La rentrée des poches (L à T)

Nous les avions aimés en grand format, ils sortent en édition de poche : suite de l’autre rentrée littéraire et fin de l’alphabet, de L comme Lê à T comme Trouillot (le début est ici).

Nous les avions aimés en grand format, ils sortent en édition de poche : suite de l’autre rentrée littéraire et fin de l’alphabet, de L comme Lê à T comme Trouillot (le début est ici).

Linda LÊ, Lame de fond, Points, 288 p. 7 € 20

« Linda Lê est un écrivain qui aime à descendre Au fond de l’inconnu pour trouver du nouveau — titre de l’un de ses derniers livres (Bourgois, 2009). Lecteurs et narrateurs y sont et « trompe-la-mort » et « déterreur de vestiges » : « soulever la dalle des mots, c’est rentrer en soi-même tout en côtoyant un autre ». Tel est, encore, le programme de Lame de fond, son dernier roman.

Le livre s’ouvre sur des Mémoires d’Outre-Tombe. Van vient de mourir, il parle depuis sa tombe du cimetière de Bobigny: « Je n’ai jamais été bavard de mon vivant. Maintenant que je suis dans un cercueil, j’ai toute latitude de soliloquer ». Sa mort sera « le pivot autour duquel tout gravite ». Van, « né à Saïgon, l’année de l’assassinat de Kennedy », est mort écrasé par une Austin, boulevard Saint-Germain : au volant, Lou, sa femme. L’accident est le creuset du roman, la « cette vague venue des profondeurs » qui suscite le récit de tous les personnages : Van qui examine sa conscience, revient sur son passé — ses années d’enfance à Saïgon, son apprentissage du français, ses colères politiques, la rencontre de sa femme, et, un an avant sa mort une lettre d’Ulma qui bouleverse sa vie, « coup de tonnerre dans un ciel apparemment serein » ; Lou sa femme ; Laure, 17 ans, leur fille ; Ulma, mystérieuse et fatale bombe à fragmentations d’une cellule familiale.

Le roman, choral, suit quatre confessions, sur une journée, du cœur de la nuit au crépuscule, en quatre moments et voix qui sont quatre saisies d’une même histoire, de ces fils que tous avaient entremêlés. Chacun rassemble « quelques débris fragmentaires, étoiles distantes qui clignotent encore », tente de faire la lumière sur son rôle dans cette tragédie ordinaire, se confronte à son passé, son identité, ses aspirations déçues. Quatre ‘tempêtes sous un crâne’ » (CM) Lire le Bookclub consacré au roman

Nathalie LEGER, Supplément à la vie de Barbara Loden, Folio, 128 p., 5 € 40

« C’est l’histoire d’une notice qui a mal tourné. Un éditeur demande un jour à Nathalie Léger de rédiger une courte entrée pour un dictionnaire de cinéma. Sujet, Barbara Loden et Wanda, film américain sorti en 1970. « Cette fois-ci, j’étais très sûre de moi. » Pourtant l’éditeur, qui sans doute connaît le côté obsessionnel de la dame, auteur de L’Exposition, tente de prévenir tout dépassement : « N’y mettez pas trop de cœur». «J’avais le sentiment de maîtriser un énorme chantier dont j’extrairais une miniature de la modernité réduite à sa plus simple complexité : une femme raconte sa propre histoire à travers celle d’une autre. » La notice, on s’en doute, est un ratage et le livre, une réussite.

Il faut bien, ici, en revenir à cette notice : car si Wanda, film autour d’une femme négligeable, fut immédiatement applaudi à la Mostra de Venise, sélectionné à Cannes, il n’est pourtant sorti que dans une seule salle aux Etats-Unis, et est le plus souvent négligé, lui aussi, dans les dictionnaires du cinéma indépendant américain, comme le rappelle Nathalie Léger.

Barbara Loden, née la « même année qu’Elisabeth Taylor, Delphine Seyrig et Sylvia Plath », soit 1932, a grandi en Caroline du Nord, en ruralité profonde, sans trop d’argent, s’est enfuie à l’adolescence avec le Science circus de Robert Brown, est devenue un temps Candy Loden, fille de calendrier ou catalogue de sous-vêtements, puis petite chose enjouée pour shows télévisés, « bonne utilité sémillante ». Puis cours de danse, de théâtre tendance Stanislavski, cours de tout ce qu’il faut. Puis rencontre avec Kazan qui la suit dans les toilettes et « veut la baiser, là tout de suite, elle dit :“Pas si vite !”» (Dominique Conil) Lire sur Mediapart l’article consacré au livre

