Au détour de la rencontre, les deux jeunes femmes, l’une est professeure de français, l'autre CPE, ont échangés sur les plus grosses difficultés rencontrées au quotidien, les relations avec les élèves, le corps enseigant et l'équipe pédagogique, des doutes et des attentes qu’elles ont vis-à-vis du ministère de l’éducation nationale. Extrait.

Charlotte, depuis toujours « veut travailler avec les jeunes. J'ai longtemps hésité entre éducatrice et CPE (Conseiller Principal d'Education), mais j'ai finalement choisi l’Éducation Nationale. J'avais aussi cette envie de m’élever socialement, ne pas vivre comme mes parents. Les rencontres que j'ai pu faire pendant mon cursus scolaire m'ont données des repères importants, et cela a également influencé mon choix. »

Pour Marie, « rejoindre l'éducation nationale faisait sens. Mes 2 parents sont profs, et depuis que je suis toute petite, c'est le métier que je connais. De plus, tous mes boulots étudiants étaient en lien avec les enfants, alors une fois mon master recherche, dans un domaine peu reconnu, terminé, passer le concours pour devenir prof s'est imposé comme une évidence. »

Mais lorsque je demande si travailler en banlieue est un choix, la réponse est unanime. « Non ».

Charlotte a commencé à exercer dans un collège de périphérie en Normandie. Un collège de 700 élèves. Elle s'est retrouvée en banlieue suite à sa mutation il y a 2 ans. Quand on a pas de points, la seule option qui reste, c'est la grande et petite couronne parisienne. « Les différences sont grandes par rapport à mes anciens élèves, ce n'est pas du tout le même exercice. J'ai moitié moins d'élèves que dans mon précédent collège, mais beaucoup plus de problèmes à gérer. Mon actuel collège n'est pas REP (réseau d'éducation prioritaire) mais accueille un nombre conséquent d'élèves défavorisés. On se retrouve sans moyens et sans aide à gérer les élèves et les familles. Moi, la misère m'a explosé au visage, je ne suis pas étanche, et surtout pas préparée. On doit travailler dans l'urgence, surtout pour apaiser le climat scolaire, alors qu'en province, on a plus le temps. Je vois des jeunes de 23 ans qui ne tiennent pas, malgré la solidarité entre collègues. C'est vrai que plus nous sommes confrontés à la difficulté, plus nous sommes dans l'entraide. Par exemple, je ne comprends pas pourquoi aussi peu de classes FLE (Français Langue Etrangère) sont ouvertes, alors qu'il y a plus de 80 nationalités différentes dans mon établissement et que certains élèves ne maîtrisent pas le français. Forcément, cela accentue les clivages... »

Marie, a auparavant travaillé dans le 8ème arrondissement avant de se retrouver en banlieue parisienne. « J'exerce dans 2 collèges, à 15 minutes à pieds de distance, et même là, j'observe des différences tellement énormes. D'un côté, il y a le collège « favorisé » et de l'autre, le « défavorisé ». Ce n'est pas le même public, pas les mêmes problèmes. D'un côté je suis confrontée à des problèmes sociaux, à la barrière de la langue, des familles logées dans des hôtels... Dans l'autre collège, ça sera plus un parent qui vient à la réunion parent-prof en sentant l'alcool... Dans le collège défavorisé, il n'y a plus de carnet de correspondance, tout se passe par internet. Donc si la famille n'a pas internet, il n'y pas de contact entre l'établissement et les parents. Il faut aussi que j'adapte mes cours, en prenant en compte le fait que l’accès à la culture n'est pas le même. Par exemple lorsque je fais référence à l'opéra, la grande majorité de mes élèves dans le 8ème y sont déjà allés, c'est quelque chose qu'ils connaissent, alors que pour mes élèves actuels, cela reste quelque chose d’inaccessible ou d'inconnu. Je retrouve également de la solidarité dans l'équipe pédagogique. Je reste plus facilement en salle des profs, car je ressens le besoin d'évacuer après un cours compliqué, on est plus soudés entre nous. »

Marie et Charlotte commencent alors à évoquer les difficultés rencontrées.

