La rentrée des poches (A à K)

Nous les avions aimés en grand format, ils sortent en édition de poche : sélection, par ordre alphabétique d’auteurs, de l’autre rentrée littéraire. Pour cette première partie, de A à K, fin de l'alphabet ici...

Nous les avions aimés en grand format, ils sortent en édition de poche : sélection, par ordre alphabétique d’auteurs, de l’autre rentrée littéraire. Pour cette première partie, de A à K, fin de l'alphabet ici...

 Jakuta ALIKAVAZOVIC, La Blonde et le bunker, Points 224 p., 6 € 70

« La Blonde et le bunker est un roman singulier et intrigant, un diamant brut, quasi insaisissable, sans nul doute l’un des plus beaux textes que cette rentrée 2012 nous a offerts : Deux intrigues croisées, d’abord parallèles, finiront par n’en faire qu’une — une histoire d’amour et une enquête. Des thèmes convenus, comme une manière de souligner la part d’héritage de tout roman contemporain, le fait que toute structure est filiation (roman — ou film — noir ici, roman d’amour), réécriture, reprise, transmission. Mais une manière, aussi, de suggérer que ce qui importe ce sont moins les intrigues — « On n’était pas, du reste, dans un roman d’espionnage » — que leur croisement, ce que l’une révèle de l’autre, comme John ou Gray ne sont rien sans Anna, et inversement. L’un dit l’autre. Et voilà le lecteur devenu enquêteur, à l’image de Gray qui cherche l’improbable et « dérivante » collection Castiglioni de Paris à Venise, selon le vœu posthume de John. La structure de La Blonde et le bunker est dite par cette collection : labile, savante, en perpétuelle métamorphose, comme chacun des personnages de cette histoire qui n’est complexe qu’en apparence, et fondamentalement dérive, fantasme et imaginaire. La collection, point de fuite du roman, « est fugitive, voire fuyante. » L’énigme n’est pas ici (ou pas seulement) hommage à un genre — le policier — mais le levier du désir de savoir, de connaître, autre nom de la création (John est écrivain, Anna photographe) comme de la lecture ». (CM)

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Russell Banks, Lointain souvenir de la peau, traduit de l’anglais (USA) par Pierre Furlan, Babel, 544 p., 9 € 80

« Lointain souvenir de la peau est un roman sur l’Amérique contemporaine, parlant d'Internet, de la surveillance, du mensonge, de l'identité, de la conscience de soi et des autres, de la liberté enfin. Un roman sur les lignes de faille qui courent la société américaine, l'équilibre fragile des vies, les dépendances, les dépressions, le passé qui poisse les êtres, les communautés d'exclus (Trailerpark) et ce regard sur le laissé-pour-compte, le drop-out, zonard et marginal, mis au ban de la société et qui, en retour, en révèle les lésions dangereuses. Dix-sept ans après Sous le règne de Bone, le Kid est un nouvel avatar du picaro américain, dont les aventures se déroulent non plus seulement dans l'espace réel mais dans un monde numérisé, sécuritaire, où l'idée même de fuite n'a plus véritablement de sens. A 22 ans seulement, il est fiché par le Registre national des délinquants sexuels. Il porte un bracelet électronique TrackerPal GPS à la cheville droite. Surveillé 24 heures sur 24, il lui est interdit de se connecter à Internet, de quitter le périmètre de Calusa (Floride) et de vivre à moins de 2.500 pieds (760 mètres) d'une école ou de tout lieu où pourraient se trouver des enfants. Où vivre ? Il trouve refuge entre les piliers du viaduc Claybourne, où se terrent les délinquants sexuels. C'est le seul espace qui puisse répondre à ces critères draconiens, cul-de-sac d'une courte vie sans attention ni amour, avec pour seul compagnon Iggy, un iguane que sa mère lui a rapporté du Mexique, avec pour seule occupation le sexe virtuel et la pornographie sur Internet (jusqu'au jour où il tombe dans un piège tendu par la police pour tentative de détournement de mineure) et pour seul horizon, la marge d'une société américaine toujours plus puritaine et totalitaire, enfermée dans le fantasme du risque zéro. Lointain souvenir de la peau n'est pas un roman d'anticipation : cette société du Surveiller et punir est la nôtre. Un “Professeur”, brillant sociologue, passionné par le phénomène des sans-abri et des délinquants sexuels entend parler à la radio d'une descente de policiers et de journalistes sous le viaduc. Il souhaite rencontrer le Kid qui, du fait de son jeune âge, de son humour corrosif, de sa naïveté, pourrait porter un témoignage moins fabriqué que d'autres condamnés plus endurcis » (CM et Vincent Truffy)

