Le très curieux Félix Fénéon ou trois lignes d'anarchie dans les belles-lettres.

Félix Fénéon (1861-1944) est à l’origine d’un genre littéraire. Osons même dire d'un idéal esthétique : la nouvelle en trois lignes.


Et simplement par la transcription de dépêches d’agence, pour la rubrique des faits divers qu’il tint deux saisons durant, dans le journal « Le Matin », en 1906.

 

La contrainte de mise en page, il la transforme en effets stylistiques où l’événement échappe à lui-même, apparaît dans une concrétion baroque, comme pour nous prouver qu’il se passe toujours quelque chose, en ce bas monde, plutôt que rien… Et que ce n’est que manière dire les choses.150 signes, au plus, lui suffisent, et il dresse l’équation morale de l’époque. Et nous voyons, par la magie grimaçante du minuscule et mystérieux poème en prose que devient l’anecdote, à quel point la comédie humaine, en dépit de ses répétitions, n’oublie jamais de varier les plaisirs.

 

Des brèves qui en disent long. Qui disent tout, avec l’implacable évidence de l’instantané. Nul ne nous renseigne autant sur l’état du monde, et sur nous-mêmes, que la main courante des querelles de voisinage et les baisers volés des fins d’après midi…Aucun progrès d’aucune nature, il ne faut pas trop y compter, demain, jamais, n’en tarira l’éphéméride. A penser qu’au contraire il ne leur donne une nouvelle jeunesse conquérante… Là, le dérisoire se voue au trivial, l’absurde au désopilant, et c’est ainsi que l’homme est mortel.

 

Ces 1210 «nouvelles» ont paru anonymes, mêlées à d’autres collaborations, et les identifier n’a tenu qu’à un cahier providentiel les collationnant. Elles furent éditées, au chapitre « Les mœurs », dans le volume des Œuvres, chez Gallimard, en 1948, avec une importante préface de Jean Paulhan… On y remarque :« - Paniosier a été mordu ; Ginet, de la police aussi, a reçu un coup de tête dans le ventre : ils calmaient une rixe, à Aubervilliers. » « - Une européenne de Tunisie a été enlevée, à Medjez, par deux arabes paillards ; elle put fuir, encore intacte, mais déjà a demi-nue. »« - La fourche en l’air, les Masson rentraient à Marainvillier (Meurthe-et-Moselle) ; le tonnerre tua l’homme et presque la femme. » « - Explosion de gaz chez le Bordelais Larrieu ; Ii fut blessé ; les cheveux de sa belle-mère flambèrent. Le plafond creva. »« - A peine humée sa prise, A. Chevrel éternua, et tombant du char de foin qu’il ramenait de Perven-chères (Orne), expira. »« - Onofrias Scarcello tua-t-il quelqu’un à Charmes(Haute-Marne) le 5 juin ? Quoi qu’il en soit, on l’a arrêté en gare de Dijon. »« - M. Cocusse, sexagénaire, a été écrasé près d’Arnay-le-Duc (Côte-d’Or), par une automobile qu’on n’a plus revue. »« Le sombre rôdeur aperçu par le mécanicien Gicquel près de la gare d’Herblay, est retrouvé : Jules Mesnard, ramasseur d’escargots. »« - 500 havanes et 250 fioles de vin : butin des cambrioleurs qui visitèrent, au Vésinet, la villa de la cantatrice Catherine Flachat. »« - Au sujet du mystère de Luzarches, le juge d’instruction Dupuy a interrogé la détenue Averlant ; mais elle est folle. »« - Le curé de la Compôte (Savoie) allait par les monts, et seul. Il se coucha, tout nu, sous un hêtre, et y mourut, de son anévrisme. »« - Un cultivateur des environs de Meaux, Hipp. Deshayes, marié, père de quatre enfants, s’est pendu, on ne sait pourquoi. »« - Allumé par son fils, 5 ans, un pétard à signaux de train éclata sous les jupes de Mme Roger, à Clichy : le ravage y fut considérable. »« - Un « poisson royal » de 150 kilos est exhibé à Trouville pour cinq sous. On l’a proposé au jardin des Plantes : pas de réponse. »

 

 

 

