Soigner les réfugiés, c’est prendre soin de notre avenir en commun

Peut-on être inhumain au point d’ériger des murs au-devant de ceux qui sont menacés dans leur pays pour la seule raison qu’ils appartiennent à la mauvaise catégorie ethnique ou religieuse ? Ou parce qu’ils défendent un peu trop ostensiblement leurs droits fondamentaux, ceux que nous-mêmes avons durement acquis il n’y a pas si longtemps ? Par Sibel Agrali, directrice du Centre de soins Primo Levi.

Il faut une sacré dose de cynisme pour parler de flux migratoires et de contrôle des frontières là où il s'agit d’hommes, de femmes et d’enfants qui quittent tout ce qu’ils avaient pour sauver leur vie. 

Peut-on être inhumain au point d’ériger des murs au-devant de ceux qui sont menacés dans leur pays pour la seule raison qu’ils appartiennent à la mauvaise catégorie ethnique ou religieuse ? Ou parce qu’ils défendent un peu trop ostensiblement leurs droits fondamentaux, ceux que nous-mêmes avons durement acquis il n’y a pas si longtemps ? A-t-on oublié les périodes sombres de notre propre histoire ? Le massacre de la Saint-Barthélémy, celui d’Oradour-sur-Glane, les résistants fusillés au Mont Valérien ? Il suffit de prendre un peu de recul pour se rendre compte que ces réfugiés, ce sont nous, que nous sommes eux.

Peut-on méconnaître l'état du monde au point de ne pas voir qu’ils fuient, pour la grande majorité d’entre eux, la guerre et la répression ? Les chiffres 2016 viennent de paraître : la Syrie, l’Afghanistan et le Soudan sont les trois premières nationalités des demandeurs d’asile en France. Ces conflits-là nous sont exposés chaque jour dans nos médias, mais il y en a bien d’autres que l’on a oubliés et qui continuent pourtant à faire des ravages, sourdement. Pour tous ceux qui vivent sous la menace de ces conflits, l’insécurité n’est pas juste un thème de campagne, c’est une réalité quotidienne.Qui peut dire avec certitude qu’il ne fuirait pas devant les bombes, les milices, les rebelles, les fractions en conflit, la police corrompue, les traités de paix qui ne tiennent pas, les élections truquées impossibles à dénoncer, les détentions arbitraires, la torture…? 

Il est de notre devoir, individuellement et collectivement, d’accueillir et de protéger ces personnes. D’autant que nous avons une part de responsabilité dans certains de ces conflits (à titre d’exemple, plus d'un quart des patients du Centre Primo Levi, qui soigne et accompagne les victimes de torture réfugiées en France, sont originaires de la République démocratique du Congo, dont nos multinationales puisent tranquillement les ressources, laissant le pays dans une misère et un chaos sans nom…).

Or accueillir, c’est aussi soigner, car malgré la force et le courage inouïs dont elles ont fait preuve pour survivre à des périples inimaginables, la plupart de ces personnes gardent des séquelles physiques et psychiques de ce qu’elles ont vu et enduré.

Nous sommes nombreux à nous battre, depuis maintenant plusieurs décennies, pour que les réfugiés souffrant de traumatismes soient intégrés dans les politiques de santé publique. Ils ont peut-être fui les geôles de ce monde mais ils restent prisonniers de leurs corps meurtris, de leurs cauchemars éveillés et des douves profondes que leurs tortionnaires ont creusé autour de chacun d’eux.Sans une prise en charge adaptée, la plupart d’entre eux resteront lestés par ce poids, par cette souffrance, avec des conséquences graves pour eux mais aussi pour leur capacité à faire corps avec notre société.

Dans un rapport de juin 2016, l’OCDE rappelait que « Les problèmes de santé peuvent être un obstacle fondamental à l’intégration, dans la mesure où ils affectent quasiment tous les domaines de la vie et influent sur la capacité des réfugiés à s’insérer dans l’emploi, à apprendre la langue du pays d’accueil, à interagir avec les institutions publiques et à réussir à l’école » (Les Clés de l’intégration, Les réfugiés et autres groupes nécessitant une protection). 

En 2012, le Centre Primo Levi avait publié une estimation du nombre de victimes de torture et autres formes de violence politique exilées en France : 125 000 personnes, sans compter les victimes collatérales que sont les conjoints et enfants - alors qu’on sait les dommages que peut causer même indirectement ce type de traumatismes. Aujourd’hui, combien sont-ils ? Au vu des 273 000 nouvelles demandes d’asile déposées en France depuis cette étude, il faudrait sûrement revoir à la hausse cette estimation, même si les chiffres restent très faibles à l’échelle de l’Europe (avec 65 000 dossiers reçus en 2016, la France n’est plus, loin s’en faut, parmi les premières « destinations » d’asile si tant est que les demandeurs aient le choix).

125 000 personnes donc, et maintenant peut-être dans les 200 000, à vivre avec ces traumatismes. Au total, sur les quelques 8 centres de soins spécialisés qui continuent tant bien que mal à fonctionner en France, il existe 4 900 places. Tous ces centres ont des critères d’admission plus ou moins larges et offrent des prises en charge plus ou moins globales et longues, mais le parallèle entre ces chiffres reste intéressant à faire. 

