Raymond Depardon met la France dans sa poche

Durant quatre ans, Raymond Depardon a arpenté la France en camping-car — sa « capsule orbitale » —, accompagné de sa chambre photographique sur pied. Un livre était sorti en 2010 au Seuil, doublé d’une exposition à la BnF. Désormais, cet immense travail photographique est disponible en poche, en Point2, 401 photographies dont 121 inédites, accompagné de textes passionnants du géographe Michel Lussault. Et une nouvelle exposition, La France de Raymond Depardon, débutera à Lyon le 14 novembre.

Durant quatre ans, Raymond Depardon a arpenté la France en camping-car — sa « capsule orbitale » —, accompagné de sa chambre photographique sur pied. Un livre était sorti en 2010 au Seuil, doublé d’une exposition à la BnF. Désormais, cet immense travail photographique est disponible en poche, en Point2, 401 photographies dont 121 inédites, accompagné de textes passionnants du géographe Michel Lussault. Et une nouvelle exposition, La France de Raymond Depardon, débutera à Lyon le 14 novembre.
Raymond Depardon l’explique dans la Préface du livre, ce périple géo- et photographique lui a été inspiré par deux grands aînés, Paul Strand et Walker Evans qui ont saisi la ruralité américaine avec minutie et réalisme. Sa propre démarche (« folle et personnelle ») en découle, elle répond à une « urgence ». Le reporter de guerre, photographe des JO, se rend compte qu’il « connaît mieux Djibouti que la Meuse ». Il parcourt 70000 km en France, et depuis 2010 rassemble ses photographies en volume, filme un Journal de France, avec Claudine Nougaret, sur les écrans en juin 2012 et bientôt en DVD (novembre) :

 

Journal de France de Raymond Depardon (Bande-annonce) © Feux Croisés

 

Enfin, il reprend ce journal d’un arpenteur — géomètre et poète — en poche, dans la collection Point2, dont le format le séduit tout particulièrement. Claudine Nougaret l’a d’ailleurs photographié en artiste de « land art », travaillant le chemin de fer du volume à paraître pour lui donner une cohérence nouvelle :

 © Claudine Nougaret © Claudine Nougaret

 

 

Le voyage en France de Raymond Depardon commence dans le Nord-Pas-de-Calais, à Berck-Plage. Premières photographies, en couleur et grand format, qui inaugurent un parti-pris unitaire, aller « vers l’espace public, l’espace vécu, le territoire », saisir la France avec une « chambre posée sur un pied, tel un chevalet », « essence même de l’acte photographique ». Le choix de cette chambre implique un certain regard, « frontal, sans échappatoire » qui s’accompagne d’une volonté précise : saisir une France souvent ignorée, celle des « sous-préfectures », si peu photographiée.

 

 

Aucune image de la capitale, aucun lieu touristique, aucun cliché en somme, mais un territoire dans ses « zones intermédiaires » qui témoigne d’une politique d’aménagement, de transformations contemporaines comme de traces d’une histoire.

"CHAMPAGNE-ARDENNE", Ardennes, Warcq" © Raymond Depardon – courtesy éd. Points2 "CHAMPAGNE-ARDENNE", Ardennes, Warcq" © Raymond Depardon – courtesy éd. Points2

 

Raymond Depardon photographie principalement des lieux vides, peu de silhouettes ou de portraits dans ses images. « J’ai eu envie de revenir au silence de la photographie », écrit-il dans sa préface, et si les Français sont bien là, c’est en creux, dans les traces qu’ils laissent dans le paysage, dans ces lieux qui témoignent d’une « histoire quotidienne commune », les cafés, bars-tabac, bureaux de poste, écoles, cinémas, boulangeries. Le parti-pris est évidemment artistique, il est aussi politique, montrant — sans discours pesant, dans le signifiant photographique — une identité française qui s’affirme dans la diversité, le mélange.

"PROVENCE-ALPES-CÔTE D'AZUR, Var, Agay" © Raymond Depardon – courtesy éd. Points2 "PROVENCE-ALPES-CÔTE D'AZUR, Var, Agay" © Raymond Depardon – courtesy éd. Points2

 

Ces « singulières dérives géographies », comme les appelle Michel Lussault, sont fascinantes. C’est la France qui se déploie sous nos yeux, un territoire traversé et arpenté, souvent banal, parfois difficile à situer (sinon via les deux Index en fin de volume). Depardon nous égare, nous perd dans un « quelque part » qui peut être « partout », nous invite à un repérage autre, dans ces lieux qui sont autant de « personnages », de « portraits ». Raymond Depardon nous montre des routes, suggère des itinéraires via les panneaux indicateurs qui pointent vers un ailleurs, souligne des circularités, suit des littoraux. Il traque ses traces d’une vie collective, une affiche qui annonce un spectacle de cirque, des slogans sur les murs (« Non à la délocalisation, non à la fermeture », p. 233), des drapeaux sur une mairie, signe d’une fête nationale. Un texte s’écrit dans ce parcours, à travers certains diptyques ironiques (le magasin de poupées qui fait face à une échoppe de lingerie, avec d’autres dolls en vitrine, p. 408-409), des statues saugrenues (celle de la statue de la Liberté dans un rond-point de Colmar) ou la poésie des noms d’échoppes — Le café des arts, avec l’immense point d’interrogation peint sur le mur – La boîte à images, véritable commentaire de ce qu’est ce livre :

 

 

"ALSACE, Haut-Rhin, Colmar" © Raymond Depardon – courtesy éd. Points2 "ALSACE, Haut-Rhin, Colmar" © Raymond Depardon – courtesy éd. Points2

 

Le lecteur est emporté dans un regard, parfois sur une double page — et l’édition Point2 qui réduit au maximum la marge donne tout son sens et son espace à la double page —, parfois dans un diptyque, parfois sur une photographie isolée, avec page blanche en regard. On lit et voit de manière discursive, avant de reprendre, revenir, s’attarder dans les détails. La "boîte à images" de Raymond Depardon ne quittera plus votre poche.

La France de Raymond Depardon, Point2, 560 p., 401 photographies, Préface de Raymond Depardon et textes de Michel Lussault, 14 € 90

Merci à Jérôme Lambert pour les photographies de Raymond Depardon par Claudine Nougaret

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