Strass et paillettes : le Hollywood boulevard de Don Carpenter

De Don Carpenter, les lecteurs français connaissent Sale temps pour les braves et La Promo 49, deux romans de la "veine Oregon" de l’écrivain (1931-1995), longtemps méconnu en France, redécouvert grâce aux éditions Cambourakis et à la passion de sa traductrice, Céline Leroy. Avec Strass et Paillettes, c’est l’autre facette de Carpenter que nous découvrons : le pan californien, Hollywood, le rêve et ses coulisses.

De Don Carpenter, les lecteurs français connaissent Sale temps pour les braves et La Promo 49, deux romans de la "veine Oregon" de l’écrivain (1931-1995), longtemps méconnu en France, redécouvert grâce aux éditions Cambourakis et à la passion de sa traductrice, Céline Leroy. Avec Strass et Paillettes, c’est l’autre facette de Carpenter que nous découvrons : le pan californien, Hollywood, le rêve et ses coulisses.

 

Don Carpenter a été scénariste, il connaît les dessous de l’industrie cinématographique, et ce récit, virée dans les dessous du rêve en technicolor, est aussi un « souvenir ». Glitter : a Memory (1985) commence au Chateau Marmont et dit un crépuscule et une fin : le « magnifique hôtel » se dresse « comme un vieux fort espagnol à l’extrémité est de Sunset Strip », « c’est la fin de l’été brûlant de 1968 ». Le court récit se situe dans un entre-deux, « avant les émeutes de Chicago, après le Summer of Love », un moment de liberté, de sensualité, de « puissance tribale ».

Ce souvenir court sur une nuit, un présent suspendu, qui irradie du poids des souvenirs d’un scénariste en second qui travaille sur le pilote d’une série télévisée. Il raconte le Marmont (« l’histoire des lieux est très riche »), Doverton, enclave de L.A. dédiée au cinéma, des affaires criminelles vite étouffées (un meurtre, le suicide d’un enfant star), l’envers du décor, les contrats, les filles, la drogue mais surtout l'amitié du narrateur avec Félix, l’acteur vedette du pilote. Félix incarne tous les paradoxes du lieu, la violence sous les paillettes : il ressemble à James Dean — auquel il voue justement un culte — mais un James Dean qui aurait « survécu à la malédiction du sosie de James Dean ».

Le parcours de Félix est celui d’une starification rapide, avec son lot de drogues et de tragique (sa femme comme son frère ont été assassinés, un double meurtre jamais élucidé, un drame qui l’enfonce dans les paradis artificiels), la mise au placard, la célébrité dans la rue, toujours. L’enjeu de ce pilote de série est crucial pour tous les personnages du récit, de Félix aux producteurs, en passant par le scénariste, et Don Carpenter le concentre en une nuit et dans un lieu qui incarne tous les contrastes d’une certaine Amérique, comme le souligne le narrateur au restaurant dans lequel les amis se posent un moment, au cœur de leur virée nocturne :

« La nourriture m’a rappelé les meubles dans les hôtels. Tout était trop gros et, je ne sais pas, trop rutilant. J’avais commandé des tomates à la place des frites avec mon steak, et la tomate, énorme, était coupée en trois grosses tranches. Le morceau de viande était d’une épaisseur obscène et très saignant au cœur, comme si la quantité était synonyme de qualité, comme si ce restaurant disait : nos clients sont importants, ils ont droit à tout ce qu’il y a de plus gros et de meilleur.

Je ne sais pas pourquoi, à vrai dire, mais entre la nourriture, les visages rougi des célébrités, le babillage excité et mon esprit empêtré dans un maelström de drogue et d’alcool, j’ai toujours associé le souvenir de cette partie de la nuit à un voyage au bout de l’enfer, alors même que tout cela était très plaisant ; on a discuté entre nous, parlé du projet, on a mangé, bu du vin, ri, et on a franchement dépassé le stade où vous vous intéressez encore à ce qui vous arrive ».

Dans Strass et Paillettes, le réel est à peine décalé : Carpenter change les noms — « un lieu que j’appellerai Doverton », un studio « que pour des raisons évidentes je nommerai Empire Studios », l’acteur, « appelons-le Félix Bilson » — mais l’on n’est jamais loin du roman à clé. Guidé par la dédicace « Ce récit est pour Denne », un bloggeur américain a d’ailleurs décrypté qui se cache sous les pseudos des scénaristes, producteurs, acteurs du récit. 

Mais l’enjeu du récit n’est pas là : il est dans cette fresque hollywoodienne en miniature — ouvrant aux trois romans que Carpenter a centré dans ce lieu qui est, fondamentalement, une histoire de l’Amérique : The True Life Story of Jody McKeegan, Turn Around et A Couple of Comedians, les Deux Comédiens, à paraître chez Cambourakis en 2014. Il est aussi dans la magie des descriptions, comme celle du bureau de Dee Gee et « sa bonne vieille odeur de putasserie, pas déplaisante, un mélange de ronéo et de pelures d’oranges desséchées », dans la manière dont Carpenter, en 80 pages, (se) joue de toutes les clés de ce micro genre du roman américain, le récit hollywoodien. Dans sa façon de créer un monde à partir de détails, de parvenir en une ellipse à nous faire passer de « la vie hollywoodienne dont j’avais rêvé » à l’atmosphère lourde d’une salle de billard, dans son talent à concentrer le sens de son récit en une scène (ici un baiser).

« J’ai fait quelque chose de bien, une fois » : c’est sur cette phrase formidable que s’ouvre Strass et Paillettes. Chaque texte traduit de Carpenter prouve que le "une fois" est de trop…

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