Billet de blog 11 avr. 2017

Le monde selon Todd

Les éditions du Seuil viennent de publier en poche un ouvrage d’Emmanuel Todd qui, au départ, en faisait deux. En effet, La diversité du monde est la compilation de La troisième planète et de L’enfance du monde. Comme souvent pour des ouvrages de sciences sociales, les sous-titres sont de bien meilleurs indicateurs : Structures familiales et modernité.

christophe lemardelé
enseignant, historien des religions
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Très présent dans les Médias, Emmanuel Todd n’a pas et ne prend pas toujours le temps d’expliquer d’où lui vient sa grille de lecture. La préface est là pour réparer cet oubli et pour introduire les deux « livres » aux objectifs proches mais distincts. Comme il l’énonce lui-même, les titres en anglais de ses deux ouvrages donnaient mieux la substance du contenu : The Explanation of Ideology pour le premier et The Causes of Progress pour le second.

La troisième planète était en effet un essai visant à expliquer les superstructures idéologiques par des infrastructures anthropologiques, celles-ci relevant de l’hypothèse familiale basée sur les catégories de Frédéric Le Play mais émanant plus directement des travaux de l’« école » de Cambridge (Peter Laslett et Alan Macfarlane principalement) où Todd fit sa thèse. L’ouvrage fut mal reçu car « l’esprit du temps était généralement libertaire en attendant d’être étroitement néo-libéral » (p. 12). L’hypothèse familiale fut donc taxée de thèse déterministe.

Pourtant, comme le clame l’auteur, ne pas même vouloir prendre en compte les aspects culturels issus des valeurs familiales dans un monde mondialisé, c’est se fermer à sa compréhension : « Une planète globalisée et contractée par les moyens de communication de l’âge électronique ne peut se permettre de vivre dans le malentendu anthropologique. Se rapprocher sans se comprendre, c’est l’assurance, à plus ou moins long terme, du conflit et du mal » (p. 17). Et d’étayer l’assertion par des exemples : « si l’hypothèse anthropologique avait été largement acceptée, n’aurait-elle pas permis de prévoir que les valeurs communautaires, qui portaient autrefois le communisme, étaient susceptibles de se réincarner dans des formes collectivistes de la nation, en Yougoslavie notamment, conduisant aux affrontements sanglants dont nous avons été les spectateurs passifs, larmoyants et inutiles ? (…) Le refus de comprendre, c’est l’incapacité à prévenir » (p. 16).

L’enfance du monde était un essai qui tentait d’expliquer les différences de niveaux de développement, notamment à partir de la confrontation entre modèle familial et alphabétisation. Les sciences sociales, comme toute science, n’ont assurément pas pour mission de nous conforter dans nos habitudes de pensée, elles peuvent au contraire nous asséner des réalités surprenantes et peu compatibles avec une éthique philosophique ouvrant sur l’individu et sa liberté. Or, en ce qui concerne le niveau de développement résultant du niveau éducatif, des systèmes autoritaires parents/enfants et inégalitaires entre les enfants se révèlent plus performants que ne le sont les modèles familiaux communautaires égalitaires et nucléaires libéraux : « les systèmes autoritaires et relativement féministes prennent, sur les cartes d’alphabétisation, l’allure de pôles de développement endogène, qu’il s’agisse des systèmes bilatéraux verticaux scandinave, allemand, japonais ou coréen, ou des systèmes matrilinéaires verticaux kéralais, cinghalais… » (p. 538). Autant dire que les classements PISA évaluant les systèmes éducatifs au niveau mondial ne peuvent être correctement interprétés sans prendre en compte la variable familiale.

La plus-value de l’ouvrage tient aussi à la postface rédigée par David Le Bris, économiste, historien et statisticien : « La fécondité d’une hypothèse : la théorie familiale aujourd’hui » (p. 547-566). Son principal intérêt est de montrer que la théorie de Todd est non seulement opératoire mais également de plus en plus utilisée en dehors de nos frontières par de nouvelles générations de chercheurs[1]. Opératoire parce que la vision d’un monde s’uniformisant autour des valeurs occidentales s’effrite et que le développement économique d’un pays ne préjuge pas de son évolution culturelle : « l’enrichissement de pays comme la Chine s’accompagne du maintien d’un faible statut [des femmes] qui ‘prends corps’ dans les fameuses missing women dues à l’avortement sélectif des embryons féminins » (p. 552). Et Le Bris d’ajouter : « le statut élevé de la femme est davantage une cause qu’une conséquence du développement (…) car un statut élevé des femmes permet d’enclencher précocement une baisse du taux de fécondité, qui est un élément clef du développement économique » (p. 553).

Cette postface est aussi une synthèse des différents ouvrages de Todd, notamment de L’invention de l’Europe, et son auteur n’hésite pas à critiquer la théorie quand elle se montre insuffisante à expliquer des faits. Avant de se demander où va le monde et où en est l'Europe, il importerait donc d’en prendre en compte la diversité anthropologique. Car si la théorie de Todd put froisser les défenseurs de la liberté individuelle au sortir d’une époque marquée par le marxisme, puis par le structuralisme, elle est à même de montrer qu’un être humain est bien plus qu’un acteur économique.

Emmanuel Todd, La diversité du monde. Structures sociales et modernité, Paris, Points Essais, 2017, 643 pages, 12,30 euros.

P.S : une association consacrée aux travaux d’Emmanuel Todd vient de voir le jour (http://www.etudestoddiennes.fr/)


[1] Le Bris écrit : « Des recherches sérieuses ont explicitement repris les théories proposées par Todd dans le foisonnant ouvrage aujourd’hui réimprimé. Ce travail est même qualifié de ‘fascinant’ par un chercheur mondialement reconnu, Alberto Alesina, professeur d’économie politique à Harvard » (p. 548).

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