Emmanuelle PIREYRE, Féérie générale, Points, 224 p., 6 € 70

« Le titre du livre sonne comme un mot d’ordre : Féerie générale. Comme on dit « grève générale ». Comme on a dit « rêve générale » – pourtant Emmanuelle Pireyre n’y a pas pensé. Comme une injonction d’enchanter le monde alentour. Rien d’autoritaire pourtant dans son entreprise littéraire. Seulement dire la pagaille irréversible d’aujourd’hui, poser des questions sans y répondre, saisir les circonstances du monde et faire un pas de côté pour en dérégler la mécanique trop huilée. Comme chez Francis Ponge, passer outre la banalité des choses pour saisir le beau et le monstrueux. « Friedrich Nietzsche est-il halal ? » demande-t-elle. « Le tourisme représente-t-il un danger pour nos filles faciles ? », « Comment être là ce soir avec les couilles et le moral ? »

Rien d’évanescent, non plus : Emmanuelle Pireyre revient toujours au réel. Elle le prélève, dans les médias, les forums de discussion, les discours officiels et les expressions figées pour « décoller les phrases » de leur sens fossilisé. Elle décale les angles et les perspectives pour proposer un nouvel agencement aux choses qui permet de les penser à nouveau. Tels ces enfants, dans Comment laisser flotter les fillettes ?, qui parlent comme de grands patrons du CAC40 et ont « coutume de dire » qu’« on n’est plus à Wall Street dans les années 80. L’époque est finie où on travaillait seuls en psychopathe, où l’instinct, la coke et les individualités menaient la danse ». Eux s’entraident, échangent dépêches de l’AFP et revues de presse (Les Échos, le Financial Times), pestent contre la crise et leurs mauvaises anticipations du marché (« Si ça continue, je vais devoir vendre un de mes apparts à Cannes pour renflouer mes comptes de trading ! »).

C’est ainsi qu’Emmanuelle Pireyre compte remettre le monde en mouvement, par une poésie impertinente d’où s’échappent les sens, comme elle l’énonçait dans Congélations et décongélations (Maurice Nadeau, 2000) : « Regardant de biais, la tête allongée vers l’horizon, j’ai vu les éclats du monde hésiter, changer de couleur, et s’enfuir à reculons derrière les collines sous le soleil glissant. » Roman peut-être, écrits littéraires plus sûrement, Féerie générale appartient à la poésie, pour autant qu’il s’agit d’« un lieu de littérature où toutes les formes sont possibles, où il y a la plus grande liberté, où on peut inventer tout ce dont on a besoin au moment où on en a besoin ». » (CM et Vincent Truffy) Lire sur Mediapart l’article consacré au livre

Emmanuelle Pireyre : nos agencements sont-ils encore légitimes ? © Mediapart
 

Retrouvez l’entretien complet avec Emmanuelle Pireyre (en accès libre)

 

Richard POWERS, Gains, traduit de l'anglais (États-Unis) par Claude et Jean Demanuelli, 10/18, 624 p., 9 € 90

« Le capitalisme est-il un cancer ? Telle est la question que pose abruptement le dernier roman traduit en français de Richard Powers, Gains. Publié en 1998 aux USA, il est toujours d’une actualité aiguë, mieux encore : les quelques quinze années écoulées entre sa parution originale et sa traduction ont rendu toujours plus pertinente cette fresque de l’Amérique entrepreneuriale.

Le récit croise deux intrigues que l’on peut longtemps croire parallèles : d’un côté la saga de l’entreprise Clare, fondée par les frères du même nom. Ils fabriquent d’abord du savon et des chandelles et le lecteur suit l’expansion de la marque, des deux premiers savons vendus à la SARL, qui diversifie sa production et oublie peu à peu ses idéaux de départ, jouant à fond sur la « responsabilité limitée » de son statut juridique. Le récit de Clare, c’est plus de cent ans de la vie d’une entreprise, des machines aux matières premières, du marché au marketing, de l’architecture du siège social — et ce qu’elle révèle du monde du travail — au logo, des dirigeants aux ouvriers. En passant par les inventions chimiques, l’introduction en Bourse, la diversification de l’offre ou la délocalisation d’une partie de la production en Indonésie en 1987. En un mot, la saga du libéralisme…

De l’autre, Laura Bodey, 42 ans, une femme divorcée, mère de deux enfants, agent immobilier dans une ville de l’Illinois, Lacewood. Là est le point de rencontre des deux histoires : un lieu, cette ville, siège d’une usine d’engrais Clare Inc. C’est par le destin de Laura que l’entreprise révèle son vrai visage : on diagnostique un cancer à la jeune femme, causes environnementales possibles, emploi des engrais Clare dans son jardin cause probable de sa maladie.