Au Centre Primo Levi, le choix a été fait de proposer des suivis longs (en moyenne 2 ans et demi et 19 consultations par patient et par an). C’est l’une des raisons pour lesquelles ses capacités d’accueil sont faibles (400 patients environ), et pourtant à notre sens, ce temps est essentiel. Car si on peut briser un être humain en quelques minutes, il faut souvent plusieurs années pour le reconstruire. La honte d'avoir été souillé, chosifié par ceux qui ont tout pouvoir sur vous ; la culpabilité de n’avoir pas su protéger les siens, d’être celui qui a survécu ; tout cela ne se guérit pas en un jour, d’autant que les épreuves de l’exil et les conditions d’accueil en France ont souvent pour effet de raviver les traumatismes, voire d’en ajouter de nouveaux. Nos patients ont tous des histoires différentes, mais ils ont aussi tous quelque chose en commun : ils n’ont plus le sentiment d’être des hommes, d’appartenir à la communauté que forment les hommes. Et on ne peut les aider à se reconstruire qu’en les réinscrivant dans un « nous ». Dès lors, quelle reconstruction est possible dans une société dont ils ne connaissent ni les codes ni la langue, et qui ne veut pas d’eux?

Comme dans tout enjeu de santé publique, une prise en charge précoce et adaptée permet toujours plus d’économies et d’efficacité. Cette prise en charge implique tout d’abord un accès effectif à une couverture santé, or suivant la logique d’après laquelle « ces personnes n’ont pas vocation à rester en France », notre administration leur rend très difficile l’accès à une couverture sociale à laquelle ils ont pourtant droit. Une logique court-termiste et dommageable quand on sait d’une part, que les conflits qu’ont fuis ces personnes ne s’apaiseront pas dans les mois ni même probablement dans les années qui viennent, et d’autre part, que « les pays qui maintiennent les restrictions pendant de longues périodes risquent au final de devoir supporter les coûts à long terme liés à une intervention tardive », comme le rappelle le rapport de l’OCDE. 

Au-delà de l’accès à une couverture sociale, qu’est-ce que serait un dispositif de santé adapté aux réfugiés traumatisés ?

Premièrement, ce serait un dispositif avec des professionnels formés à la clinique du traumatisme. Dans la formation initiale des médecins généralistes, par exemple, aucun module ne concerne l’identification et le soin du psychotrauma et des effets physiques et psychosomatiques des violences et de la torture. Souvent isolés et démunis face à ces patients atypiques, aux pathologies liées à des sévices dont ils ne disent mot, les professionnels ne peuvent pas apporter de solution. Seules une connaissance profonde des effets du traumatisme et une prise en compte de la situation administrative et sociale du patient peuvent mener à un diagnostic juste et à un suivi adapté.

Deuxièmement, ce serait un dispositif qui ait recours, dès que cela est nécessaire, à des interprètes professionnels. Cette pratique est rare dans les structures publiques comme dans les cabinets privés car il est souvent considéré comme trop coûteux et compliqué. Pour ces mêmes raisons, en France (contrairement à certains autres pays européens), même les structures hospitalières n’ont pas recours systématiquement à des interprètes, ou font appel aux membres de leur personnel parlant la langue, faisant fi de l’exigence de professionnalisme et des règles de confidentialité. Ainsi, à ce jour, de nombreuses victimes de torture ne reçoivent pas de soins médicaux et psychologiques dans le système de droit commun du seul fait de l’obstacle de la langue, et n’ont d’autre choix que de vivre avec leurs souffrances.

Troisièmement, ce serait un dispositif avec des temps de consultation et des durées de prise en charge plus longs. Une consultation médicale en ville dure une quinzaine de minutes en moyenne. Ces patients-là, emmêlés dans des problématiques complexes, assujettis au silence par leur bourreau et par la violence qu’ils ont subie avant et pendant leur chemin d’exil, ont pourtant besoin de temps pour réapprendre à faire confiance, à s’adresser à un autre être humain, à se laisser approcher, ausculter, à se confier… Pour s’adapter au rythme du patient, les consultations doivent être plus longues et les suivis doivent pouvoir se faire de façon rapprochée et sur la durée, ce qui, actuellement, n’est pas en théorie permis par le modèle et les critères d’équilibre budgétaire des structures publiques.

Chaque jour depuis maintenant 22 ans, nous nous battons au Centre Primo Levi pour maintenir ces conditions d’accueil minimales au sein de notre centre de soins. Mais chaque jour aussi, nous sommes obligés de refuser des demandes de prise en charge car nos capacités sont très largement en-deçà des besoins.

On ne parle pas de millions de personnes, contrairement à ce que certains discours mensongers tentent de nous faire croire, mais d’à peine quelques centaines de milliers de personnes. Que ceux qui prétendent que la France, cinquième puissance mondiale, n’a pas les moyens de les accueillir comme il se doit, révisent leur histoire, leur économie, leur philosophie et leurs valeurs.

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Sibel Agrali, directrice du Centre de soins Primo Levi 

www.primolevi.org

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