Petits éloges

Les ouvrages de cette collection Folio à 2 € ne sont pas vraiment des essais, pas non plus totalement des fictions. Plutôt des motifs et des prétextes, des broderies, des « tapisseries », de « brèves proses », comme l’écrit Patrick Amine dans son texte consacré à la colère, exprimant la sensibilité de chacun des auteurs, leur rapport essentiel ou contrarié à chaque thème, éloges, en définitive, de l’hybridité de la littérature, permettant d’effacer les frontières entre les genres (document, essai, autobiographie, fiction) et de dire des « expériences labyrinthiques ».

Les ouvrages de cette collection Folio à 2 € ne sont pas vraiment des essais, pas non plus totalement des fictions. Plutôt des motifs et des prétextes, des broderies, des « tapisseries », de « brèves proses », comme l’écrit Patrick Amine dans son texte consacré à la colère, exprimant la sensibilité de chacun des auteurs, leur rapport essentiel ou contrarié à chaque thème, éloges, en définitive, de l’hybridité de la littérature, permettant d’effacer les frontières entre les genres (document, essai, autobiographie, fiction) et de dire des « expériences labyrinthiques ».

Ce rapport est parfois évident, appelé par l’œuvre même, comme le Petit Éloge du Fait Divers de Didier Daeninckx, auteur de romans noirs et de polars. Une courte introduction définit le fait divers comme un « monument de papier noirci ». Replongeant dans sa carrière de « journaliste localier » en Seine Saint-Denis, l’auteur se souvient qu’il se rendait chaque mercredi dans les commissariats pour consulter la main courante et alimenter sa page de la « violence ordinaire » et quotidienne, des « effets des pulsations de la cité ». Puis il rappelle combien le fait divers est lié à la genèse de nombres d’œuvres littéraires, de Robinson Crusoé au Rouge et le Noir, de Madame Bovary à Poil de Carotte, des Faux-Monnayeurs aux Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon, écrites quotidiennement, à partir d’octobre 1905 dans Le Matin :

« Des rats rongeaient les parties saillantes du chiffonnier Mauser (en français Ratier) quand on découvrit son cadavre à Saint-Ouen. »

« C’est au cochonnet que l’apoplexie a terrassé M. André, 75 ans, de Levallois. Sa boule roulait encore qu’il n’était déjà plus. »

Le Petit Eloge se poursuit avec cinq nouvelles de Daeninckx, éloges « funèbres » du fait divers : Prise de têtes, Loto Stoppeur, Je touche du bois…, Douche franche et Profession de foi.

Le Petit éloge de la colère de Patrick Amine est un parcours de cette sensation dont il veut bien reconnaître qu’elle est violente, asociale, pénible mais qu’il considère cependant comme une vertu, celle de « l’homme vivant », politique - et il cite cette scène extraordinaire de Khroutchev à l’ONU en octobre 1960, tapant son pupitre à coups de chaussure pour tenter d’obtenir un tour de parole qu’on lui refuse - comme esthétique (et Amine de cataloguer les écrivains des nerfs, les artistes de la colère), une vertu paradoxale, donc ,à laquelle il voue « un culte inaltérable et infini » :

« La colère est le propre de l’homme qui reste debout. Il faut l’apprivoiser puis la comprendre telle une enfant sauvage.

La colère est une sorte d’acide aminé, c’est-à-dire, une substance énergétique qui pousse à réagir, à vivre. Elle est totalement régénératrice, elle active le sens critique. Elle est le détonateur imprévisible quand on essaie de vous abrutir par des fadaises, des pressions d’ordre philosophique, religieux, politique ou esthétique ».

Patrick Amine visite la colère, dans ses irruptions quotidiennes - ainsi Colère Ferroviaire, court récit d’un de ces énervements aussi vains que violents face à l’arbitraire bureaucratique, « je broute le néant et l’absurde, j’écume face à la bêtise infinie » -, ses expressions artistiques, en un parcours littéraire et culturel passionnant, ses variations linguistiques et lexicographiques, faisant appel tant à l’expérience de chacun qu’à la peinture, la littérature ou des travaux de neurobiologistes pour définir cet emportement intense, fugace, imprévisible, qui nous submerge. Il joue des paradoxes de cette acmé. On use de l’expression « être hors de soi » pour exprimer que l’on est en colère, alors que, Amine le montre, « nous dévoilons une partie de notre être dans la colère ».

Cet Éloge fonctionne par « digressions », associations d’idées, réminiscences culturelles, assumant sa part subjective et morcelée, assemblant une mosaïque de sensations et d’images autour du motif central de la colère : de Paris, « ville nerveuse », « ville où l’air qu’on respire est épileptique » à Achille ou Ulysse ; du péché capital, en bonne place dans le Septénaire, aux colères médiatiques de Ségolène Royal, Guy Roux, Zinedine Zidane. Anthologie des grandes colères en art et au quotidien, cet ouvrage nous convainc de la « souveraineté » de la colère, de sa « beauté implosive » et de sa « fierté nue ».

CMPetit éloge des faits divers, Didier Daeninckx, 113 p., Folio, 2 €

 

Petit éloge de la colère, Patrick Amine, 140 p., Folio, 2 € Dans la même collection,Petit éloge du sensible, Elisabeth Barillé, 107 p., Folio, 2 €

 

Petit éloge de la haine, Nathalie Kuperman, 122 p., Folio, 2 €

 

 

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