Le premier récit est chronologique, du XIXème siècle naissant à la fin des années 90, l’autre, centré sur Laura, est enlisé dans le présent, cherchant dans le passé récent les causes du mal qui la ronge et tue. « Vous savez quoi ? dit Janine en fourrageant dans son sac. Je pense que c’est dans l’air et dans l’eau, et dans le sol aussi maintenant. Ça se retrouve dans la nourriture. Un peu plus chaque année. Plus besoin de travailler pour eux. C’est eux qui vous envahissent. Même plus besoin de vivre en ville » (CM) Lire le bookclub consacré au roman

Julie OTSUKA, Certaines n’avaient jamais vu la mer, traduit de l'anglais (États-Unis) par Carine Chichereau, 10/18, 144 p., 6 € 60 Lire un extrait

« Sur le bateau nous étions presque toutes vierges » : « nous », ces femmes japonaises – « certaines n’avaient que quatorze ans et c’étaient encore des petites filles » – qui traversent le Pacifique vers la Californie où les attendent leurs « fiancés », des hommes qu’elles n’ont jamais rencontrés. On est au tout début du XXe siècle. Masayo, Mitsuyo, Nobuye, Kiyono (et tant d'autres rassemblées dans ce « nous ») rêvent de vies nouvelles, d’amour, les photos envoyées au Japon ont fait naître l’espoir. Julie Otsuka trame leurs voix, les mêle en un « nous » incantatoire. Elle suit ces femmes, dit des vies, en de courts chapitres qui construisent, peu à peu, un roman choral aussi puissant qu’il est court et sobre. Ces jeunes japonaises en partance pour San Francisco demeurent longtemps anonymes. Le « nous » qui les désigne est d'abord collectif, des voix s’élèvent, tissu de questions angoissées. Le malaise et l’envie de vomir de ces femmes sont liés autant au roulis du bateau qu’à leurs questions sans réponse, à leur peur du « continent inconnu où nous nous rendions ». Elles vont débarquer en Californie avec leur stricte éducation japonaise, en femmes et futures épouses accomplies. Dans leurs bagages, leur kimono blanc pour la nuit de noces.

Ce « nous » incantatoire est celui de femmes réunies par une traversée et un exil. Elles sont pourtant toutes différentes. Certaines viennent de la ville, d’autres de la campagne, certaines sont vierges, d’autres veuves, la plus jeune a douze ans, certaines quittent un amant, un enfant, coupent avec de lourds secrets. Toutes rêvent d’une renaissance, « parce qu’à présent nous étions sur le bateau, le passé était derrière nous et il n’y avait pas de retour possible ». La polyphonie de ce « nous » dit, jusqu'à la litanie (« nous avons accouché »), qu'il n'est pas de vérité unique, mais des parcours, des voix qui s'expriment pour dire l'Histoire collective comme des vies individuelles. Des voix auxquelles l'écrivain redonne une puissance, une légitimité ; des femmes qui retrouvent leur histoire longtemps tue, tabou au sein de leur propre famille. » (CM) Lire le Bookclub consacré au roman

Eugène RUGE, Quand la lumière décline, trad. Pierre Deshusses, 10/18, 456 p., 8 € 80

« Quand la lumière décline, unique roman à ce jour d’Eugen Ruge, est une terrible saga sur le silence, la foi aveugle, les compromis, la décomposition. Et l’héritage de tout ceci. Les chapitres s’organisent autour d’années qui sont autant de « tournants », petits ou grands, entre 1952 et 2001, mais dès le premier d’entre eux, le ton est donné.

Alexander, qui a grandi en RDA, petit-fils de communistes « exemplaires », militants anti-nazis, exilés au Mexique, qui ont gravi ensuite les échelons de la reconnaissance, fils d’un historien reconnu qui, lui, a très jeune été expédié au Goulag pour avoir émis des réserves sur le pacte germano-soviétique, Alexander revient à Neuendorf, dans le quartier de son enfance et de son adolescence. Le quartier n’est plus le quartier, d’ailleurs. Les maisons sont restituées une à une, en accord avec les lois post-réunification, à leurs « légitimes » propriétaires et descendants d’avant la RDA. Gommé le nazisme, gommée la RDA. C’est là un aspect secondaire, à peine souligné, et présent également dans le livre de Christa Wolf : quelque chose d’une amertume.