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Russell Banks : " On ne peut pas suspendre notre jugement comme Montaigne, ce détachement ne nous est plus permis " © Mediapart

Retrouver ici et en accès libre l’entretien avec Russell Banks

 

Patrick CHAMOISEAU, L’Empreinte à Crusoé, Folio, 336 p., 7 € 20

« Patrick Chamoiseau interroge la mobilité des frontières et l’homme dans son rapport au monde. Il nous livre avec L'Empreinte à Crusoé une réécriture du mythe qui s’apparente à une expérience de l’ordre du « saisir », une mise à l’épreuve de l’écriture qui dépasse le schéma traditionnel du roman d’aventure, ce qui explique le sous-titre « récit ». Cette variation du Robinson Crusoé interroge tout aussi bien « l’archétype de l’individuation » que la littérature en elle-même : ce qui importe pour l’écrivain, c’est « la situation à explorer infiniment, dans son indicible, son impensable, son impossible… ». Après Daniel Defoe et Michel Tournier, écrire aujourd’hui sur Robinson Crusoé revient à « combler des interstices ». La situation de l’homme seul sur une île déserte est réactualisée par l’auteur qui met en parallèle l’histoire ancrée dans notre imaginaire et des problématiques actuelles et anthropologiques. L’individu qui reforme son monde hors de toute contrainte sociale, nationale ou politique sur une île est proche de l’homme d’aujourd’hui qui forge son être grâce à une multitude de « possibles ». Le vocabulaire typique de Chamoiseau et les thèmes récurrents de son œuvre apparaissent dans ce récit intérieur de la condition humaine comme décuplés, mis en relief mais jamais réductibles : l’Autre, le saisir, la Relation, la rencontre, l’origine, les possibles… Le récit semble être une longue phrase ininterrompue, un flux de conscience. » (May-Li Boyer) Lire le Bookclub complet.

 

Don DELILLO, Point Omega, traduit de l’anglais (USA) par Marianne Veron, Babel, 144 p., 6 € 70

« Point Oméga est un bref roman à la langue épurée et la structure simple et forte (prologue, récit central, épilogue). Une intense réflexion sur le temps et l'espace, comme une compression/dépression chronologique entre salle de musée et désert américains. L'aventure est née au MoMA face à 24 hour Psycho, œuvre de jeunesse majeure (1993) de Douglas Gordon en forme de relecture étirée du Psychose d'Hitchcock, puissante expérience de vision physique du temps qui file. De là, sans savoir exactement pourquoi, l'auteur a transplanté son récit vers la frontière mexicaine où un homme jeune tente de faire parler un autre homme, plus âgé. (Pour une présentation critique et la possibilité de lire les premières pages d'Oméga Point, cliquer ici vers l'article de la série de rentrée littéraire qui lui était consacré. » (Sylvain Boumeau)

Retrouvez ici un entretien de Sylvain Bourmeau avec Don DeLillo

 

Jonathan DEE, La Fabrique des illusions, traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Anouk Neuhoff, 10/18, 576 p., 9 € 10

« La Fabrique des illusions est un roman qui nous replonge dans les années 1990, à travers les destins croisés de trois personnages principaux – John, Molly et Mal. John Weelwright, qui fut étudiant en histoire de l'art à Berkeley, a rejoint New York pour travailler dans la publicité. Il est rapidement repéré par son patron, Mal Osbourne, qui lance avec lui un projet aussi déroutant que génial : renverser toutes les règles sur lesquelles repose la publicité traditionnelle, en faire une forme d'art. Ils créent Palladio – qui ne se veut pas une “agence” mais un “atelier”, sur le modèle de la Renaissance italienne – pour « supprimer dans la publicité la part de cynisme qu'elle comporte ». Osbourne, mi-gourou mi-visionnaire de génie, veut apparier publicité et art, exclure le produit à vendre du message. Mais dans le chassé-croisé narratif brillant de La Fabrique des illusions demeure un troisième personnage, Molly Howe, qui traverse l'existence comme le roman sans jamais s'attacher à rien ni à personne. Molly est ce qui toujours échappe, ce qu'aucun de ses amants – John puis Mal – ne pourra s'approprier. « Il y a quelque chose dans sa beauté », écrit Dee, « quelque chose d'indéfinissable, quelque chose qu'on ne livre pas et dont on a envie de s'emparer. Ne pas y arriver rend fou. (...) Tu comprends ? Comme une œuvre d'art. » Molly figure la beauté comme le désir, ce par quoi le roman se dérobe et déconstruit la gigantesque machine à rêves et illusions qu'est l'Amérique. » (CM et Dominique Bry) Lire l’article complet dans Mediapart

