J'aime pas les autres

« Comment je me suis fâché avec tout le monde, je ne sais plus très bien ». Ainsi commence ce court roman plein de dérision et de tendresse, tissé d’anecdotes sur l’enfance d’Anatole, de l’école à la vie d’adulte, en passant par la découverte des femmes.

« Comment je me suis fâché avec tout le monde, je ne sais plus très bien ».

Ainsi commence ce court roman plein de dérision et de tendresse, tissé d’anecdotes sur l’enfance d’Anatole, de l’école à la vie d’adulte, en passant par la découverte des femmes.

Entre autobiographie et roman de formation, comme l’explique l’auteur en une « fenêtre-parenthèse technique » :

« Tout roman est nécessairement biographique, fondé sur des éléments d’expérience ou d’observation transposés. Inversement, l’écriture n’étant jamais qu’une forme de transposition, toute biographie est un roman. Et l’autobiographie est vraisemblablement la forme de littérature la plus romanesque ».

Jacques A. Bertrand n’est pas Anatole, il est Anatole, qu’importe, il narre son apprentissage « des autres » :

« Longtemps, j'ai cru aimer les autres. Peut-être que je croyais les aimer parce que je voulais qu'ils m'aiment. Vous voulez toujours que les autres vous aiment. Enfin, vous croyez.
C'est des gens bizarres, les autres. Vous pensez qu'ils sont comme vous. Et pas du tout. Ils sont comme les autres.
J'aime pas les autres. »

Le personnage central, Anatole, se remémore ses dialogues d’enfant avec les mouches, des situations cocasses, insère dans son récit des conversations imaginaires entre Sartre et Beauvoir. Raconte l’école, le pensionnat, les premiers émois sexuels, la Grande Ecole, le service militaire, invente, se souvient, peu importe, une nouvelle fois. « Tout est roman ».

J’aime pas les autres est la chronique d’une jeunesse et d’une découverte des mots, des illustrés (« on ne disait pas bandes dessinées à l’époque »), des livres, puis du fait qu’« il est plus intéressant et plus gratifiant de raconter la vie que de la vivre. Je serai écrivain ». Un récit d’enfance et de mots, sous le signe de Sartre, donc, la découverte de l’altérité et des manières de l’apprivoiser.

 

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Qui sont ces autres ? ceux des épigraphes d’abord, analysés par Nerval (« je suis un autre »), Rimbaud (« je est un autre »), Rousseau (« si je ne vaux pas mieux, au moins, je suis autre »), Sartre (« l’enfer, etc. »), tous ceux qui, parce qu’ils représentent l’autorité, mettent des bâtons dans les roues aux enfants (le père, l’instituteur et qui ne font qu’un ici, un « inconditionnel de la règle en bois ») puis des ados et des étudiants, les femmes qui incarnent l’irréductible et attirante altérité. Mais aussi, au-delà des êtres, l’orthographe et ses règles bizarres (« Réglementaire prend un accent aigu et règlement un accent grave : un quart de faute », « Règle prend un accent grave et réglette un accent aigu : deuxième quart de faute »), les mots dont on ignore le sens (diptère) dont on aime la sonorité et la nouveauté interdite (nichons, « ça vient de sortir à la récré »), les usages et les règles. Jacques A. Bertrand égrène, dispose, raconte, en dilettante, avec drôlerie et autodérision.

J’aime pas les autres n’est pas le livre d’un misanthrope ou alors il faudrait retenir du mot sa définition par Molière, « atrabilaire amoureux » et surtout l’adjectif. Car Anatole finit par rencontrer l’Autre, celle dont la différence est l’autre nom de l’évidence. « Mais ce n’est pas du tout le sujet ».

J’aime pas les autres est un roman léger et railleur, tendre et grave, écrit au crépuscule d’une vie comme l’annonce la préface, rappelant que, comme l’écrit Lao Tseu, « la gravité est la racine de la légèreté ».

Jacques A. Bertrand, J’aime pas les autres, 10/18, 126 p., 6 € 50.

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