Auparavant, Félix Fénéon s’était fait connaître comme critique d’art. Et ensuite comme anarchiste. Sans qu’on le sache vraiment, la révolution artistique qu’amorce le dernier tiers du 19ème siècle, essentielle à la formation de la sensibilité moderne, doit beaucoup à Félix Fénéon. Et ce n’est pas exactement pour rien qu’existe encore à son nom un prix décerné entre autres à Michel Butor (1956), Patrick Modiano (1968), Jean Echenoz (1979) ou Tanguy Viel (2002)…Il soutient et impose la jeune littérature symboliste dans son ambition, autour de Stéphane Mallarmé, de donner « un sens plus pur aux mots de la tribu ». C’est lui, le premier, dans « La Vogue », périodique littéraire d’avant-garde qu’il anime, qui édite Les Illuminations, œuvre poétique étrange d’un parfait inconnu, Arthur Rimbaud, au moment où l’intéressé ne se préoccupe que d’une chose : mener à bon port une caravane d’armes, à travers « l’horreur de pays lunaires », en Ethiopie.Le seul ouvrage qu’il consentira de toute sa vie à publier, une plaquette au titre sans fioriture Les impressionnistes en 1886, rassemble des chroniques et articles où il distingue les courants novateurs des beaux-arts, en particulier la théorie des couleurs du jeune Seurat et sa démonstration déconcertante.

De son écriture imprévisible, à l’ironie secrète, il aura été l’éclaireur, le voltigeur, il aura été surtout la cheville ouvrière de « l’esprit nouveau », que toute une génération, de Verlaine à Valéry, de Monet à Bonnard, fera souffler sur le monde artistique, et pour longtemps, et qui reste un vent de grand ciel.Mais le parfait esthète, le dandy laconique, courtois et même cérémonieux, ne cultivait pas que la préciosité du style :

« Les marines de M. Seurat s’épandent calmes et mélancolique, et jusque vers de lointaines chutes du ciel, monotonement, clapotent. » ;

ou « Dans un pré dont le confin se marque d’un rang d’arbres plumuleux, une femme bleue et un enfant cachou, adossés à l’ellipsoïdal tas, se décolorent. »).

Il était homme qui passait à l’action.Très tôt, s’il eût un jour une autre opinion, cet employé modèle du ministère de la Guerre épouse la cause anarchiste. Ce même désir, dans l’ordre social et politique, d’attaquer les conventions, d’abattre les autorités traditionnelles ? Une adhésion à la liberté créatrice, en tout cas, qui chez lui ne cédera jamais, en aucun temps. D’ailleurs, en ses belles heures, la IIIème République ne répugne pas au burlesque. Et l’insoumission déclarée à l’état démocratique y devient comme un signe de vitalité, promis à un sympathique avenir, avec un passé qui l’est toujours beaucoup moins, forcément... Mais Félix Fénéon n’est pas, certainement pas un quelconque poseur. Ou il faut s’entendre sur le mot.

 