Jonathan Dee - L'écrivain et le lecteur © Mediapart

Retrouvez ici et en accès libre l’entretien complet avec Jonathan Dee

 

Chloé DELAUME, Une femme avec personne dedans, Points, 144 p., 5 € 70

« Une femme avec personne dedans est un texte pour une part insaisissable, sans aucun doute est-ce là sa puissance : ironique et désespéré, parodique et sérieux, colérique et déprimé. Il mêle les registres, balaie les genres, peut-être une histoire d'amour, bilan avant l'Apocalypse, journal féminin, confession intime, théorie de l'autofiction. Paradoxalement rien de tout cela et tout cela à la fois. Chloé Delaume met à l'« épreuve » tout ce qui tissait jusque là son œuvre comme sa propre identité — « Vous êtes Chloé Delaume ? » se demande une femme qui se dit l'« héroïne d'une série littéraire », plurielle, en métamorphose —, déconstruit ce qui faisait son univers. Une femme avec personne dedans cherche l'épure, évide, décompose, clôt... en un immense « chantier », avant la révélation » (CM et Vincent Truffy) Lire l’article complet dans Mediapart

Chloé Delaume: "Une femme, la fin d'un cycle de l'autofiction" © Mediapart
 

Retrouvez ici l’entretien complet avec Cloé Delaume

 

Patrick DEVILLE, Peste et Choléra, Points, 264 p., 6 € 90

« Patrick Deville voyage beaucoup – en écrivant ou sans écrire – ces dernières années, il écrit beaucoup – et apparaît même dans ce dernier roman en fantôme du futur amical et concerné. Car le livre n’est pas une biographie d’Alexandre Yersin, plutôt une réhabilitation romanesque, qui retrace la vie de ce bactériologiste arrivé de Suisse, intégrant l’équipe de Pasteur, parvenant à isoler le bacille de la peste justement parce qu’on le prive d’un labo correct. En passant, sans traîner ni perdre une décennie à inscrire son nom dans les annales. Du coup, il ne reste  de lui que cette discrète mention pour spécialistes, Yersinia pestis. Allez donc délivrer l'humanité d'un de ses cauchemars (la moitié de la population d'Europe au Moyen Âge, tout de même). Comme le note le fantôme du futur, réjoui, Yersin travaillera aussi sur le latex sans penser à devenir Dunlop, inventera une boisson à base de Koka, tout à fait stimulante, mais se contentera de la recommander aux copains de la bande à Pasteur, des gens comme lui – curieux, souvent orphelins, souvent venus d’ailleurs, et pour certains pas plus sédentaires que lui – sans songer à déposer le brevet. Qu’est-ce qui le fait courir, Yersin ? La découverte de la mer, à 26 ans, et un rêve venu de l’enfance, l’histoire de Livingstone. Et ceci, qui nous paraît si lointain, presque merveilleux, une mappemonde où subsistent les taches blanches des régions inconnues. De médecin de bord, cabotant sur la mer de Chine, il virera bientôt explorateur. Patrick Deville a exploré, lui, les archives de l’Institut Pasteur, étudié la longue correspondance de son héros avec sa mère, Fanny, puis sa sœur, remonté la route qui mène à Hon Ba, ex-Indochine, constaté que côté histoire d’amour, confidences ou états d’âme, Yersin est un défi pour le biographe » (Dominique Conil) Lire l’article dans Mediapart

 