Marie évoque la relation entre les élèves. « Il y a une violence physique et verbale des élèves. Je les trouve en colère. Je n'ai pas envie de tomber dans un cliché, mais lorsque tu grandis dans un système qui n'est fait pour toi, qui ne te comprend pas, pourquoi t'investir ? »

Pour Charlotte, le plus dur « C'est la misère, parce que je vois les familles, je suis en première ligne quand il y a une mise à la rue par exemple. Il y a une assistante sociale qui vient 2 matinées par semaine, mais ce n'est pas assez, car le reste du temps, c'est moi qui dois assumer. C'est vrai qu'il y a de la violence entre élèves, mais je pense que c'est un moyen de communiquer entre eux, la suite logique de ce qu'ils connaissent, des classes surchargées, des profs absents ou démissionnaires. J'espère ne pas m'habituer à cette violence. »

Ce refus de s'habituer à la misère pour Charlotte passe par le fait « d'organiser des journées à thèmes sur la mixité par exemple, parce que cela change du quotidien, et que cela instaure un autre type de dialogue entre les élèves. Cela permet de briser des tabous, même pour le corps enseignant, qui s'enrichit de cette diversité. Ces journées participent à un bien-être, car les élèves sont dans une consommation d'école, c'est à dire qu'ils sont assez passifs, ne participent pas pleinement en cours, le fait de bousculer et sortir du quotidien permet de créer du lien

Au sein de l'établissement de Marie, « on affiche parfois le travail des élèves, pour les valoriser, être dans autre chose que dans la consommation comme l'a dit Charlotte. Pour qu'ils puissent s'approprier le lieu aussi. Il y a maintenant une chorale, des sorties, mais depuis le plan Vigipirate, elles sont beaucoup plus difficiles à organiser (Il faut louer un bus, car l'usage des transports publics est interdit). Mais nous sommes toujours confrontés à des difficultés. Cette année par exemple nous avons organisé une journée au musée du judaïsme, avec comme thème principal les préjugés et clichés. Les élèves étaient super intéressés, il y a eu une bonne interaction avec l'intervenante, ce qui n'est pas toujours le cas. Une fois l'atelier terminé, nous sommes allés déjeuner dans un parc. A notre arrivée, le gardien s'est montré hostile et nous a fait comprendre que nous n'étions pas forcément les bienvenus. Et voilà, on passe une matinée à expliquer aux enfants que les clichés alimentent quelque chose de malsain dans la société, qu'il faut les combattre, et à peine 5 minutes après la sortie, on passe de la théorie à la pratique. Ce sera toujours plus compliqué pour eux, et ce dès le début. Cette méfiance est bien ressentie par les élèves, et on se sent parfois obligés de leur demander plus, laisser la place plus propre qu'à notre arrivée, pour qu'ils ne soient pas jugés à tort. Je n'aurai jamais pensé comme ça avec les élèves du 8ème, parce qu'eux, dès le départ, ils ne seront pas suspects dans le regard des autres

Charlotte s'est fait la réflexion d'avoir gagné en tolérance depuis qu'elle travaille en banlieue. «Même si j'ai l'impression de tenir un discours défaitiste, mais c'est surtout parce que l'on manque de moyens. Je vois bien que des profs sont mal à l'aise en exerçant en banlieue et d'une certaine façon ils participent aussi à ce désintérêt de l'école chez les élèves. Mais qu'ils soient mutés ailleurs déjà. Ce n'est pas en laissant des profs à bout que la situation pourra s'améliorer. A côté de ça, le ministère de l'éducation nous impose une nouvelle réforme, cela ajoute une nouvelle difficulté pour les profs, qui sont déjà dépassés. »

 Marie prend alors l'exemple des EPI (Enseignement Pratique Interdisciplinaire) « L'EPI doit montrer le lien qui existe entre les maths et le français. Cela implique de travailler avec un prof que l'on ne connaît pas et c'est ridicule. Il y a aussi Florence Robine, directrice générale de l'enseignement scolaire, qui dit qu'un élève n'a pas forcément besoin d'un enseignant pour apprendre... Même ceux qui nous représentent nous enlèvent toute légitimité. Il nous faut tout évaluer par compétences, et cela tend vers une suppression des notes. Le niveau de compétences, c'est aussi la fin du redoublement… Alors qu'il est parfois nécessaire pour qu'un élève se remette à niveau et puisse continuer sa scolarité sans trop de lacunes... Ces différents exemples montrent bien le fossé qui existe entre le terrain et ceux qui font les lois, et le manque de soutien des institutions.»

