Il faut lire L’Étrange Histoire de Benjamin Button avant le 4 février 2009. Ne serait-ce que pour apprécier la performance de David Fincher qui a adapté cette nouvelle d’une soixantaine de pages en un film de 2h35… Le film sort donc, avec Brad Pitt et Cate Blanchett. Avec Eric Roth (Forrest Gump) au scénario, Fincher à la réalisation, pour l’adaptation d’une nouvelle de Fitzgerald, publiée en 1922, elle-même inspirée d’une pensée de Mark Twain : « La vie serait bien plus heureuse si nous naissions à 80 ans et nous approchions graduellement de nos 18 ans ».
Une inversion du Portrait de Dorian Gray en quelque sorte, ou de La Peau de chagrin. Et du côté du cinéma, pour Fincher, L’Homme sans âge (Youth Without Youth) de Coppola. Une histoire d’adaptations et de filiations.
Étrange histoire (Curious case) en effet que celle de cet homme qui naît vieillard, « un bébé de quatorze lustres », et rajeunit au fil des années, qui vit donc une inversion absolue puisque qu’il est enfant avec l’apparence d’un homme vieux et vieux avec un physique juvénile. L’expérience est rendue encore plus complexe par la découverte de l’amour, le sens qu’il donne à la vie – « ébloui de ravissement, il se sentait commencer à vivre » – et la cruauté d’une vie rendue impossible puisque la femme aimée, Hildegarde Moncrief, « belle comme le péché » vieillit tandis que Benjamin rajeunit…
« Le processus continuait. Aucun doute n’était permis : il avait maintenant l’apparence d’un homme de trente ans. Au lieu d’en être ravi, il se sentit mal à l’aise. Il rajeunissait. Quand son âge physique aurait atteint son âge réel, avait-il espéré auparavant, le phénomène grotesque qui avait entaché sa naissance cesserait d’agir. Il frissonna. Son destin lui sembla affreux, inconcevable ».
Un « abîme » se creuse entre les amants, « il se demandait quelle espèce de fascination elle avait pu autrefois exercer sur lui ». Même fossé entre Benjamin et son père, passant, successivement pour le père et le fils de l’autre…
C’est toute l’ironie du sort que travaille ici, au sens plein, Francis Scott Fitzgerald, dans un texte dont la brièveté renforce encore la gravité paradoxale, le ton entre humour et désenchantement. La vie paradoxale et inversée de Benjamin Button, de la guerre de Sécession aux années 1930, double celle d’un siècle, elle en interroge le sens. Ce que montre aussi le film de Fincher, déplacé de 1918 aux années 2000. Entre « burlesque », le terme est récurrent dans la nouvelle, et tragédie.
Fable magistrale sur l’inéluctabilité du temps, sur le sens de la vie, cette nouvelle méritait, pour son adaptation, un réalisateur d’exception. On a hâte de découvrir la lecture de David Fincher, pour y confronter la nôtre. Avant le 4 février.
Francis Scott Fitzgerald, L’Étrange histoire de Benjamin Button, suivi de La Lie du bonheur, traduit de l’américain par Suzanne Mayoux, traduction révisée, Gallimard, Folio, 103 p., 2 €
(les photographies sont toutes extraites du film de David Fincher)