Jérôme FERRARI, Le Sermon sur la chute de Rome, Babel, 208 p., 7 € 70

« Jérôme Ferrari écrit comme d’autres peignent, trois couleurs de base, pas un tableau semblable au précédent. De livre en livre s’élabore un univers à la fois mouvant et circonscrit, en balance d’une rive à l’autre de la Méditerranée. Dans Le Sermon, ses lecteurs retrouveront le bar, Marie-Angèle ou Virginie désormais amante glacée, apparus dans l’un de ses plus beaux romans, Balco Atlantico, ou Degorce, capitaine tortionnaire d’Où j’ai laissé mon âme, devenu général en retraite. L’univers littéraire se construit, les perspectives changent. La question du bien et du mal, la médiocrité et l’exigence, la mémoire et son effacement, perdurent, des protagonistes reculent en fond de scène, d’autres avancent, ici deux jeunes gens qui s’inventent un monde à l’échelle de leur déception. » (Dominique Conil) Lire l’article dans Mediapart

John KING, Skinheads, traduit de l’anglais par Alain Defossé, Points, 416 p., 7 € 70

« Skinheads est l'histoire d'une famille ou d'une bande (pour les skins, c'est idem), spécifiquement prolétaire et parfaitement anglaise, vu à travers trois générations d'une même famille. Il y a Terry English – le patronyme est trop beau pour être vrai – « le skin original », patron d'une entreprise de taxis, bientôt cinquante ans, pas bien dans son assiette. Pour lui, « être un skinhead, c'est directement lié au son de la Jamaïque – le rythme suspendu et les voix brutes du reggae – et c’est The Israelites de Desmond Dekker and The Aces qui donne le coup d’envoi. » Et le livre n'est que cela : une longue playlist de raretés, bootlegs, incunables jamaïcains et 45-Tours siglés Trojan. Pour lui, « être un skinhead c'est sortir de la maison – traîner avec les potes devant un mug de café brulant – au coin de la rue – et mieux que tout c'est filer au Club des jeunes – où il peut exhiber ses Brutus. (...) Beaucoup de skinheads sont de très jeunes gens – seuls, il n'auraient pas grande chance de s'en sortir – un gamin ne peut pas grand chose face à un mec de 30 ans – mais ensemble personne ne va les faire chier – le nombre fait la force – c'est ça le pouvoir du peuple – c'est ce que disent les hippies ».  Il y a Ray, son neveu, bonehead, « un dingue, un méchant, dans la tradition de Slade », loin d'être décérébré, mais « préférant la poésie populaire de Jimmy Pursey (le chanteur de Sham 69) à celle de Byron et de Shelley », ayant le plus grand mal du monde, surtout, à contenir sa rage. Pas (seulement) contre les Pakis pauvres de son quartier – « ce pays a toujours accepté les demandeurs d'asile. C'est ça qui nous a rendu forts, pas les compagnies des Indes ni l'esclavagisme. Il ne faut pas se tromper d'ennemis » –, mais contre l'Etat, l'Europe, les travaillistes et les conservateurs; «les pirates somaliens et les maquereaux serbes», tout ce qui est à plus d'un jet de manche de pioche de son champ de vision. Et il y a le tout jeune Lol – Laurel en hommage à Laurel Aitken –, fils du premier, quinze ans, qui tente la jonction du skin et du skate. Déjà loin de l'atavisme skinhead, où tout est étroit et comprimé, les corps, les sentiments et les idées. Loin de cette fierté prolétaire effrayée par « l'éradication du sentiment d'appartenance et la destruction de la responsabilité personnelle ». Il écoute Rancid (du punk) autant que 50 cent (du rap), voire des groupes de fusion américaine. Il est presque l'un de ces hippies honnis, « dégueus, infects, puants, flemmards, des rats ». Pourtant, résume Ray, « la Oi et le punk étaient censés rapprocher les prolos, pas les diviser davantage. » L'argument de John King est faible – le patriarche sentant la vieillesse venir décide de rouvrir un club de billard et s'amourache de sa jeune secrétaire – et la démonstration – non, les skinheads ne sont pas de méchants garçons, juste des prolétaires avec une conscience de classe – un peu lourde à force d'être répétée de page en page. Mais King sait utiliser quelques artifices d'écriture pour varier les voix et les points de vue, il excelle à camper des personnages réalistes, le cœur et le cri au bord des dents. Pour peu qu'en plus, le roman permette de découvrir ou de retrouver quelques airs oubliés, sa lecture ne saurait être, totalement, une perte de temps » (Vincent Truffy) Lire ici le Bookclub consacré au roman

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