Billet de blog 17 mars 2010

Appelez-moi par mon prénom

« Notre histoire débutait d’une absence. P. m’avait aimée en me lisant, je l’avais désiré en l’épiant ».

Christine Marcandier
Littérature
Journaliste à Mediapart

« Notre histoire débutait d’une absence. P. m’avait aimée en me lisant, je l’avais désiré en l’épiant ».

© 

Journal d’une rencontre, Appelez-moi par mon prénom est le récit d’une passion à distance. Nina Bouraoui se rend à Lausanne pour une signature. Elle y croise P., artiste, 23 ans, qui lui donne le DVD d’un film qu’il vient de réaliser, inspiré par cinq phrases de son Journal. Mais aussi une lettre et un CD de chansons, illisible.

P. devient une « obsession », la narratrice, de retour à Paris, compose, « construit » « l’illusion d’une image », à partir de ce film, des photographies de son site internet, Iron and Gold, des phrases de sa lettre.

© 

Le désir naît de l’absence et du manque. De l’attrait de la différence (la Suisse, cette jeunesse insolente, le mode d'expression artistique). Du silence aussi, d’abord. Ne pas répondre mais se laisser aller à cette intimité qui submerge, à cette tentation d’une altérité absolue. Cinq mois d’« invasion », de « dépendance », qui modifient tout : la relation à soi, à l’autre, au temps, à l’espace, au monde. Une passion tissée d’imaginaire et de vide, d’envie et de frustration. Comme ce prénom à la seule initiale. Puis les échanges par mail, le délire de l’attente de ses mots, le manque, toujours plus grand, la sensation de « naître de lui », qu’il est « l’homme fait de tous les hommes ». La nécessité de le revoir dans le réel, la peur de tout gâcher, de décevoir, d’avoir construit un imaginaire au-delà de toute vérité :

« Nous étions comme suspendus au-dessus de tout, dans un seul pays qui réunissait nos deux pays, dans un seul corps qui unissait nos deux corps », dans un espace intermédiaire né des mots, « l’espace que nous insérions entre nos questions et nos réponses ».

« Il était entre le ciel et la ville, comme inventé ».

« Nos mots avaient inventé une autre histoire ».

Film Still © Cindy Sherman

Nina Bouraoui décrypte les nouveaux codes amoureux, liés à Internet et aux mails. Elle tisse une toile, faite de guet et de veille, dans ce lieu miroir, passant de « l’excitation à l’ennui ». Cet espace de la projection, de la construction imaginaire, d’une peur aussi, l’inquiétude d’une cristallisation oblique, de faux-semblants, de fantasmes qui prendraient le pas sur toute raison.

Et le paradoxe, remarquablement rendu par le style du récit, est que ces sentiments « modernes » rencontrent les codes classiques comme romantiques. Placé sous le signe de Benjamin Constant, du « marivaudage tragique » d’Adolphe – ainsi défini par Stendhal – Appelez-moi par mon prénom interroge et sonde des Fragments d’un discours amoureux.

Est-ce un roman à clé ? une autofiction ?

Comme pour Adolphe, nous n’en savons rien, peu importe d’ailleurs, le désir est aussi cette mise en abyme de la curiosité du lecteur, son « voyeurisme », lui qui – comme la narratrice allant sur le site de P. – traque, guette, attend, construit et imagine.

Un hommage à l’histoire mythique Marguerite Duras / Yann Andrea, née des mots, de l’écriture – ce que souffle Nina Bouraoui dans l’interview donnée à Sylvain Bourmeau –, une histoire d’amour si intime qu’elle en devient universelle ?

Le texte se nourrit de cet entre-deux fondateur du réel et de la fiction, de la transmission des textes (les siens, comme si ce roman venait dire tous les autres romans publiés, en donner une clé, ceux des autres, mais aussi l’art contemporain, Annette Messager, Michel Journiac, Nan Golding, Cindy Sherman). L’écriture comme transmission et transfiguration.

« L’idée d’écrire sur P. me revenait. J’y voyais une façon de fixer mon histoire, de mélanger la fiction à la réalité, refusant de séparer les choses ».

Film Still © Cindy Sherman

La rencontre de P. est ici un prétexte, au sens plein du terme, elle ouvre à l’écriture, celle d’un autre roman (Avant les hommes), au désir de composer celui-ci. Tout est « ouvrage » dans ce récit qui conduit à la seconde rencontre réelle, et au-delà. L’amour mène à un véritable exercice de (dé)nomination du monde, l’amour est vocabulaire, syntaxe, dictionnaire qui change la définition des choses, le rapport aux êtres, à soi. Appelez-moi par mon prénom est tissé de « ce que je nommais », « ce qu’il nommait ». Il s’agit, dans l’amour, dans la quête de l’autre, de « refaire le monde, notre monde ». Séduire comme manière, étymologiquement, de mener ailleurs. Tout devient correspondance – « sa voix me donnait le goût de sa peau, de ses lèvres » –, dialogue intime, échange, évidence.

