Poches de rentrée (2)

Suite de notre revue des poches de rentrée, en six nouveaux titres (première partie ici) : un nouveau testament, des privilèges, un exil intermédiaire, du brut et l'Ecologie en bas de chez moi. On Respire...

Suite de notre revue des poches de rentrée, en six nouveaux titres (première partie ici) : un nouveau testament, des privilèges, un exil intermédiaire, du brut et l'Ecologie en bas de chez moi. On Respire...

Dalibor Frioux, Brut, Points, 7 € 70

Brut, c'est la fin d'un monde sous l'emprise des hydrocarbures, dans ce que le pétrole induit d'emprise énergétique mais aussi économique, politique et culturelle. Et si la planète était à jamais privée de pétrole ? Et si le futur leader du monde était la Norvège ? Un « et si » à l'origine de Brut, uchronie (nous sommes en 20**), récit d'un après. « Fini holiday on oil », comme l'écrit Dalibor Frioux. 

ampoule_fluocompacte1.jpg« Dans les années 2010, face aux prémices de la crise, les classes moyennes et leurs gouvernants avaient commencé par faire les gestes, à défaut de croire ce qu'on leur disait savoir, ces gestes de bon sens rappelant la grand-mère qui elle non plus ne jetait rien et ne prenait pas de bain. L'écologie était tendance, une liberté de plus, un décor new age pour le business and fun as usual (...)

C'en était bien fini de la complicité du sous-sol terrestre avec la part la plus fantasque de l'âme humaine.

(...). Un crime parfait, un complot dans lequel ils avaient tous trempé. Le pétrole avait bien été cette compotée de cadavres, pressée sur des millions d'années par tous les vérins de la terre, en une liqueur conférant l'égarement des toupies. Et voilà qu'à présent, tous se tenaient au bord de l'océan, dans le même bateau vide de carburant et débordant d'humains aux gueules maquillées pour sortir, les têtes pleines de fêtes d'antan, de désirs et de rancœurs». La fin du pétrole, une fiction ? Tønseth, dans Brut, a beau déclarer, dans un chapitre savoureusement intitulé « Penser le pétrole », que « nous sommes là pour explorer, pas pour faire de la littérature », nul doute que cette dernière exploite – pour mieux l'explorer – le pétrole, ce « liquide affolant », clé de nos systèmes économiques, géopolitiques et culturels, et « cratère », ce centre d'attraction du roman qui permet, selon Mario Vargas Llosa, de dire La Vérité par le mensonge.

Brut est une peinture acerbe de nos sociétés de surconsommation, de croissance et dépense effrénées, à peine caricaturées par ce roman uchronique qui n'est qu'une extension de nos systèmes. L'avenir est tout entier inscrit dans nos présents sans recul. Dans ce très beau premier roman d'un auteur indéniablement à suivre , le pétrole est un prisme. Il concentre et condense signifiés littéraires, culturels, artistiques et même psychanalytiques. Il semble même devenir « innommable » tant il est signifiant. On le pense « conte de fées », on le dote d'un « pouvoir magique qui satisfait tous nos désirs » mais Brut est une chronique de sa fin annoncée. Il est donc urgent de penser l'après pétrole, que les Africains, Dalibor Frioux le rappelle, surnomment « la merde du diable ».

Lire l'article consacré au livre en 2011 (réservé aux abonnés) — Jade Lindgaard avait consacré un débat à la question du pétrole, poison de nos démocraties. Dalibor Frioux était l'un de ses invités, vidéo du débat en accès libre ici.

Jonathan Dee, Les Privilèges, traduit de l'américain par Elisabeth Peellaert, 10/18, 7 € 70

« Un mariage ! Le premier d’une génération : les futurs époux ont tout juste vingt-deux ans ». Le roman s’ouvre, comme la vie de Cynthia et Adam, sur cette « nouveauté troublante et magique », une existence offerte à tous les possibles : ils sont beaux, riches, parfaits, n’ont qu’une envie, « galoper sérieusement vers le futur », dominer leur vie et celle des autres. Le premier chapitre des Privilèges donne le ton, ancre le roman dans son registre si particulier : la chronique d’un couple programmé pour réussir, une vie facile puis brillante, deux beaux enfants, la richesse qui s’accroit, New York, des maisons, des amitiés utiles. Adam brasse un argent invisible, investit, ne regarde jamais en arrière. Un couple parfait dans un monde parfait, qui ne semble être là que pour servir de cadre à leur réussite indécente. Le sujet du roman de Jonathan Dee – son quatrième, le premier traduit en France – pourrait d’abord paraître peu original. Mais si le roman emporte, du premier chapitre – véritable tour de force romanesque – à sa dernière phrase (cinglante dans le double sens du verbe «payer»), c’est par sa manière : froide et distanciée en apparence, dans une maîtrise absolue du dire et du faire, dans des focalisations successives sur les parents et les enfants Morey, déployant une fresque clinique de leurs privilèges, à travers les décennies. Jonathan Dee, insolent de maîtrise, mime et mine, déconstruit de l’intérieur ce monde de l’argent, « un système en soi, un langage en soi, un principe directeur en soi ». Les Morey sont une certaine Amérique – « Je le sais d’expérience. C’est ce qu’on appelle l’Amérique » – espace de tous les possibles, bûcher de nos vanités contemporaines.

