Les menaces du CM98, qui déclare "la chasse aux intellectuels"

Mercredi soir, le Sénat a réintroduit l'article 20A au projet de loi Égalité réelle outre mer, supprimé en commission des lois le 11 janvier. Le processus législatif se poursuit. En célébrant mercredi soir ce qu'il estime être une victoire mettant un terme à la grève de la faim entamée par M. Serge Romana, le vice-président du CM98 a prononcé une étrange déclaration.

Atmosphère de liesse non loin du Sénat ce soir. Après la réintroduction, mercredi 18 janvier, lors de la deuxième journée de la séance publique relative au projet de loi Égalité réelle outre mer, de l'article 20A si controversé, M. Serge Romana, qui avait entamé une grève de la faim vendredi dernier, a décidé d'y mettre un terme. Lors d'une déclaration publique réunissant quelques membres de son association CM98, le vice-président de l'association (après avoir de nouveau attaqué le sénateur Desplan qui avait émis l'amendement de suppression en commission des lois) met en garde la communauté universitaire et intellectuelle, (celle-là même qui s'était mobilisée autour de notre pétition "Stop au bricolage législatif sur la mémoire de l'esclavage") : "À partir d'aujourd'hui, je vais faire la chasse à tous ces intellectuels qui vivent sur le fond de commerce de l'esclavage" :  

Menaces du CM98 © INSTITUT DU TOUT-MONDE

Ces vidéos proviennent de la page Facebook de l'un des membres de l'association.

Les chasses aux sorcières, les menaces publiques, les tentatives d'intimidation, au sein de la République, ne sont pas acceptables. Que tous ceux qui n'acceptent pas les menaces proférées tout à fait ouvertement par le CM98 soient conscients désormais des méthodes utilisées par cette association. Il ne suffisait pas du chantage exercé sur le législateur. Il ne suffisait pas que M. Félix Desplan, sénateur de la République qui a osé s'opposer à la manipulation de la législation concernant les dates de commémoration, ait été traîné dans la boue sur Twitter par des membres de l'association. Non, cela ne suffisait pas, et aujourd'hui, c'est au tour des intellectuels de faire l'objet de menaces directes. Pour tous ceux qui refusent que la France de 2017 soit la Chine de la révolution culturelle, pour tous ceux qui refusent d'entériner l'état de fait du chantage d'une association sur toutes les autres associations engagées dans le beau combat de la mémoire de l'esclavage, pour tous ceux qui refusent simplement que la démocratie soit dévoyée par des méthodes d'un autre âge, une mobilisation collective semble s'imposer.

Une réflexion de fond s'impose concernant les dérives de l'action associative qui ont pu conduire à de tels excès. Dans la France de 2017, en République et dans un pays libre, les menaces publiques sont intolérables, mais de surcroît, les accepter c'est entériner la violence qu'elles impliquent. 

 

Retour sur une interminable guerre des dates

À vrai dire, c'est au gré d'un excellent sujet du JT de France Ô du mercredi 18 janvier 2017, au moment même de la réintroduction au Sénat de l'article 20A, qu'on peut mesurer combien ce qui est aujourd'hui considéré par le CM98 comme une victoire, provient d'une très longue guerre des dates de commémoration. Archives à l'appui (c'est aussi la force des synthèses journalistiques de fond), on reverra ici combien dès l'instauration en 2006 du 10 mai comme Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leurs abolitions, Serge Romana s'est toujours opposé à ce choix, en faisant prévaloir la légitimité exclusive du 23 mai, en référence au 23 mai 1998 et à la manifestation des Antillais de Paris, manifestation dont il fut l'un des organisateurs, avant de fonder son association CM98. On reverra ici cette opposition à toute légitimité du 10 mai pourtant démocratiquement choisi après une consultation à laquelle il avait participé. On réentendra aussi les mots très clairs du Président Chirac lors de la premièère journée du 10 mai, il y a plus de 11 ans de cela, quand il proclamait : 

"Mémoire et justice devaient être rendues à ces millions et ces millions de victimes anonymes de l'esclavage".

C'est dire combien dans toute cette affaire, il aura été particulièrement insupportable d'entendre les mensonges les plus grossiers concernant cette date du 10 mai, censée célébrer les seuls abolitionnistes français : cette date bel et bien choisi, selon son appellation même, pour célébrer les victimes, le crime de la traite, celui de l'esclavage et le moment des abolitions. Et ce, en ne figeant jamais la commémoration en une fixité victimaire. Le sujet de France Ô, à regarder et diffuser d'urgence : 

Info Soir, France Ô 18 01 2017 © INSTITUT DU TOUT-MONDE

Au début du ramdam médiatique créé autour de la grève de la faim de serge Romana, j'avais pour ma part pointé du doigt avec vigueur la désinformation véhiculée dans les premiers jours. C'est avec la même vigueur que nous saluons ici le rétablissement très synthétique des faits, dans cette mise en perspective indispensable.

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