se trouve plongée dans le brouillard », « claquez la porte comme Bette Davis », « rajoutez du sel sur le pop-corn », « vous manquez d’air », « 1975. Allez toute seule assister à des séances de poésie qui se donnent à la bibliothèque municipale ».

Dans ces neuf Histoires pour rien, on croise des femmes qui font des listes de tout, d’autres qui aiment un homme marié. Celles qui vivent dans des appartements qui semblent rétrécir « de l’intérieur comme une mare qui se dessèche » ou dont les murs arborent « des posters qui vous signalent des expositions qu’on ne peut plus aller voir depuis au moins six ans ». Celle qui veut choisir le moment de sa mort pour ne pas laisser son cancer décider du mot fin. Lynnie qui tente de saisir le mystère de sa mère récemment décédée en scrutant différents clichés d’un album photo, cherchant une (chrono)logique. Autant d’histoires à l’image d’une expression du visage de cette mère, « triste et comique à la fois ». Lire Lorrie Moore est une expérience similaire à celle de « regarder ces photos, découvrir ces moments pris sur le vif ». Au fil du rasoir, sans émousser la lame.

« Sur les photos de mariage, ils sont en blanc, ils se détachent sur le fond gris sale des arbres. Ils ont des sourires placides. La bouche du père de la mariée est une petite barre horizontale. Je ne sais pas qui a pris ces photos. Je suis presque sûre qu’elles mentent, que la vérité n’apparaît qu’à travers des omissions, des références obliques, des indices tels que les chaussures ou les arbres. Mais elles disent malgré tout la vérité, de cette façon bien particulière qu’ont les mensonges de dire la vérité. Comme seuls les mensonges savent la dire » (Ce qui est repris)

La fiction ou l’art du mentir vrai, de révéler obliquement une vérité cachée qui trouve soudain la force de l’évidence. Le récit est ce qui est repris, c'est-à-dire retrouvé, réécrit, soudain perçu : Lynnie apprend que son père ne s’occupait pas vraiment d’elle enfant. Jamais d’histoires, pas de jeux ou de chansons. « A partir du moment où elle l’avait dit, ce fut vrai. Mais seulement à partir de ce moment-là. Jusque-là, eh bien papa, c’était papa, voilà tout, on ne lui demandait pas d’être autre chose ». Ce qui est repris est une des nouvelles les plus fortes du recueil, un texte sublime sur le deuil d’une partie de soi, de ce que l’on croyait savoir de soi, à la mort de la mère.

Des histoires pour rien est un kaléidoscope de nos existences, lacunaires pour les autres, incomprises de nous-mêmes, révélées par le scalpel de la fiction. Lorrie Moore traque les moments où les illusions tombent, où le monde apparaît dans sa dureté, son âpreté. Elle cerne la manière dont chaque partenaire se (dé)construit dans un couple, dans une famille. Elle brise le mythe de « la vraie famille américaine, celle qu’on voyait dans les feuilletons télévisés de votre enfance (…), le living-room, la dinde de Noël, le feu de la cheminée ». Sa manière, corrosive, est un enchantement de justesse. Elle dit les insatisfactions, les vides, les bosses, avec une ironie mordante et saisissante qu’elle transmet à ses héroïnes, à ses textes qui cristallisent nos histoires et leurs riens.

CM

Lorrie Moore, Des histoires pour rien, Nouvelles traduites de l’anglais (USA) par Marie-Claire Pasquier, Points, 223 p., 6 €

A suivre :

Lorrie Moore, Déroutes, Nouvelles traduites de l’anglais (USA) par Annick Le Goyat, Points, 357 p., 7 € 50

Lorrie Moore, La Passerelle, roman traduit de l’anglais (USA) par Laetitia Devaux, L’Olivier, 361 p., 20 €

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