Onze explosions à Paris, depuis 1892. Et neuf morts. Dont, sous le poignard de Sante Casario, le président de la République en personne, Sadi Carnot, aujourd’hui au Panthéon. Il s’était permis de refuser la grâce d’Auguste Vaillant, à qui on devait une déflagration de clous et différents morceaux de métal à la Chambre des députés. Ainsi, au milieu d’une cinquantaine de blessés, l’abbé Lemire se retrouve le cul par terre et la tête béante.D’où, à son tour, l’initiative de dissimuler une bombe dans un pot de jacinthe. Et de porter la machinerie au restaurant Foyot, derrière le jardin du Luxembourg, en face du Sénat, par le soir printanier du 4 avril 1894. Pour sa part, Félix Fénéon provoqua surtout la perte d’un œil au visage de Laurent Tailhade, écrivain libertaire à la délicieuse parole admirative des hauts faits de l’anarchie : « Qu’importe les victimes si le geste est beau ! », qui dinait là… Comme le gouvernement s’énerve ; que Félix Fénéon est fiché pour ses actives convictions (il se charge du journal « L’Endehors », lorsque son fondateur, Alphonse Gallaud de la Pérouse, dit Zo d’Axa, s’exile en Angleterre, et il y publie des Hourras, tollés et rires maigres qui préludent aux fameuses Nouvelles en trois lignes) ; que dans le tiroir de son bureau ministériel des détonateurs sont saisis, au cours d’un vaste coup de filet vengeur et policier, il est arrêté, puis emprisonné et inculpé, l’inverse aussi.Au procès, Félix Fénéon donnera toute la mesure du somptueux esprit de finesse qui est le sien et chacune de ses réparties placera les rieurs de son côté : Le président de la Cour : « Vous avez dit que vous croyiez que ces détonateurs n’étaient pas des engins explosifs. Monsieur Girard a fait des expériences prouvant qu’ils étaient dangereux. »F. F. : « Cela prouve que je me trompais. »Le Président de la Cour : « il est établi que vous vous entouriez de Cohen et d’Orthiz. »F. F. : « Pour entourer quelqu’un, il faut au moins trois personnes. (Rires). »Le Président de la Cour : « On vous a vu causer avec des anarchistes derrière un réverbère. »F. F. : « Pouvez-vous me dire, Monsieur le Président, où ça se trouve derrière un réverbère ? »Le Président du Cour : « Interrogé pendant l’instruction, votre mère a déclaré que votre père les avait trouvés dans la rue. »F. F. : « Cela se peut bien. »Le Président de la Cour : « Cela ne se peut pas. On ne trouve pas des détonateurs dans la rue. »F. F. : « Le juge d’instruction m’a demandé comment il se faisait qu’au lieu de les emporter au ministère, je n’eusse pas jeté ces tubes par la fenêtre. Cela démontre qu’on pouvait les trouver dans la rue. (Rires). »Sur les 30 personnes incriminées, n’écopèrent au final que 3 indécrottables cambrioleurs ! Félix Fénéon, de justesse, ressort libre : à 6 voix contre 6 ! Toutefois ce piteux verdict marque la fin des attentats anarchistes… Pour une vingtaine d’années, jusqu’à l’épopée de Jules Bonnot et sa Delaunay-Belleville…Avisé, sans renier quoi que ce soit de sa vision sociale révolutionnaire (après l’Octobre russe de 1917, il évoluera vers le communisme, à l’instar de Paul Signac, un des précurseurs de la division des touches, qui restera un de ses peintres de prédilection), Félix Fénéon s’emploie à « La Revue blanche », qu’il va diriger et faire devenir le carrefour littéraire où fréquenteront les Jarry, Toulet, Claudel, Valéry, Gide ou Proust, sans omettre l’emblématique Mallarmé (témoin de moralité à décharge lors du procès)… Il y aura encore un petit tour au Figaro, puis au Matin, avant qu’il ne s’écarte, et pour toujours, du journalisme proprement dit.Désormais, à la galerie d’art Bernheim-Jeune, quartier de la Madeleine, il sert magnifiquement sa passion de toujours, la peinture. Ainsi, il prend Matisse sous contrat et multiplie les expositions, provoquant dès qu’il le peut le goût convenu qu’il exècre, à l’exemple de celle intitulée « La faune », à l’égide des amis des animaux, où il montre un hareng saur dû à Van Gogh, une hirondelle en simple double virgule perdue sur l’azur ou une baigneuse dans son tub (à un visiteur demandant : « Mais pourquoi ? », il réplique froidement : « Pour l’éponge ! »).
Au début des années 20, avec Coteau et Cendras, il s’implique dans les Editions de la Sirène. Ce qui lui permet de publier le Dedalus de James Joyce, avant de prendre enfin une longue retraite sous le soleil méditerranéen… l’anarchie ayant des aspects qui ne sont pas toujours ceux qu’on soupçonne !
