Juli Zeh, La Fille sans qualités

La Fille sans qualités peut se lire comme un conte philosophique à entrées multiples. Ce titre choisi pour l’édition française évoque Robert Musil, L’Homme sans qualités bien sûr que lisent en classe les jeunes gens dont il va être question, mais aussi Les désarrois de l’élève Törless qui campait, dans un internat du début du XXe siècle, les souffrances morales d’un adolescent aux prises avec l’irruption de sa sexualité.

La Fille sans qualités peut se lire comme un conte philosophique à entrées multiples. Ce titre choisi pour l’édition française évoque Robert Musil, L’Homme sans qualités bien sûr que lisent en classe les jeunes gens dont il va être question, mais aussi Les désarrois de l’élève Törless qui campait, dans un internat du début du XXe siècle, les souffrances morales d’un adolescent aux prises avec l’irruption de sa sexualité.

En revanche, le titre allemand de ce roman, Spieltrieb, précise d’ « entrée de jeu » ce dont il s’agira – du démon de la pulsion freudienne où le Trieb est ce qui pousse.

« Nous autres juristes avons coutume de dire qu’au-dessus du Tribunal constitutionnel il n’y a plus que le bleu du ciel. Le bleu du ciel n’est plus que la couleur du couvercle en carton d’une boîte de jeux. Si tout cela n’est qu’un jeu, nous sommes perdus. Sinon – c’est pire. », écrit la froide Sophie, Juge en charge de prononcer les peines qui ponctueront ce drôle de jeu qui ira jusqu’au Tribunal.

 

Nous ne sommes en effet plus au temps de Törless dans l’école privée Ernst-Bloch où se déroule l’action – école de la dernière chance pour des « créatures perdues, qui s’obstinaient à ne pas vouloir participer à cette tranquille petite excursion baptisée “enfance heureuse” ».

Au début du XXIe siècle, nul désarroi moral ne divise « les arrières-petits-enfants des nihilistes », Ada, jeune fille surdouée, parfois froidement impulsive, qui déteste son corps et Alev, jeune cynique à la sombre beauté, qui séduit toute la classe alors qu’il présente « l’intelligence et la brutalité d’un fou ».

Alev – « Ce qu’il y a de bien dans la vie, c’est qu’on n’a plus rien à perdre une fois qu’on a admis que tout cela finira tôt ou tard. Tu sors du néant, tu nais, tu bouffes, tu fais l’amour, tu fais la guerre, terminé. Tant qu’on ne prend pas ça trop au sérieux, on n’a absolument rien à craindre. […] Où est le problème ? »

Ada – « Tu n’as aucun but ? Tu ne désires rien ? Un métier ? Une femme ? Et l’argent, alors ? »

Ada pressent l’importance de la question du désir et du sens de la vie. Elle se déplace d’ailleurs dans le champ de l’école comme un obscur objet de désir mais tâtonne dans le champ du désir : c’est donc la pulsion qui répondra car la pulsion ne se pose pas de questions, ne tient compte de rien ni de personne, là où le désir rêve, s’interroge et se trompe. Or, pour elle, qui se fera l’instrument du jeu pulsionnel d’Alev, « le secret de l’absence de scrupules, c’était de ne pas chercher de raisons à ses actes, de ne pas se poser de questions ». Ada n’a rien contre la morale mais elle ne comprend pas que celle-ci puisse affecter le corps. « De toute façon, on pouvait faire tout ce qui était physiquement possible : le cerveau donnait des ordres et le corps les exécutait. Il suffisait de ne pas se poser de questions. »

Juli Zeh Juli Zeh
Nul Idéal non plus pour orienter sa quête de sens dans une société où « les valeurs sont devenues des critères et la morale une norme industrielle. […] Nous sommes las, dira Ada à la Juge au moment du procès, des réglementations banales et mesquines qui nous obligent sous peine d’amende à visser un phare à l’avant de notre vélo, à attendre d’avoir seize ans pour pouvoir fumer et à ranger pour deux euros de l’heure nos voitures dans une case que quelqu’un a bien proprement dessinée sur le sol, pendant qu’à quelques heures de vol des mondes entiers brûlent, se dessèchent, se noient, explosent, se vident de leur sang. Nous n’avons plus notre place dans ce pays, […] les idées et les espoirs des générations passées nous ont fait franchir la ligne et nous nous trouvons à l’extérieur, perplexes […]. »

Message de la jeune fille aux adultes donc.

 

Quels adultes dans ce roman ?

Il y a les parents évidemment qui ont imprimé leur marque sur leurs enfants : Juli Zeh en dresse finement les portraits féroces.

Et, il y a les professeurs qui succèdent aux parents. Deux d’entre eux sont essentiels dans le drame qui va se nouer : Höfi et Smutek dans les classes desquels on débat de la société et de L’homme sans qualités – deux hommes qui ont cette qualité d’aimer leur femme.

Höfi est professeur d’histoire. Vieux misanthrope bourru, il ne mâche pas ses mots ; il ne déteste rien tant que la bêtise et enseigne en considérant que « même la crème fraîche finit par prendre pourvu qu’on la batte le temps nécessaire ». Pas forcément aimé, mais respecté par les élèves, il incarne pour eux « la seule instance morale en mesure de leur apporter la contradiction ». Son suicide, après la mort de l’épouse malade qu’il aimait, signera la disparition de la seule instance médiatrice qui aurait pu intervenir auprès des protagonistes courant à leur perte, auprès d’Ada et de Smutek en tout cas.

Smutek, jeune émigré polonais, incarnant des idéaux dépassés, est professeur d’allemand et organise par ailleurs des activités sportives, la course à pied où Ada excelle – Smutek est conquis par Ada mais il mettra le temps pour s’en apercevoir car il est très amoureux de sa femme et heureux avec elle jusqu’à ce que celle-ci tente de se suicider et plonge ensuite dans une dépression grave laissant Smutek seul face à son désarroi.

Durant les entraînements sportifs, une conversation se noue entre Smutek et Ada qui a sauvé sa femme de la noyade. Chaque détail en est rapporté par Ada à Alev qui avance ses pions comme sur un échiquier : quand Smutek commet un faux pas provoqué par Ada, Alev est là, les photographie et envoie les photos par mail à Smutek.

Mais que veut Alev ? Il veut que le jeu pervers continue – quand Smutek le saisit, « il sauta de sa vie comme d’un train en marche pour dévaler, enveloppé dans un manteau, le talus de sa propre biographie. […] Au moins, pensa-t-il, ils ne marchent plus au pas. Ou pas encore. »

Cette course folle finira donc au Tribunal car Ada n’a pas encore seize ans – nous sommes au XXIe siècle

La froide Sophie est perplexe, elle écoute le témoignage d’Ada et perçoit bien que tout cela n’est pas simple. Elle finit donc par rendre un verdict nuancé, sans peine carcérale ferme, et se mue en narratrice du roman. Fin du jeu pervers.

 

Alev part de son côté. Smutek se sépare de sa femme, qui est sortie de la dépression, et part en voyage avec Ada. La jeune fille sans qualités a-t-elle fini par trouver dans l’éveil de l’amour un chemin qui permette à la volonté de jouissance pulsionnelle de condescendre au désir ?

 

Juli Zeh, La fille sans qualités

Roman traduit de l’allemand par Brigitte Hébert et Jean-Claude Colbus

Actes Sud Babel, 2007, 659 pages, 11, 50 €

 

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