Alexander rend visite à son père, Kurt, seul, perdant la tête, et frappé d’aphasie. Ironie, cet historien reconnu qui a perdu un frère au goulag, a manqué y mourir lui aussi et a épousé une Russe, fut un brillant causeur, un homme du mot. Jamais il n’a écrit une ligne sur ce qu’il avait vécu, ou ce qu’il pouvait en penser, pendant les années RDA. Non par conviction politique, mais par soumission au silence général. Après le Tournant, il a tout raconté : ça n’intéressait plus grand-monde.

Quand la lumière décline retrace ainsi, à travers les voix de Wilhem et Charlotte, celles de Kurt et Irina, enfin celles d’Alexander et de son fils adolescent, Markus. Ce qui ne fut pas dit, puis ce qui devint inaudible dans le bruit général. Au Mexique – qui fut le plus accueillant des pays lorsque les militants durent fuir l’Allemagne hitlérienne –, Wilhem n’est rien. Un obscur ouvrier, discipliné, convaincu, qui en 1952 ne rêve que de rentrer et se mettre au service du pays, avec communisme en construction. Sa femme  Charlotte hésite un instant ; elle choisira le suivisme ou l’amour, on ne sait pas trop, et reconstituera dans une véranda berlinoise un Mexique miniature. Kurt leur fils louvoie, dans un monde où ne pas accabler un camarade historien « fautif » vaut remerciements émus ; Irina fait avec ses infidélités comme elle fait avec le régime, elle transcende par son énergie vitale, jusqu’à retourner celle-ci contre elle. » (Dominique Conil) Lire sur Mediapart l’article consacré au roman

Salman RUSHDIE, Joseph Anton, traduit de l’anglais par Gérard Meudal, Folio, 928 p., 10 € 50

« « Le monde explosait autour de lui » : on est en 1989, l’année de la chute du mur de Berlin, de la libération de Nelson Mandela, des émeutes de la place Tien’anmen, et, le 14 février, de la fatwa que l’ayatollah Khomeini lança contre un écrivain, Salman Rushdie, et un livre, Les Versets sataniques. « Le fond de sa pensée était : je suis un homme mort. » Toute la vie de Salman Rushdie se recompose à partir de cette date qui ouvre Joseph Anton, lui imposant une relecture de sa propre vie.

Joseph Anton tient des Mémoires d’outre-tombe comme des Confessions : parler depuis la mort dont on l’a menacé – avec ce paradoxe qu’il souligne : on passe normalement sa vie à attendre que quelque chose advienne ; lui espérait que quelque chose ne se produise pas – et dire la vérité, toute sa vérité sur ces années de combat mais aussi de honte. Dire comment tout a commencé pour lui mais aussi pour le monde, en 1989, « comment le petit nuage de cette attaque sur un livre précis a grossi au point de devenir, peut-être, le récit central de notre époque, cette montée de l'islamisme radical ».

Près de 25 ans plus tard, avec le souvenir pour « seule arme », Salman Rushdie est face à nous, pour parler de Joseph Anton, mémoires d’une vie de clandestinité, souvenirs d'une existence soumise à la dictature du présent. Son ami l’écrivain Martin Amis en souligna le paradoxe d’une formule saisissante, « disant qu’il "avait disparu à la une" ». Une vie qui lui a échappé, tant elle fut prise entre des prisons multiples : celle, évidente, que faisait planer la fatwa, cette mise à mort à laquelle Rushdie refuse la qualification de "condamnation", puisqu’il n’y eut jamais de procès, aucune justice. Mais aussi celle de la presse, puisque soudain sa moindre parole publique est scrutée, décortiquée. Les tabloïds le condamnent à leur tour : sa protection policière coûterait si cher aux contribuables anglais, la menace est-elle même réelle ou le délire d'un écrivain mythomane ? Salman Rushdie insiste sur ce « double combat » pour recouvrer sa liberté et « l’un ne fut pas plus facile que l’autre »… (CM et Sophie Dufau) Retrouvez sur Mediapart l'article consacré au livre

Salman Rushdie: Des Versets sataniques à Joseph Anton © Mediapart
 

Retrouvez l’entretien complet avec Salman Rushdie en video ici

Et transcrit, là

 

Uwe TELLKAMP, La Tour, trad. Olivier Mannoni, J’ai lu, 1343 p., 10 € 90

« Saga, roman d’apprentissage, exploit narratif, grand livre... La Tour est tout cela. 750 000 exemplaires vendus en version originale, Prix du livre allemand... L'auteur, Uwe Tellkamp, dans une langue superbe et à travers un microcosme de Dresde, redonne vie à ces inconnus, les habitants de l’ex-RDA. Histoire en provenance d’une terre engloutie, dit le sous-titre.

