Billet de blog 7 février 2018

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RC 65.Le Kurdistan syrien autogéré a été attaqué le 20 janvier par l'armée turque

Région autogérée par les populations depuis 2012, la Fédération de Syrie Nord, le Rojava, est attaquée par l'armée turque depuis le 20 janvier 2018. J'emprunte à REPORTERRE un extrait de l'article d'Arthur Dehort, qui décrit cette société autogérée sur un territoire de la taille de la Belgique. Une super ZAD, qu'Erdogan a agressée pour la détruire, et expérimenter de nouveaux armements.

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" (...) Depuis 2012, dans le Rojava - Kurdistan syrien - se déroule une révolution sociale multiethnique, féministe et auto-organisée inspirée par les théories de l’écologiste libertaire états-unien Murray Bookchin.

"Conseils locaux et démocratie directe paritaire, égalité des genres, pluralisme ethnique et religieux, respect de l’environnement, développement d’une éducation autonome et d’une économie sociale, maisons du peuple, accès aux soins gratuits… Dans ce territoire presque aussi grand que la Belgique, les deux millions d’habitants du Rojava — renommé Fédération démocratique de Syrie Nord — fraient une « troisième voie » émancipatrice entre les dictatures nationalistes d’Assad ou d’Erdogan, et le fascisme islamiste de Daech.

"À partir de juillet 2012, l’armée du régime de Bachar al-Assad a quitté la plus grande partie de ces régions. Le champ était libre pour les forces menées par le parti kurde du PYD (Parti pour l’unité démocratique) et ses forces armées du YPG/YPJ (unités de protection populaires, unités mixtes et féminines). Elles ont impulsé l’auto-organisation de milliers de communes (komîn, plus de 4.000 aujourd’hui), dans les rues, les quartiers, les villes et les villages. Les habitants s’y réunissent chaque semaine, discutent des problèmes locaux, organisent des coopératives, élisent des porte-paroles paritaires chargés de les représenter aux échelons supérieurs, distribuent denrées alimentaires et énergétiques de base aux familles les plus pauvres

Une « révolution de femmes » 

Ces communes se fédèrent au niveau des quartiers, des districts et enfin de trois cantons, Cizre, Kobanê et Afrin, qui disposent de leur propre assemblée législative multipartite et d’un gouvernement cantonal. À chaque échelon, les femmes et les jeunes disposent de leurs propres structures autonomes et non mixtes, qui ont en théorie un droit de regard et de veto systématique sur toutes décisions les concernant.

 Le pluralisme est de mise. À Amuda (canton de Cezire), l’Assemblée générale législative regroupe 101 personnes, et, comme dans chaque institution quel que soit son échelon, il y a au moins 40 % de femmes. Pour la première fois dans l’histoire de l’État syrien, trois langues officielles y sont reconnues : l’arabe, le kurde et l’araméen, ces deux dernières étaient interdites depuis des décennies. De multiples partis politiques, associations et organisations y siègent — 40 % des sièges sont dédiés à la représentation de divers groupes minoritaires.

La révolution au Rojava est avant tout une « révolution de femmes ». Dans la ville de Kobanê — où en janvier 2015 les Kurdes ont porté le premier coup d’arrêt à l’expansion de Daech —, la maison des femmes « Kongra Star » propose aides et conseils. Dans une société traditionnelle patriarcale où les mariages forcés, la polygamie et les crimes d’honneur sont encore développés, les femmes peuvent ici trouver du soutien. De nombreuses lois interdisant la polygamie et promulguant l’égalité ont été adoptées, mais encore faut-il pouvoir instaurer un rapport de force social pour les faire appliquer. Dans tout le territoire, des centaines d’espaces de solidarité féminine fleurissent. Les YPJ (unités de protection de la femme), une force militaire spécifiquement féminine, ont été créées en 2012 et se battent en première ligne contre Daech. Dans les rues, des mères de famille en robe, hijab et kalachnikov protègent leurs espaces au sein des forces d’autodéfense populaire (HPC), composée d’habitant-e-s du quartier.

 Dans le canton de Cizre, un village écologique autogéré en non-mixité féminine Jinwar se construit. Il accueillera toutes les femmes de Syrie, du Moyen-Orient et du monde pour qu’elles se défendent des violences patriarcales et capitalistes qui les visent. « Il sera possible pour les femmes de retrouver leur confiance et leur force […] et construire ensemble une vie communale », expliquent-elles. Sur cette zone désertique et épuisée par la monoculture de blé, le projet prévoit la construction de 30 maisons d’habitation, un jardin collectif, une école pour les enfants, une académie de femmes, un centre pour les arts et la culture et un poste de soin centré sur la médecine naturelle.

 Des comités de justice de base s’occupent des conflits et font remonter les problèmes les plus épineux vers les échelons judiciaires supérieurs, selon un principe de subsidiarité. Couverts par le bruit des bombes et des bottes, on n’entend pas la voix des acteurs de ces milliers de communes à la table bancale des négociations internationales. Mais dans ce territoire, la démocratie directe s’installe et le maître mot semble être : les premiers concernés décident en fonction de leurs besoins.

 Les communautés doivent apprendre à cohabiter dans la durée 

En plus d’être encerclés par la guerre avec Daech, la Syrie et la Turquie, les peuples du Rojava doivent apprendre à cohabiter. La Fédération démocratique est constituée d’une mosaïque de peuples et de confessions : des Kurdes, Arabes, Syriaques, Assyriens, Circassiens, Turkmènes, Tchétchènes y cohabitent ; idem pour les musulmans sunnites, chiites, les chrétiens de différentes branches, les yézidis, les zoroastriens, etc. Par le passé, le régime Assad s’est fait fort d’instrumentaliser et d’attiser les conflits communautaires, comme partout au Moyen-Orient.

Le « contrat social de la Fédération démocratique de la Syrie du Nord », adopté en novembre 2016, forme la charpente constitutionnelle d’un système profondément pluraliste. Dans son préambule, il promeut la mise en place d’un « système fédéral démocratique » mettant fin au « chaos » du « régime tyrannique de l’État nation », « fondée sur un système démocratique et écologique [et] sur la libération de la femme » (article 2), adoptant le système de « coprésidence mixte » (article 12), affirmant la « coexistence de tous les peuples et groupes » (article 10).

 L’ennemi commun, Daech, a été un premier facteur d’unité entre les différentes communautés. En octobre 2015, les forces armées kurdes du YPG/YPJ ont grandi pour inclure des forces armées d’autres communautés et donner naissance aux Forces démocratiques syriennes. Ces forces plurielles sont les plus efficaces pour combattre Daech au sol, forçant les États-Unis et la communauté internationale à un soutien aérien et logistique. C’est elles, notamment, qui ont libéré Raqqa en octobre 2017.

Au-delà de la lutte contre l’ennemi commun, les communautés doivent apprendre à cohabiter dans la durée. Adeer al-Aboud, une femme arabe membre du conseil civil de Manbidj, une ville mixte libérée de Daech en août 2016, défend le projet pluraliste : « Nous contestons radicalement les allégations turques selon lesquelles les Kurdes domineraient les citoyens arabes, turkmènes, tchétchènes ou tcherkesses. Dans n’importe quel conseil ou n’importe quel comité, il y a des Arabes, des Turkmènes et des Kurdes. La coprésidence est tenue par un Arabe et un Kurde » (cité par Mireille Court et Chris Den Hond). (...) "

Lire l’intégralité de l’excellent article de REPORTERRE : https://reporterre.net/Au-Rojava-la-Turquie-menace-une-revolution-inspiree-par-l-ecologiste-Murray

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