 « Il n'y a pas que des mauvaises idées cependant, je pense au temps de travail de l'enfant qui n'est pas adapté, mais c'est irréalisable... Il y a un manque de temps et de moyens. Maintenant, les familles savent mieux que nous. Notre avis, notre autorité en tant que représentant d'une institution n'est plus reconnue » conclut Charlotte.

Ce qui amène les deux jeunes femmes à parler de l'école républicaine, de ses failles et de ses incohérences.

Marie commence par « souligner l'importance d'enseigner une culture commune. J’ai conscience que sur le papier, c’est une belle idée, mais qu'il y a moins matière à avoir débat pour les maths ou la physique. Le problème, c'est l'histoire. Il y a un manque sur la colonisation, sur les Antilles... L'enseignement sera différent d'un établissement à l'autre. L'exigence envers les élèves aussi. Quand le collège unique a été mis en place, il s'adressait à un public uniforme. C'est maintenant devenu obsolète. Les niveaux sont tellement disparates entre mêmes classes. C'est plutôt là où l'on devrait reformer, pour que l'éducation nationale soit capable de nous proposer de vrais moyens pour que l'on puisse s'adapter selon l'environnement dans lequel on évolue. »

Charlotte confirme. « J'ai la moitié de mes élèves qui ne sont pas capables de lire ou d'écrire correctement lors de l'entrée en 6ème, alors que ces cas-là étaient plus de l'ordre de l'exceptionnel dans mon ancien collège. Cela fait écho à ce que je disais tout à l'heure sur le besoin de classe FLE Mais là encore, la réponse apportée est insignifiante. Cette non-prise en compte des besoins selon l'environnement participe à cette fracture, à ces différences de niveau. Il est évident qu'un élève qui étudie dans le calme en province, avec des profs qui ne sont pas à bout ou plus motivés du tout, aura plus de chance de réussir qu'un élève qui est confronté à l'absentéisme des profs, et qui évolue de surcroît dans un milieu hostile. »

Pour ces deux fonctionnaires de l'éducation nationale, le futur est flou.

Charlotte, ne sait pas où elle sera dans 10 ans. « J'ai peur lorsque je vois la différence entre les réformes et la réalité. J'ai juste l'impression que nous ne sommes pas compris. Et surtout, est-ce que j'aurai encore la foi ? J'ai envie de rester dans le milieu éducatif, mais je ne suis pas vraiment sûre de vouloir rester dans l'éduc nat. Je vois beaucoup de collègues démissionner, qui pètent les plombs ou arrêt maladie depuis 1 an. Nous ne sommes vraiment pas grand-chose, et nous n’avons aucune considération. Tu vois, je gagne 1800€ net par mois, et encore, j'y ajoute les 100€ de primes « vie chère » quand tu habites en région parisienne. Mais pourtant je m'occupe d'un collège de plus de 300 élèves, de leurs parents, de l'équipe pédagogique. Donc, oui je me pose la question de savoir si je pourrai tenir... »

Marie s'est fixé une date limite. « Mes 40 ans. J'essaie de faire un maximum de formations, parce que nos diplômes ne sont pas reconnus ailleurs que dans l'éducation nationale. Et c'est vrai, il n'y a pas une journée où tout va bien. Tu finis tes journées parfois à plus de 21 heures, parce qu'il a fallu organiser une réunion, un conseil de discipline, et une fois chez toi, il faut préparer les cours pour le lendemain. Au final, on vit des semaines à rallonge. Pourtant, nous sommes toujours perçus comme des privilégiés, parce que l'on a les vacances scolaires. Sauf que pendant nos congés, on prépare aussi les cours pour le prochain trimestre ou année. »

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Je sais bien que mon propos va paraître déplacé par rapport au sujet, mais pas tellement que cela; pourriez-vous faire un peu attention à votre orthographe, en particulier lorsqu'il s'agit d'un article sur l'éducation? Ce serait tellement plus agréable de ne pas être arrêté sans arrêt par les "les fautes qui émaillent ce texte !