Neuf cent soixante-cinq pages, et on continuerait bien. La Tour d’Uwe Tellkamp est le genre de livre pour lequel on expédie les affaires courantes afin de revenir au plus vite à un univers, une langue, au quartier du Cerf Blanc, Dresde 1982-1989. À travers trois personnages fil rouge, Richard Hoffmann, chirurgien et séducteur impénitent ; Meno, aussi fin botaniste que zoologue, lecteur-réviseur effacé d’une maison d’édition, poète ; Christian , lycéen, adolescent rêveur, ambitieux et taraudé par une acné envahissante, se recompose sous nos yeux la RDA en décomposition. Ni Ostalgie, ni dénonciation. Le regard porte plus loin.

Pas une seule fois le mot Stasi n’est prononcé – tout juste, parfois, évoque-t-on la « firme », le terme alors utilisé. La fresque qu’est La Tour ouvre sur un monde, des complexités, des destinées humaines, la traversée de l’Histoire, ses enkystements, et c’est passionnant. Sans doute parce qu’à un regard sans complaisance mais empathique, s’ajoutent l'acuité des sensations venues de l’enfance, des souvenirs, des visages de femmes. Et vingt ans de maturation…

Thomas Mann, peut-on lire souvent, à propos d’Uwe Tellkamp (auquel on ajoutera, par instants, Hoffmann, et Döblin), héritage revendiqué, avec une scène d’ouverture digne des Buddenbrook, lent panoramique sur les protagonistes. On fête les 50 ans de Richard ; en apparence, une soirée des plus bourgeoises au Felsenburg, avec panneau « soirée privée » et maître d’hôtel. Si ce n’est que réunir les indispensables ingrédients à un buffet réussi a exigé des mois de recherches patientes, de négociations, d’échanges. Contourner les pénuries reviendra fréquemment, tâche à la fois exténuante, souvent très drôle, et véritable ciment social. » (Dominique Conil) Retrouvez, sur Mediapart, l’article complet

Lyonel TROUILLOT, La Belle amour humaine, Babel, 176 p., 6 € 70

« Critique, écrivain engagé, Lyonel Trouillot est bien trop imprégné de l'île qui l'a vu naître pour prendre le large très longtemps de Port-au-Prince. S'il se décide à quitter sa «capitale», c'est comme Thomas, le protagoniste principal de son récent roman, La Belle Amour humaine, pour servir de guide à un voyage intérieur dans son propre pays, en encourageant ses lecteurs à en explorer le sens réconfortant de la destinée collective. ( …) Placée sous l'invite fraternelle et mémorable de l'écrivain Jacques Stephen Alexis, cruellement assassiné par les hommes de main de Papa Doc Duvalier, La Belle Amour humaine est d'abord une voix, celle, invocatoire, du guide haïtien en appelant à la jeune Occidentale qu'il est censé conduire à travers monts et vallées jusqu'au village côtier d'Anse-à-Fôleur. Car tous deux ont en commun ce lieu-dit du nord-est de l'île. Et si la jeune femme s'enquiert auprès de lui de l'histoire d'un père qu'elle a à peine connu, mystérieusement disparu sur fond supposé de règlement de comptes emportant à son tour son grand-père, Thomas l'incite à une tout autre expérience.

Campant son récit en trois parties, Lyonel Trouillot en fournit d'emblée les clés de lecture. Aux voix qui se croisent, sollicitant l'écoute, dans les deux premières parties, répond une troisième, éponyme du roman, ainsi personnifiée et chorale : «La belle amour humaine». Intitulée «Anaïse», la première partie du récit – la plus importante –, donnant avec la parole les clés du récit de l'histoire au guide, est avant tout une adresse à l'autre, une invitation à un voyage quasi initiatique, lancée à la jeune Occidentale par le guide. Et c'est là sans doute la belle trouvaille du livre de Lyonel Trouillot que de faire résolument sienne une telle narration, au récitatif, où, à la profondeur des paroles délivrées, correspond la profondeur d'un pays – en fait, un paysage humain – qu'il reste aux deux protagonistes principaux du roman à découvrir ensemble » (Patrice Beray) Retrouvez sur Mediapart l’article complet 

Retrouvez ici, l’entretien avec Lyonel Trouillot autour de La Belle amour humaine (CM, François Bonnet, Patrice Beray)

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