Avant les hommes

Jérémie, 17 ans, au prénom « comme une prière » est tout entier cet appel vers un ailleurs : le désir, les fantasmes, les images, les corps, « je veux que mon sang circule enfin, je veux un homme en moi pour savoir qui je suis ».

Jérémie, 17 ans, au prénom « comme une prière » est tout entier cet appel vers un ailleurs : le désir, les fantasmes, les images, les corps, « je veux que mon sang circule enfin, je veux un homme en moi pour savoir qui je suis ».

 

 

 

 

 

« La jeunesse est un état sauvage », écrit Nina Bouraoui. Entre chien et loup, tristesse et espoirs, peurs et envies. C’est l’entrée dans la vie, les découvertes qui sont autant de pertes, l’innocence en deuil, la construction d’un espace intime, singulier, au corps, le sien comme celui des autres. Vouloir s’échapper et pourtant appartenir à un « cercle », celui des hommes. Avoir le sentiment de tourner en rond quand tout excède, quand les images se lèvent et que manque le centre.

 

 

 

Jérémie a conscience que la jouissance est « au centre de tout », qu’elle est « le seul moyen de tenir debout et de courir sans tomber ». Il sait aimer les hommes mais son désir se diffracte entre Sami, « un mec de mon lycée », Alex, l’amant de sa mère, Ralph, son dealer de shit, et les photos glacées des posters et magazines. Son désir se heurte à des regards venus d’en haut, culpabilisants, les regards des absents, le père, la mère, à des barrières en lui-même.

 

 

 

Le roman, court, dense, profond suit la courbe de ces désirs en construction, en appel. Cet immense besoin de se trouver, de combler le manque, de s’échapper et de se fondre, ailleurs.

« Je me sens au milieu de nulle part, comme décentré de mon propre corps ».

« J’aimerais me séparer de moi et flotter dans l’eau bleue d’un autre monde. Je suis aspiré par la vie, par l’idée que je m’en fais ».

La jeunesse est ce conditionnel, ce temps d’un futur qui se construit sur le passé, les zones d’ombre, l’enfance perdue, les souvenirs défaits. Cet élan vers un avenir inconnu qui pourtant aspire, dans sa violence sauvage, celle du corps, de la sensualité débridée, de l’obsession du sexe.

 

Jérémie est un personnage habité par un creux, un « trou », un « vide », il est « entre avant et après », dans cette zone de construction labile, en devenir, en attente, comme il l’écrit dans une lettre à Sami qu’il ne lui enverra pas, comme si seule comptait, encore, l’expression de ce désir :

« J’ai rêvé de ta peau qui passait à la mienne, je me sentais bien en toi, sur toi, tout autour de toi, j’étais dur, j’étais doux, j’étais le monde et l’absence du monde, nous n’avions plus de temps, plus d’espace ».

Sami, le nom donné à ce vide vécu comme un excès, dans un débordement de mots, d’images, de fantasmes qui construit Avant les hommes.

La jeunesse est cette quête d’objets où cristalliser son envie d’ailleurs, d’un autre sexe, d’une autre vie, un désir d’altérité, la différence comme attrait irrépressible, sauvage. Le ciel dit d’abord cet appel, le ciel qui l’obsède, lié à sa mère, hôtesse de l’air, toujours absente, sa mère qu’il croyait, enfant, « dans tous les avions à la fois. Elle peuplait, à elle seule, tout l’espace et les nuages ». Jérémie trouve ensuite l’évasion dans le shit qui l’aide à « partir sur un autre continent ». Dans les livres. Puis dans le désir charnel, sexuel.

Il vit une double violence, se détacher de sa mère – de ce rapport à la frontière de l’inceste, dans le trop ou le pas assez – et aller vers les hommes :

« Le désir est une façon de me protéger ; quand je désire Sami, je me sauve de ma mère, et quand je désire les hommes en général, je me sauve du monde qui ne me convient pas ».

Jérémie est dans le désir et sa peur, dans la volonté de se fondre et l’angoisse de décoller, il vit les contradictions dans sa chair. Il est dans la confrontation à lui-même, aux autres, dans un désir oblique, décalé, Sami qui préfère les filles ou Alex pour le prendre à sa mère. Il vit la confusion des sentiments, il est pris dans le miroitement des images, des projections. Se détacher de l’héritage de sa mère, à l’histoire si semblable à la sienne, aimer la ressemblance dans l’altérité, accepter l’homo-sexualité, être l’« ombre inversée » de Sami ou regarder des photos : « dans mes magazines, il y a des posters de garçons nus que je déplie parfois sur moi pour en faire des miroirs de papier ».

Le roman est ce « miroir de papier ». Nina Bouraoui épouse les pensées de Jérémie, les rend dans leurs élans et leurs retombées, leur appel. Elle dit cette « vie faite de portes qui s’ouvrent sur d’autres portes, et ça se répète à l’infini ». Elle libère la part contradictoire, fluctuante, en devenir de son personnage, sa fragilité, ses tensions, ses failles.

A la manière de Duras, elle fait d’une saison un roman, une langue, un rapport au monde. Tout dans Avant les hommes dit l’été de Jérémie, ce qu’il a été :

« J’ai attrapé l’été comme une maladie, mon corps est un brasier ».

CM

Nina Bouraoui, Avant les hommes, Folio, n° 4826, 96 p., 4 € 30

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.