Lire l'article publié dans le Bookclub en 2011 - Jonathan Dee sera présent au Festival America cette semaine. Article et entretien à venir autour de son dernier roman paru chez Plon, La Fabrique des illusions.

Tim Winton, Respire, traduit de l'anglais (Australie) par Nadine Gassie, Rivages poche, 9 € 15 (en librairie le 19 septembre)

Bruce Pike, « enfant unique, et solitaire par nature » a 11 ans. Il s’ennuie dans la bourgade de Sawyer, Australie. À la forêt dense et menaçante, il préfère la rivière et l’odeur lointaine de l’océan. Il rencontre Loonie, ils ont les mêmes jeux, plonger dans l’eau de la rivière, retenir leur souffle jusqu’à suffoquer, « se propulser sans fin vers les profondeurs opaques de la Sawyer River pour y retenir notre respiration si longtemps qu’on avait la tête pleine d’étoiles ». Leur adolescence sera une course contre la mort. Un défi permanent.

Près de quarante ans après, devenu urgentiste, pour toujours côtoyer ces « bords » (« C'est là que je suis bien, quand les terminaisons nerveuses chantent, l'estomac noué par l'urgence »), il revient sur cette « enfance de garçons », pleine de dangers, d’adrénaline et de beauté, de « fulgurances », surtout après la découverte de l’océan et du surf, en compagnie de Loonie et d’un homme énigmatique qui semble dompter la mer sur sa planche, danser, qu’ils appellent Sando.

Respire n’est ni Riding Giants ni Point Break. Sa prose poétique, dense et houleuse, somptueuse, sensuelle, repose sur une alchimie verbale proprement époustouflante, liquide. C’est une déferlante, une vague, une claque. Le surf y est certes un sport extrême (ils lui préfèrent l'adjectif "extraordinaire"), mais loin des clichés (soleil, corps musclés, les Beach Boys…), il devient une expérience ontologique, métaphysique, esthétique. Celle de l’homme face aux éléments déchaînés, falaises d’eau et rouleaux, dans sa quête d’absolu et de beauté, celle de l’enfant devenant adulte, cette tragédie qui coupe court aux rêves, avec une violence déchaînée.

Lire l'article consacré à la parution du livre en grand format (2009)

Céline Curiol, Exil intermédiaire, Babel, 9 €

« Un livre n'est sans doute jamais choisi au hasard, en dehors de la subreptice influence que son titre exerce sur nous », écrit Céline Curiol. Exil intermédiaire, le titre a de quoi attirer, la trame du livre également. Deux femmes qui ne se connaissent pas. Eléna, Miléna, toutes deux au moment d'une rupture, volontaire ou subie, vivent trois jours de juillet 2008 à New York, tirant un bilan de leurs vies, confrontant passé et présent, tentant de se repérer dans leurs pertes, leurs envies, leurs identités. Comme un ample commentaire romanesque de Winnicott, non plus « l'aire intermédiaire », cette zone trouble qui relie réalité intérieure et réalité extérieure, mais « l'exil intermédiaire », « raconter l'entre-deux ». Céline Curiol tisse un roman polyphonique et dense, croisant les voix intérieures de ces deux femmes. En un lieu proprement symbolique, New York, « la ville marron et bleue », celle qui peut nous dire, nous construire, nous révéler à nous-mêmes. Une ville « entre deux rives ». Une « ville édentée » qui a, elle aussi, connu la faille, la rupture, un avant et un après.

Lire le Bookclub consacré au livre à sa sortie chez Actes Sud, en 2009 — Céline Curiol publie L'Ardeur des pierres en cette rentrée 2012, nous y reviendrons.