Homme de goût et de maintien, ce qu’avant toute chose ilétait, Félix Fénéon sut préserver l’énigme d’une personnalité au bord du silence et de l’ombre et qui traverse son époque sans la laisser indemne de son passage, pour qu’il ait de l’inconnu à découvrir et à aimer.Un siècle passe.Dans Le Monde, à l’avant-dernière page, sur une demi-colonne, Christian Combani, avec brio, reprend le procédé : « En Ukraine dans Liviv quadrillée , les croix pectorales des cardinaux venus concélébrer une messe avec Jean-Paul II sonnaient au passage des portiques de sécurité. »« Sur une voie ferrée de Bombay, Narsingh Porla, sans emploi, sans roupies, voyant la gangrène monter, s’est fait amputer la jambe par un train. »« Couverts de brûlures, les enfants des rues d’Oulan-Bator - les plus jeunes sont âgés de cinq ans - qui avec l’été remontent à la surface, pour habiter les parcs de la ville, redescendent ramper sous terre aux premiers froids le long des canalisations d’eau surchauffée. »« En attendant la police, les employés d’une banque de la banlieue de Strasbourg ont piégé dans le sas d’entrée un allergique en traitement venu retirer de l’argent en combinaison intégrale, ganté, chaussé de lunettes noires et coiffé d’un chapeau de paille à large bord pour se protéger du soleil. »« Au centre de Tachkent le buste de Karl Marx a été remplacé par la statue de Tamerlan, héros national des Ouzbeks, tyran sanguinaire du XIV siècle. »« A Bâle, une femme a été emportée par les eaux de la Wiese, en tentant de secourir son chien, à l’endroit où, jadis, un policier s’était noyé pour sauver une oie. »« Les canons qui tirent à blanc pour annoncer aux musulmans la rupture du jeûne durant le mois de ramadan se sont tus cette année à Naplouse par crainte d’une riposte israélienne. » « Plus personne ne comprend la langue maternelle de Marie Smith, 83 ans, native de l’Alaska, dernière du monde à parler l’eyak. »Et, sous le label « l’Arbre vengeur », venant de paraître, un plaisant volume de Jean-Louis Bailly Nouvelles impassibles, scrupuleusement dans la manière de Félix Fénéon :« Tuquenot, facétieux employé de la mairie de Reims, collait sur les corps nus de rugbymen la tête de ses chefs de bureau : trois jours de mise à pied. »« Faut-il haïr les bergères ! Le visiteur d’in Grévin rouennais vole au garde de cire sa hallebarde, en décapite la Pucelle, s’enfuit. »« 58 millions récompensent un parieur vosgien pour avoir seul, sur une grille, su distinguer parmi d’autres des chiffres d’une parfaite banalité. »« Vienne (38) : les motos des deux policiers se trouvèrent bien tendres face aux 19 t. alcoolisés d’un routier, qui vendredi matin les broya vers 4 h. »« Philippe Manœuvre, journaliste, est mort 40 minutes dans l’encyclopédie virtuelle Wikipedia. Elle proteste de sa bonne foi, lui de sa vie. »« Suspendant le travail, les grutiers marseillais ne suspendaient plus ; suspendant leur mouvement, ils suspendent : après l’aporie, la redondance. »« Maçons comme gargotiers aimeraient bien garder, à la touillette ou à la taloche, à la mandoline ou à la massette, quelque 100 000 sans-papiers. »« Fin du mystère. Le destin a un nom, qui persécutait à Trouville les halles aux poissons : Christian Cardon, incendiaire. »« Cluny, jadis haut lieu de la chrétienté, sera mi-mai celui du déterrage de blaireaux. D’aucuns s’alarment, le préfet tempère : on ne tuera point. »« Râle d’amour, grincement de métal… Dans l’honnête Bellevue (Ohio), un homme - intromis tel le parasol - aima charnellement sa table de jardin. »« Clémence à Lhassa : 17 condamnations (3 ans à perpétuité) pour la vermine bouddhiste qui s’était dérobée aux justes balles de l’armée du peuple. »Kairos Félix Fénéon, Œuvres, Gallimard (1948), avec une introduction de Jean Paulhan, « F. F. ou le critique » - épuisé et introuvableFélix Fénéon, Au-delà de l’impressionnisme, Hermann Miroirs de l’art (1966), avec une présentation de Françoise Cachin - aussi rare que ŒuvresFélix Fénéon, Les nouvelles en trois lignes, Le livre de poche Biblio (1998), Le Mercure de France (1997)Joan U. Halperin, Félix Fénéon, art et anarchie dans le Paris fin de siècle, Gallimard (1988)Christian Colombani, En vue, Verticales (1999) ; Variations saisonnières, Verticales (2003)Jean-Louis Bailly, Nouvelles impassibles, L’arbre vengeur (2009)

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