Appelez-moi par mon prénom

« Notre histoire débutait d’une absence. P. m’avait aimée en me lisant, je l’avais désiré en l’épiant ».

« Notre histoire débutait d’une absence. P. m’avait aimée en me lisant, je l’avais désiré en l’épiant ».

Journal d’une rencontre, Appelez-moi par mon prénom est le récit d’une passion à distance. Nina Bouraoui se rend à Lausanne pour une signature. Elle y croise P., artiste, 23 ans, qui lui donne le DVD d’un film qu’il vient de réaliser, inspiré par cinq phrases de son Journal. Mais aussi une lettre et un CD de chansons, illisible.

P. devient une « obsession », la narratrice, de retour à Paris, compose, « construit » « l’illusion d’une image », à partir de ce film, des photographies de son site internet, Iron and Gold, des phrases de sa lettre.

Le désir naît de l’absence et du manque. De l’attrait de la différence (la Suisse, cette jeunesse insolente, le mode d'expression artistique). Du silence aussi, d’abord. Ne pas répondre mais se laisser aller à cette intimité qui submerge, à cette tentation d’une altérité absolue. Cinq mois d’« invasion », de « dépendance », qui modifient tout : la relation à soi, à l’autre, au temps, à l’espace, au monde. Une passion tissée d’imaginaire et de vide, d’envie et de frustration. Comme ce prénom à la seule initiale. Puis les échanges par mail, le délire de l’attente de ses mots, le manque, toujours plus grand, la sensation de « naître de lui », qu’il est « l’homme fait de tous les hommes ». La nécessité de le revoir dans le réel, la peur de tout gâcher, de décevoir, d’avoir construit un imaginaire au-delà de toute vérité :

 

« Nous étions comme suspendus au-dessus de tout, dans un seul pays qui réunissait nos deux pays, dans un seul corps qui unissait nos deux corps », dans un espace intermédiaire né des mots, « l’espace que nous insérions entre nos questions et nos réponses ».

« Il était entre le ciel et la ville, comme inventé ».

« Nos mots avaient inventé une autre histoire ».

Film Still © Cindy Sherman Film Still © Cindy Sherman
Nina Bouraoui décrypte les nouveaux codes amoureux, liés à Internet et aux mails. Elle tisse une toile, faite de guet et de veille, dans ce lieu miroir, passant de « l’excitation à l’ennui ». Cet espace de la projection, de la construction imaginaire, d’une peur aussi, l’inquiétude d’une cristallisation oblique, de faux-semblants, de fantasmes qui prendraient le pas sur toute raison.

Et le paradoxe, remarquablement rendu par le style du récit, est que ces sentiments « modernes » rencontrent les codes classiques comme romantiques. Placé sous le signe de Benjamin Constant, du « marivaudage tragique » d’Adolphe – ainsi défini par Stendhal – Appelez-moi par mon prénom interroge et sonde des Fragments d’un discours amoureux.

Est-ce un roman à clé ? une autofiction ?

Comme pour Adolphe, nous n’en savons rien, peu importe d’ailleurs, le désir est aussi cette mise en abyme de la curiosité du lecteur, son « voyeurisme », lui qui – comme la narratrice allant sur le site de P. – traque, guette, attend, construit et imagine.

Un hommage à l’histoire mythique Marguerite Duras / Yann Andrea, née des mots, de l’écriture – ce que souffle Nina Bouraoui dans l’interview donnée à Sylvain Bourmeau –, une histoire d’amour si intime qu’elle en devient universelle ?

Le texte se nourrit de cet entre-deux fondateur du réel et de la fiction, de la transmission des textes (les siens, comme si ce roman venait dire tous les autres romans publiés, en donner une clé, ceux des autres, mais aussi l’art contemporain, Annette Messager, Michel Journiac, Nan Golding, Cindy Sherman). L’écriture comme transmission et transfiguration.

« L’idée d’écrire sur P. me revenait. J’y voyais une façon de fixer mon histoire, de mélanger la fiction à la réalité, refusant de séparer les choses ».

Film Still © Cindy Sherman Film Still © Cindy Sherman
La rencontre de P. est ici un prétexte, au sens plein du terme, elle ouvre à l’écriture, celle d’un autre roman (Avant les hommes), au désir de composer celui-ci. Tout est « ouvrage » dans ce récit qui conduit à la seconde rencontre réelle, et au-delà. L’amour mène à un véritable exercice de (dé)nomination du monde, l’amour est vocabulaire, syntaxe, dictionnaire qui change la définition des choses, le rapport aux êtres, à soi. Appelez-moi par mon prénom est tissé de « ce que je nommais », « ce qu’il nommait ». Il s’agit, dans l’amour, dans la quête de l’autre, de « refaire le monde, notre monde ». Séduire comme manière, étymologiquement, de mener ailleurs. Tout devient correspondance – « sa voix me donnait le goût de sa peau, de ses lèvres » –, dialogue intime, échange, évidence.

Nina Bouraoui déploie ce récit comme un « long ruban », ses phrases s’enchaînent sans pause, sans reprise de respiration, comme un long monologue amoureux, tout entier tourné vers l’Autre. A l’imparfait, temps du désir, du manque, marque de cette « autre temporalité, qui n’était ni celle du souvenir ni celle de la nostalgie ». Dans une langue fascinante à la croisée d’un classicisme qui serait celui des moralistes, celui de l’analyse froide, presque clinique – « j’avais acquis une conscience parfaite de mes sentiments, ne manquant aucune étape de leur évolution » – et d’un romantisme assumé, travaillant les clichés pour les renouveler, une langue charnelle, emportée.

Appelez-moi par mon prénom n’est donc pas une simple confession, le récit interroge et sonde des tabous : la relation de l’auteur à son lecteur, la différence d’âge des amants, le voyeurisme, le viol de l’intime par internet. C’est, surtout, un roman qui lie, intimement, par essence, désir et écriture – « il aimait que j’écrive, il trouvait cela mystérieux et sexuel » –, lecture et désir, en un chiasme fascinant, magistralement assumé, qui charme et emporte, séduit.

CM

Nina Bouraoui, Appelez-moi par mon prénom, Folio, 142 p., 5 € 60

 

Sortie, le 24 mars, du prochain roman de Nina Bouraoui, Nos baisers sont nos adieux, Stock.

 

 

Les photographies illustrant cet article sont empruntées à la série Untitled Film Stills de Cindy Sherman, évoquée à plusieurs reprises dans le roman de Nina Bouraoui.

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