Le journalisme, de Balzac à aujourd’hui

De Balzac, on connaît généralement la Comédie Humaine, des personnages et romans, une œuvre prométhéenne, une ambition démesurée, des entreprises saugrenues (faire pousser des ananas dans les Jardies). Sans doute sait-on aussi qu’il fut journaliste. Mais Balzac ne s’est pas contenté d’être un vulgaire « marchand de phrases », il a accompagné les mutations de l’ère médiatique naissante, participé à la révolution du roman-feuilleton en 1836 et il fut un patron de presse.

De Balzac, on connaît généralement la Comédie Humaine, des personnages et romans, une œuvre prométhéenne, une ambition démesurée, des entreprises saugrenues (faire pousser des ananas dans les Jardies). Sans doute sait-on aussi qu’il fut journaliste. Mais Balzac ne s’est pas contenté d’être un vulgaire « marchand de phrases », il a accompagné les mutations de l’ère médiatique naissante, participé à la révolution du roman-feuilleton en 1836 et il fut un patron de presse.

Ce sont toutes ces facettes de Balzac journaliste que l’on découvre dans la très riche anthologie que publient les éditions G/F. L’appareil critique comme le choix des textes sont dus à Marie-Eve Thérenty, professeur de littérature française à l’université de Montpellier*, spécialiste des rapports presse / littérature et de la poétique des supports.

 

La presse au début du XIXème siècle © Mediapart

 

L’introduction du volume rappelle le rapport complexe et ambigu de Balzac à la presse : comme nombre de ses contemporains, il mesure l’importance grandissante de ce que l’on appellera le "quatrième pouvoir" et en « secrétaire » de la société française, il observe, analyse et décrypte des types journalistiques — le « critique blond », le « pêcheur à la ligne » (le pigiste), le « faiseur d’articles de fond », le « rienologue » et tant d’autres —, le rôle de la critique pour (dé)faire les réputations et dresse une véritable fresque fictionnelle de la vie journalistique de son siècle.

Le tableau est souvent extrêmement noir, surtout lorsque la presse est incarnée par Félicien Vernou dans Illusions perdues, journaliste cynique et désabusé, déclarant que « nous sommes des marchands de phrases, et nous vivons de notre commerce ». A cette activité rémunérée, parfois vendue au plus offrant, Balzac oppose les vertueux et droits membres du Cénacle, refusant toute compromission à leur idéal artistique. Lucien de Rubempré, le jeune homme en apprentissage des Illusions perdues, doit choisir entre ces deux voies et il commencera par perdre son âme dans le monde des petits journaux.

 

Balzac journaliste © Mediapart
 

 

Mais, comme le rappelle Marie-Eve Thérenty, la noirceur doit être nuancée : Balzac reconnaît le génie d’une partie de la presse, sa puissance, son inventivité, que l’on pense à l’écriture journalistique (« cette exubérance d’esprit, cette moquerie sur tous les tons ») ou à l’invention de formes nouvelles — la prose tendue du feuilleton, les rubriques des journaux qui lui inspirent les "scènes" de sa Comédie humaine, le commentaire "à chaud" de l’actualité, du monde comme il va, d’une société en pleins bouleversements identitaires.

 

La révolution du feuilleton © Mediapart

 

La presse est, pour Balzac, « l’antichambre principale de la littérature » (Thérenty), un laboratoire. Il écrit pour divers titres et pratique à peu près tous les genres : de la physiologie à l’analyse, de la caricature au fait-divers et chacun de ces types d’articles viendra nourrir sa prose et ses fictions. Ainsi, lorsqu’il est critique littéraire, Balzac ne se contente pas de résumer ou mettre l’œuvre commentée en perspective, il écrit un nouveau chapitre du livre (comme pour L’Ane mort et la femme guillotinée de Janin) voire s’approprie l’œuvre (La Chartreuse de Parme devient presque un roman balzacien).

Ce sont toutes ses incarnations de Balzac journaliste que l’on retrouve dans l’anthologie qui reproduit des textes représentatifs et essentiels, en offre d’autres inédits et commente chacun. La table des matière présente le Balzac des petits journaux, celui de La Caricature et des Lettres sur Paris, le défenseur des écrivains et artistes, le Balzac du fait-divers, le commentateur de la Comédie humaine mais aussi celui qui fonda des journaux — La Chronique de Paris, en décembre 1835, puis La Revue parisienne en 1840 —, tenta de monter des rédactions idéales, finit par rédiger son journal de la première à la dernière ligne et... se ruina.

Balzac est sans aucun doute la plus flamboyante incarnation de la figure de l’écrivain-journaliste, de la tension que recouvre ce mot, entre écriture périodique (dans le flux tendu de l’actualité) et volonté d’offrir une œuvre fictionnelle (qui résiste au temps et entre dans l’Histoire). Une tension et des contradictions que Balzac a mués en richesses.

Analyser les mutations de cette entrée dans l'« ère médiatique » (Marie-Eve Thérenty et Alain Vaillant) — multiplication des titres et des supports, invention de formats et rubriques, diversification des lectorats potentiels — offre également des perspectives sur les crises (Libération) comme les révolutions contemporaines de la presse. Nous avons donc demandé à Marie-Eve Thérenty quel regard elle porte sur la presse numérique, les blogs, les mooks, tant certaines révolutions nous semblent, aussi, des retours aux fondamentaux de la presse — le journaliste-citoyen, le dialogisme, la conversation, l’espace social, le feuilleton :

Les révolutions médiatiques contemporaines © Mediapart

 

  • Balzac et le journalisme, Articles et chroniques (choisis et présentés par Marie-Eve Thérenty), GF, 400 p., 9 € 80
  • Signalons la parution en parallèle d’un Hugo journaliste (éd. de Marieke Stein). La collection compte déjà un Baudelaire journaliste (éd. Alain Vaillant), un Gautier journaliste (éd. Patrick Berthier) et un Zola journaliste (Adeline Wrona).
  • Pour une étude de la culture journalistique au 19ème siècle, consulter le très riche site Médias 19

* Marie-Eve Thérenty écrit de loin en loin dans le Bookclub (voir par exemple ici), venant enrichir cette édition de ses compétences sur le monde de la presse.

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