Iegor Gran, L'Ecologie en bas de chez moi, Folio, 5 € 90

« Faites un geste pour l’environnement », scie de la décennie et arme lourde de publicitaires et d'entreprises, qui, sans conviction profonde, usent de l’écologie comme argumentaire marketing et opportunisme. L’Écologie en bas de chez moi prend le contrepied de l'intégrisme du vert. Iegor Gran aime nager à contre-courant, pousser l’absurde à son acmé pour caricaturer nos idéologies dominantes, véritables machines à décerveler, il se plait à attaquer l’inattaquable pour en révéler, avec dérision, ironie et second degré, les clichés insupportables et les présupposés idéologiques : faire du vert le parangon du bien influe sur notre quotidien, certes, mais aussi sur l’économie de marché, la politique et la culture. Le récit déploie nos engagements absurdes parce qu’ils ne sont pas réfléchis, mesurés, nuancés et les notes en bas de page mettent le doigt sur nos contradictions. Il y a danger quand le vert n'est plus un engagement mais une mode, et pire, un business et que l'argumentaire nous rend « myopes ». Iegor Gran ne souhaite pas vous interdire de trier vos déchets ou vous convaincre de ne plus manger bio, simplement de ne plus le faire comme un mouton, parce qu’il le faut, que c’est bien, qu’il est quasi oubligatoire désormais de « faire un geste pour l’environnement », nouvelle table de la loi de notre civilisation en manque de repères.

Un extrait ? le morceau de bravoure des ampoules fluocompactes :

« Avec sa silhouette de tube digestif, sa base bunker en plastique bas de gamme, sa lumière pisseuse flamboyante, comme chargée d'antibiotiques, l'ampoule fluocompacte est l'objet du quotidien le plus anti-esthétique que je connaisse, symbolisant tout le mal que l'humanité est capable de s'infliger à elle-même avec de bonnes intentions.

Que Dieu vous préserve d'en casser une ! Il faut savoir que ces ampoules-là contiennent du mercure (que l'on a interdit depuis une dizaine d'années dans les thermomètres - Cherchez l'erreur). Le très vigilant INSPQ (Institut national de santé public du Québec) donne la procédure d'urgence :

“1. Quitter et aérer la pièce pendant 15 minutes. La première chose à faire est d'ouvrir une fenêtre et de quitter la pièce assez longtemps pour que la concentration de mercure dans l'air diminue.

2. Ramasser les débris, sans aspirateur ni balai. Un aspirateur ou un balai risquerait de répandre le mercure dans l'air. Pour nettoyer, il faut ramasser les gros morceaux à la main - idéalement avec des gants - et les placer dans un contenant hermétique. Ensuite, avec du ruban gommé, on récupère les petits morceaux et la poudre. On nettoie avec un essuie-tout humide et l'on jette tout ce qui a servi au nettoyage dans le contenant de débris.

3. Par la suite, on peut passer l'aspirateur quelques fois, fenêtres ouvertes.

4. Placer le contenant de débris à l'extérieur.

5. Aérer la pièce plusieurs heures après le nettoyage.”À côté d'une ampoule fluocompacte qui se brise, l'accident de Three Mile Island est une promenade. »  

 Lire l'article consacré au roman lors de sa sortie chez POL en 2011

James Frey, Le Dernier Testament de Ben Zion Avrohom, traduit de l'américain par Michel Marny, J'ai Lu, 7 € 22

Dans Le Dernier Testament, James Frey imagine le messie revenir sur terre. À New York. Ben Zion Avrohom «autrement appelé Ben Jones, autrement appelé le Prophète, autrement appelé le Messie, autrement appelé le Seigneur Dieu» n’a «rien de spécial», il est «juste un blanc». Un Messie ordinaire qui prêche une forme d’amour universel, sans dogme, sans barrières sociales ou sexuelles. Pour lui, «la foi est l’excuse des imbéciles», une arme pour asseoir un pouvoir temporel. Ben refuse les religions révélées qui n’ont de cesse de «rationaliser le mal» et de «créer le conflit, la violence et la mort»: «L’apocalypse arrivera à cause de l’homme, pas à cause d’un Dieu qui n’existe pas», «le monde va finir si on ne le change pas». Le nouveau Messie est présenté aux lecteurs à travers treize témoignages de personnes qui l’ont croisé ou aimé. Comme de nouveaux évangiles. Tous pensent que Ben incarne «une dernière chance» de sauver le monde de la «supercherie» des religions, de la «faillite». L’auteur est ici «ventriloque» comme il nous l’explique lors d’une rencontre à Paris, en juin dernier. «À la fin de chaque chapitre je devais réapprendre à parler avec une voix totalement nouvelleLe Dernier Testament est un challenge littéraire comme un défi politique. Une fable du monde comme il est et comme il va: «New York est la capitale financière et culturelle du monde. C’est un endroit d’une incroyable diversité, densité, énergie. C’est le symbole du monde d’aujourd’hui. Si le Messie devait réellement revenir, c’est là qu’il viendrait. C’est le seul endroit possible.»

Nous avions rencontré James Frey au moment de la sortie de son roman en grand format, en 2011. Voir ici (article réservé aux abonnés)

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