RC 75. Convergence des luttes...sur le terrain. Le Noel d'Annie.

Proclamations incantatoires "Grève générale", "Convergence des luttes"... C'est à construire sur le terrain, dans l'action et dans l'émotion. Dépasser les cloisonnements organisationnels : chaque lutte contient toutes les autres, si on regarde bien. Annie Lasorne nous livre un joli petit cadeau de Noël...

Annie Lasorne m'a autorisé à reproduire ici son billet de Noël-Gilet-Jaune. A lire intégralement à la UneClub de ce jour ou sur son blog. Des extraits pour impulser ce qu'est philosopher la lutte, sur le terrain.

Lire aussi dans le blog debValerie Gay-Corajoud, le billet "Qu'y a-t-il de plus beau qu'un homme qui se redresse "

Michel-Lyon

 

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Aucune sordide solitude familiale pour moi, car il y a aussi bienheureusement, les copains au quotidien, toute l'année ! Amis de militance aussi, dans une moyenne ville de province. En ce moment "d'intense insurrection nationale" inédite (doux euphémisme), ma municipalité comme d'autres, a bien du mal à orchestrer ses festivités traditionnelles. On sent bien que le cœur n'y est pas vraiment et que tout cela sonne pour beaucoup, un peu faux.

Dimanche dernier (23/12), climat de trêve chocolatière oblige, notre municipalité de droite a accordé gratuitement et de bonne grâce, une salle aux "gilets jaunes locaux", alors qu'ils et elles ne sont nullement déclarés en association, n'ont aucun "chef", pour y tenir la 3eme réunion de leur assemblée citoyenne hebdomadaire. Avec nombre de mes copains (tous de gauche), nous y avons bien sûr assisté, comme aux deux premières, plus... clandestines. A cette occasion, un des sujets de discussion prévu, s'est focalisé sur le gardiennage du dernier rond-point de résistance routière le 24 décembre au soir et bien sûr, la suite de la lutte. Point de filtrage routier, prévu à la démolition par les chaussettes à clous locales sur ordres d'en haut ! (la gendarmerie tranquille et fatiguée en milieu rural, qui fraternisent plus ou moins...)

Il s'agit en la matière comme dans beaucoup d'endroits en France, d'une cahute en bottes de paille, poutres de récup et bâches, qui abrite confortablement entre quinze et vingt "permanents" minimum, très pacifiques, plus les visiteurs, qui s'y relaient depuis presque deux mois, jours et nuits ! Assortie d'un monstrueux tas de pneus, de palettes, stères de bois de chauffage, tonneau-brasero qui brûle tel une vigie jour et nuit, servant de barbecue pour les repas chauds. A l'intérieur de ce spacieux deux pièces (cuisine et dortoir-pièce à vivre), toilettes sèches et groupe électrogène à l'extérieur, chacun a apporté canapé, matelas, chaises, tables, bouts de moquettes, chauffages à gaz, à pétrole, lampes, couvertures, vaisselle, bidons d'eau et vivres. Un vrai camping moche et chaleureux !

Dans les "gardiens de nuit" habituels, beaucoup de célibataires hommes entre 20 et 60 ans. Quelques graves solitudes aussi, qu'on devine au travers de quelques confidences parcellaires autour du feu, qui se sont trouvé là une sorte de "famille". Détruire la "cabane" est pour eux, un véritable drame affectif ! En laisser un ou deux, seuls un soir de réveillon où tout le monde festoie en famille était bien entendu impossible. Alors on s'est "organisé". En tant que "sans famille" ce soir là, je me suis engagée à y être présente, avec un brin d’inquiétude néanmoins. C'est comme ça que j'ai passé le plus extraordinaire réveillon de Noël de ma vie !

Cela a commencé hier 24, par une mini manif en ville, (nous étions une dizaine, en jaune fluo bien sûr) en fin d'après-midi, avec un calicot qui souhaitait juste "un joyeux Noël solidaire à TOUS, au nom des gilets jaunes". Nous nous sommes fichés sur le rond-point du centre ville, décoré de sapins faussement poudrés et de guirlandes lumineuses. Les automobilistes solidaires klaxonnaient, remerciaient, tendaient des billets et des pièces, alors que nous n'avions rien prévu à cet effet... Puis nous sommes allés, toujours avec notre étendard, sur une place piétonne, où des animations de rue municipales devaient avoir lieu. Face à l'avenue où nous voyions largement arriver le char, les comédiens sur échasses lumineuses, précédés de la police municipale en voitures, le tout suivi par la foule familiale, nous pensions nous faire déloger vite fait et y étions préparé pacifiquement. A notre grande surprise, rien de tel... Les policiers ont juste poussé les barrières métalliques sans un mot, ouvert un plus large passage et tout le monde s'est engouffré. Les familles se faisaient photographier sous notre bannière, remerciaient, tandis que l'un de nous distribuait des bonbons aux enfants. Les gens venaient raconter les larmes aux yeux leurs difficultés financières personnelles, remercier tous les gilets jaunes de France, raconter qu'ils espéraient voir Macron démissionner, certains parlaient du RIC, beaucoup vomissaient  les journalistes télévisuels et là encore, donnaient spontanément de l'argent, de petites coupures, des pièces, alors qu'aucun de nous ne sollicitait absolument rien ! Très sincèrement, je n'ai entendu aucun reproche... Pas un seul, ça m'a franchement laissé songeuse. Où sont ceux qu'on entend ici ?

A vingt heures, nous sommes partis en voiture pour le rond-point routier, à 5km du centre ville, avec un couple d'amis retraités anars et sans enfant, (aussi dubitatifs que moi) qui s'étaient aussi engagés à aller "réveillonner" là-haut. Nous apportions champagne et victuailles pour un apéritif de bonne augure, de la vraie vaisselle pour ne pas festoyer dans du jetable, plus quelques châles et couvertures polaires pour le froid. Il y avait déjà une trentaine de personnes dedans et dehors autour du feu, qui apportaient des plats cuisinés "maison" somptueusement décorés, des bouteilles, des cadeaux, des chocolats, avant de redescendre en ville réveillonner en famille. Vers 21h, nous sommes passés à table, sur un touret de câble, tandis qu'au dehors, les automobilistes klaxonnaient, s'arrêtaient, amenaient encore du champagne, des billets, des boîtes de chocolats, du saumon, de jolis pains... Les pères et mères Noël ont vraiment été généreux cette année !

Nous avons beaucoup mangé, bu de très bonnes choses (sans que personne ne soit saouls, chose extraordinaire), discuté de nos vies respectives, de politique. Tout au long de la soirée, des gens sont passés, après leur réveillons familiaux. A un moment une infirmière psy est passée en compagnie de sa jeune fille, avec du vin et une galette. Nous avons parlé des malheurs de l'hôpital public et du personnel soignant. Un des "gardiens solitaire" a juste reçu à ce moment là, le coup de fil de sa sœur qui "réveillonnait seule" dans une autre ville et qui visiblement n'allait pas bien du tout. En larmes et bloqué par l'émotion, il a demandé à chacun de lui dire deux mots dans son smartphone, l'infirmière a pris les choses en main, avec les mots appropriés. Un des hommes seuls n'en revenait pas d'avoir reçu une belle et chaude écharpe en cadeau, lui aussi en pleurait d'émotion. Nous avons eu un concert de mandoline. Je suis redescendue chez moi à 3h du matin, émerveillée de cette fraternité totalement insolite, si utopique, que je n'aurais jamais cru vivre.

Je crois que Macron et ses sbires ont du souci à se faire !

Tous ces gens, n'ont pas la moindre envie d'abandonner la lutte en janvier, ils s'organisent et très bien...

J'ai entendu aujourd'hui dans ma TSF, que ses conseillers en communication lui avaient conseillé de renoncer à ses habituelles vacances à La Mongie dans les Pyrénées enneigées. Les français en ce moment, pouvant mal le prendre... laughing

 Extrait du billet d'Annie Lasorne.

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