© 

Nina Bouraoui déploie ce récit comme un « long ruban », ses phrases s’enchaînent sans pause, sans reprise de respiration, comme un long monologue amoureux, tout entier tourné vers l’Autre. A l’imparfait, temps du désir, du manque, marque de cette « autre temporalité, qui n’était ni celle du souvenir ni celle de la nostalgie ». Dans une langue fascinante à la croisée d’un classicisme qui serait celui des moralistes, celui de l’analyse froide, presque clinique – « j’avais acquis une conscience parfaite de mes sentiments, ne manquant aucune étape de leur évolution » – et d’un romantisme assumé, travaillant les clichés pour les renouveler, une langue charnelle, emportée.

Appelez-moi par mon prénom n’est donc pas une simple confession, le récit interroge et sonde des tabous : la relation de l’auteur à son lecteur, la différence d’âge des amants, le voyeurisme, le viol de l’intime par internet. C’est, surtout, un roman qui lie, intimement, par essence, désir et écriture – « il aimait que j’écrive, il trouvait cela mystérieux et sexuel » –, lecture et désir, en un chiasme fascinant, magistralement assumé, qui charme et emporte, séduit.

CM

Nina Bouraoui, Appelez-moi par mon prénom, Folio, 142 p., 5 € 60

© 

Sortie, le 24 mars, du prochain roman de Nina Bouraoui, Nos baisers sont nos adieux, Stock.

© 

Les photographies illustrant cet article sont empruntées à la série Untitled Film Stills de Cindy Sherman, évoquée à plusieurs reprises dans le roman de Nina Bouraoui.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
Violences sexuelles : Damien Abad nommé ministre malgré un signalement adressé à LREM
L’ancien patron des députés LR, Damien Abad, a été nommé ministre des solidarités en dépit d'un signalement pour des faits présumés de viols adressé à LREM et LR par l’Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique. Deux femmes, dont Mediapart a recueilli les témoignages, l’accusent de viol, en 2010 et 2011. Il conteste les faits.
par Marine Turchi
Journal — Politique
Pap Ndiaye fait déjà face au cyclone raciste
La nomination de Pap Ndiaye au ministère de l’éducation nationale a fait remonter à la surface le racisme structurel de la société française et de sa classe politique, une vague qui charrie avec elle la condition noire et la question coloniale. La réaction de l’exécutif, Emmanuel Macron en tête, donnera une première indication sur la tonalité du quinquennat.
par Ilyes Ramdani
Journal
En Italie, la post-fasciste Giorgia Meloni cherche à faire oublier ses racines
Elle espère devenir l’an prochain la première femme à présider le Conseil en Italie. Héritière d’un parti post-fasciste, ancienne ministre de Berlusconi, Giorgia Meloni se démène pour bâtir un parti conservateur plus respectable, en courtisant l’électorat de Matteo Salvini. Une tentative périlleuse de « dédiabolisation ».
par Ludovic Lamant
Journal
Mario Vargas Llosa, Nobel de l’indécence
L’écrivain péruvien de 86 ans, entré à l’Académie française en fin d’année dernière, vient de déclarer sa préférence pour Bolsonaro face à Lula. Cette nouvelle prise de position politique reflète un parcours intellectuel de plus en plus contesté, marqué par des soutiens à des figures d’extrême droite en Amérique mais aussi de la droite dure en Espagne. Une enquête du n° 20 de la « Revue du Crieur », disponible en librairie. 
par Ludovic Lamant

La sélection du Club

Billet de blog
Quand Macron inventait « l'écologie de production » pour disqualifier les pensées écologistes
[Rediffusion] Au cours de son allocution télévisée du 12 juillet 2021, Emmanuel Macron a affirmé vouloir « réconcilier la croissance et l'écologie de production ». Innovation sémantique dénuée de sens, ce terme vise à disqualifier les pensées écologistes qui veulent au contraire poser des limites, sociales et écologiques, à la production. Macron, qui veut sauver la croissance quoi qu'il en coûte, n'en veut pas.
par Maxime Combes
Billet de blog
Greenwashing et politique : le bilan environnemental d'Emmanuel Macron
[Rediffusion] Talonné dans les sondages par Marine Le Pen, le président-candidat Macron a multiplié dans l'entre-deux-tours des appels du pied à l’électorat de gauche. En particulier, il tente de mettre en avant son bilan en matière d’environnement. Or, il a peu de chances de convaincre : ses actions en la matière peuvent en effet se résumer à un greenwashing assumé.
par collectif Chronik
Billet de blog
Le stade grotesque (la langue du néolibéralisme)
[Rediffusion] Récemment, je suis tombée sur une citation de la ministre déléguée à l’industrie, Agnès Pannier-Runacher... Il y a beaucoup de façons de caractériser le capitalisme actuel. À toutes définitions politiques et économiques, je propose d'ajouter la notion de grotesque.
par leslie kaplan
Billet de blog
Villages morts, villes vivantes
Nouvelle édition de « Printemps silencieux » (Wildproject). La biologiste américaine Rachel Carson avait raison bien avant tout le monde. Dans de nombreux villages de France, les oiseaux sont morts. Carson nous dessille les yeux au moment où une nouvelle équipe ministérielle veut accélérer la transition écologique. (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement