Le national-libéralisme, pour solde de tout compte

En dépit de ses efforts intermittents pour « faire Président », Nicolas Sarkozy a démontré, au cours de sa campagne électorale erratique, qu’il n’avait nullement changé, quoi qu’il prétende, et que sa nature revenait au galop dès que possible. Ses insuffisances, desquelles participe sa suffisance, ne sont pas qu’anecdotiques.

En dépit de ses efforts intermittents pour « faire Président », Nicolas Sarkozy a démontré, au cours de sa campagne électorale erratique, qu’il n’avait nullement changé, quoi qu’il prétende, et que sa nature revenait au galop dès que possible. Ses insuffisances, desquelles participe sa suffisance, ne sont pas qu’anecdotiques. D’une part, la Ve République confère à son président des pouvoirs considérables. De l’autre, le style personnel du chef de l’Etat, dans la culture monarchique et l’esprit de cour qui imprègnent notre pays, a percolé en cascade dans l’ensemble du corps social, et incliné bien de ses responsables à reproduire son volontarisme désordonné, à singer son culte de petit chef visionnaire, à décliner la République à la première personne du singulier, à emprunter le vocabulaire destiné à se faire casser les « pôv cons ». C’est ce que l’on appelle en peinture, sauf erreur de ma part, un « dégradé ». Et, de fait, la dégradation, tant morale qu’artistique, a été au rendez-vous. « Fadela Amara, ben moi j’ai toujours préféré Rachida Dati, d’abord parce qu’elle est moins moche et parce qu’elle a fait campagne pour le Président (…) Le seul truc à récupérer chez [Eva Joly] c’est ses lunettes, elles sont modernes. Eva Joly, ouverte, généreuse… J’ai une pensée émue pour ceux qui sont passés entre ses mains (…) Hollande qui a retrouvé une femme Valérie Rottweiler. Et c’est pas sympa pour le chien, ça », déclarait ainsi, en meeting électoral, le 25 avril, Lionnel Luca, député UMP des Alpes-Maritimes (1).

Le grand historien de l’Antiquité tardive, Peter Brown, si proche des œuvres de Michel Foucault et de Paul Veyne, a montré toute l’importance des « styles d’échanges sociaux », de tous « ces gestes intimes qui révèlent ce que les hommes attendent les uns des autres » (2). Les Français ne s’y sont pas trompés, qui ont très vite récusé le style du Président, alors qu’ils avaient accepté celui du ministre ou du candidat, et qui ne lui ont jamais pardonné, précisément, le « Casse-toi pôv con ! », de surcroît prononcé dans ce haut lieu de la République qu’est le Salon de l’Agriculture. Les lésions qui ont été ainsi infligées à notre tissu civique et administratif, en cinq ans de sarkozysme, seront durables, et un Président « normal » ne sera pas de trop pour les cicatriser du haut en bas des institutions politiques et sociales.

La politique des faux-pas

Par ailleurs, le bilan du mandat de Nicolas Sarkozy, tant sur le plan intérieur que du point de vue de la politique étrangère, est consternant. Le chef de l’Etat fait mine d’avoir été pénalisé par la crise. Mais il ne l’a pas vue venir, alors que d’éminents économistes l’annonçaient, à l’instar d’un Michel Aglietta. Son mépris des intellectuels –les Français pensent trop, déplorait sa ministre, Christine Lagarde, pendant l’été 2007– fut en soi une incompétence, dans le domaine de l’économie comme dans celui de la diplomatie. Surtout, Nicolas Sarkozy a dû aborder la crise avec le handicap des erreurs monumentales qu’il a commises au début de son quinquennat en multipliant les cadeaux fiscaux à sa clientèle et en préférant la chimère d’une politique de la demande à l’investissement d’une politique de l’offre dans le secteur industriel.

Plus généralement, il a une responsabilité directe dans sa maturation, dans la mesure où il a cautionné, depuis le début de sa carrière, la financiarisation de l’économie qui en est l’une des causes premières. La crise n’a pas pris en traître Nicolas Sarkozy ; il en a été le fondé de pouvoir, au même titre que la plupart des autres dirigeants européens, et il récolte une tempête dont il a contribué à semer le vent pour avoir adhéré aveuglément au credo idéologique néo-libéral des années 1980. Son incapacité à nouer une relation de confiance avec Angela Merkel, pendant les trois premières années de son quinquennat, l’a également pénalisé lorsque le mistral des « marchés » s’est levé et a mis en danger la zone euro : à nouveau, son « style » a eu des effets désastreux sur ses relations avec ses pairs européens, ne serait-ce que parce qu’il ne les a jamais pris comme tels et n’a cessé de les brusquer, ou de les entourlouper, tout en les palpant trop familièrement, au risque de les excéder.

Sa politique étrangère est un fiasco : il n’a pas su refonder l’axe franco-allemand que Jacques Chirac avait laissé en déshérence depuis 1995, et il a été contraint de le reconstruire le dos à la crise, sur le mode de la subordination de Paris à Berlin ; il a ramené la France dans le giron de l’Otan sans négocier la moindre contrepartie tangible et en payant le prix fort d’un engagement militaire en Afghanistan, voué à l’échec ; il a enferré la France dans une politique de confrontation avec l’Iran dont les pays occidentaux n’ont pas les moyens, sauf à précipiter le déclenchement d’un conflit militaire dont les conséquences seraient incalculables ; au mépris de ses déclarations électorales, il a affiché une  complaisance stérile à l’égard de la Russie, y compris sur la question géorgienne où il a laissé prévaloir le « recul » de ses forces sur leur « retrait », faute d’avoir vérifié la traduction en langue russe de l’accord dont il s’est fait gloire en 2008, tout occupé qu’il était de revenir le plus tôt possible à Paris, dans le giron familial ; par son sionisme unilatéral, il a aliéné le capital de sympathie que s’était constitué Jacques Chirac dans le monde arabe, en assez bon héritier du général de Gaulle ; par ignorance et par électoralisme à courte vue, il a ruiné les relations franco-turques au bénéfice, si l’on peut dire, d’une Union pour la Méditerranée morte née dont ses principaux partenaires ont été ignominieusement chassés par leur peuple en 2011, en dépit du soutien diplomatique, économique et policier que Paris leur a consenti jusqu’au bout ; pour faire oublier cette déroute et l’infamie du fastueux accueil réservé au colonel Kadhafi en décembre 2007, il a entraîné la France dans une nouvelle guerre en Libye qui n’a rien résolu sur le fond, sinon l’exécution extrajudiciaire du tyran, mais qui a aggravé les problèmes de la Tunisie, du Niger et du Mali tout en favorisant la montée en puissance régionale du Qatar, érigé contre toute attente, sinon contre toute raison, en nouvel allié stratégique ; en Afrique subsaharienne, il s’est d’emblée déconsidéré par son funeste discours de Dakar, il en est revenu aux vieilles habitudes de l’affairisme élyséen et de l’ingérence militaire directe comme au Tchad en 2008 et en Côte d’Ivoire en 2011, et il a substitué à l’aide publique au développement l’endiguement coercitif de l’immigration en faisant fi du droit international en matière de protection des personnes, voire de l’humanité la plus élémentaire ; il a assigné à la présidence française du G 8 des objectifs irréalisables et n’a pas été avare d’incorrections protocolaires pendant sa préparation et son exercice ; au contraire d’un François Mitterrand, pourtant aveuglé par une vision très datée des équilibres sur lesquels reposait le Vieux Continent, lors de la chute du Rideau de fer et de la dislocation de la Yougoslavie, il n’a pu concevoir le grand dessein qui eût régénéré l’Union européenne quand une crise systémique l’a frappée de plein fouet à la suite de l’affaissement financier de la Grèce ; pour autant, il n’a pas su construire la grande politique asiatique qu’exigerait la nouvelle configuration du système international.

En toile de fond de cette contre-performance diplomatique, Nicolas Sarkozy a bazardé le ministère des Affaires étrangères en siphonnant ses compétences, en l’attribuant à des personnalités inaptes pour laisser libre cours à une diplomatie parallèle de l’ombre confiée à Claude Guéant avant que de se résigner au retour d’Alain Juppé, et en l’asphyxiant financièrement. Jamais le bilan d’un président de la Ve République sur la scène internationale n’a été aussi accablant sur le fond, mais aussi sur la forme tant nos alliés les plus proches ont été exaspérés par ce « style » grossier et intempestif, par la multiplication des effets d’annonce laissés sans suite et des volte-face, par une agitation brouillonne et souvent contre-productive.

La France a de la sorte perdu cinq années supplémentaires à un moment où elle n’avait pas les moyens de s’offrir un tel luxe compte tenu de l’inaction de Jacques Chirac après 2002. Cela était prévisible au vu de ce que l’on savait déjà de Nicolas Sarkozy avant son élection à la magistrature suprême, y compris dans ses attributs fétiches de ministre de l’Intérieur. Dans aucune de ses fonctions ministérielles il n’avait brillé, sauf à considérer que faire du bruit équivaut à gouverner. Le seul étonnement que l’on puisse éprouver a trait à la naïveté dont ont fait preuve les médias et l’électorat en 2007 en prenant au sérieux un candidat dont l’incompétence et l’absence de sens républicain étaient pourtant patentes (3).

Sortir du national-libéralisme

Néanmoins, l’enjeu du second tour de la présente présidentielle ne peut se limiter au TSS, « Tout sauf Sarko ». Il ne s’agit pas simplement de renvoyer un homme au cabinet d’affaires qu’il n’aurait jamais dû quitter. Il s’agit de rompre avec une orientation générale dont le style personnel du président de la République sortant n’est que le symptôme, souvent grotesque, et qui en dévoile les apories, à l’instar de celui de Silvio Berlusconi ou de Vladimir Poutine.

Pour caractériser cette orientation prise au début des années 1980, dans la foulée de l’arrivée au pouvoir de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et de Ronald Reagan aux Etats-Unis, et dans un second temps sous la houlette de François Mitterrand lorsque celui-ci s’est rallié à la politique du franc fort, on parle habituellement de néo-libéralisme. Je préfère pour ma part la qualifier de national-libérale. Non que le terme de néo-libéralisme soit erroné. Mais il me semble limité, voire biaisé. En premier lieu, il prend pour argent comptant l’idéologie des adeptes de cette approche qui, peu ou prou, se réfèrent aux Ordoliberalen, et en particulier à Alexander von Rüstow, parfois sans le savoir, tels autant de  Monsieur Jourdain. En second lieu, et de ce fait, il en occulte des aspects importants au risque de commettre des contresens à son sujet.

En effet, nombre des contradictions dans lesquelles nous nous sommes enfermés à propos de nos finances publiques, du rôle de l’Etat, de la défense de nos libertés publiques, de notre place dans la globalisation procèdent d’une erreur initiale d’analyse qui participe précisément du discours néo-libéral et qui tient pour vrai celui-ci. De l’altermondialisme à l’extrême droite, en passant par le PS et l’UMP, nous postulons que la globalisation est antinomique de l’Etat et des identités nationales. Or, depuis la fin du XVIIIe siècle, l’universalisation du capitalisme est allée de pair avec celle de l’Etat-nation comme seule forme d’organisation politique légitime, et avec l’affirmation d’identifications particularistes qui en sont le corollaire plutôt que la négation ou la subversion. Par exemple, le Printemps des Peuples, en 1848, a coïncidé avec l’apogée du libre-échange. L’intégration de l’Afrique subsaharienne au marché mondial capitaliste s’est accompagnée de son découpage en territoires coloniaux qui seront la matrice des Etats-nations postcoloniaux. La dislocation de l’Union soviétique et de la Yougoslavie a donné naissance à une galaxie d’Etats-nations, et non à leur dissolution directe dans le marché mondial. La sortie de la Chine du maoïsme a débouché sur sa conversion au capitalisme et sur la poursuite de son affirmation nationale à l’échelle du monde autant qu’à celle de l’Asie. Et, dans tous ces cas, cette synergie de la globalisation capitaliste et de l’universalisation de l’Etat-nation a engendré des identifications particularistes d’ordre régionaliste, ethnique ou confessionnel : le tribalisme en Afrique, le communalisme en Inde, le confessionnalisme au Liban, les revendications d’autochtonie que l’on retrouve au détour du conflit israélo-palestinien, de la guerre du Kosovo, des grands déchirements politiques de l’Afrique subsaharienne contemporaine ou des mouvements identitaires européens. Les historiens et les anthropologues ont également démontré combien l’imaginaire des cultures nationales et populaires « authentiques », singulièrement dans l’Europe centrale et balkanique, Turquie comprise, est un produit dérivé de la formation de l’Etat-nation et de la progression de l’économie capitaliste mondiale, à partir du XIXe siècle. En France même, les « petites patries » de la République, auxquelles nous sommes si attachés, sont des fonctions de l’Etat-nation. Et les gastronomies de terroir, dont nous nous enorgueillissons sans voir qu’elles sont une première expression de cette « diversité » qui aujourd’hui nous effraye ou nous ravit, sont les conséquences de l’unification du marché national qu’ont rendue possible, in abstracto, le mode de production capitaliste et, concrètement, le chemin de fer reliant avec une régularité métronomique les campagnes aux Halles de Paris et des autres grandes villes : le camembert n’est pas le rejeton d’une identité normande ancestrale ou du génie français, mais celui du marché (4).

De ce point de vue, l’hypothèse d’un jeu à somme nulle entre la mondialisation et l’Etat, entre la globalisation et l’identité nationale, jeu à somme nulle dans la représentation duquel nous nous sommes laissés piégés par les idéologues de l’extrême droite, du souverainisme de gauche et de l’altermondialisme, nous accule à des choix impossibles. Leur inanité, en termes de politiques publiques, ne fait qu’exacerber un débat stérile et les rages sociales. Et le « style » agité de Nicolas Sarkozy est le symptôme de cette aporie. Tel Louis de Funès, celui-ci n’a d’autre solution que de trépigner face à une réalité que ses instruments intellectuels lui interdisent d’appréhender. Il n’est pas certain qu’Angela Merkel, qui l’a affublé de ce surnom, en comprenne complètement la pertinence car elle partage elle aussi, mais sur un mode fédéral plutôt que jacobin, la croyance dominante. Néanmoins, n’oublions pas que le chef de l’Etat est notre ombre, ou notre reflet : ce sont bel et bien ses illusions que nous avons portées au pouvoir en votant pour lui en 2007, et il ne suffira pas de supprimer le symptôme pour guérir de la maladie. Aussi faut-il d’abord briser ce cercle vicieux dans lequel s’empêtre notre pensée politique.

Il est par exemple faux de voir dans l’Etat la victime des marchés globaux. Ou alors il s’agit d’une victime consentante. La libéralisation de la finance, dans les années 1980, a été une politique publique que des gouvernements nationaux ont successivement mise en œuvre, dans le sillage de la Grande-Bretagne, selon la conception de l’intérêt national que cette dernière a fait prévaloir pour tirer le meilleur parti du marché en pleine expansion des Eurodollars et des Eurobonds, à partir de la fin des années 1950, et pour procéder au Big Bang du Stock Exchange, en 1986. Le Royaume-Uni, dans son histoire, a toujours donné la priorité à sa suprématie financière et monétaire sur le développement de son industrie, quelle que fût la puissance de celle-ci au XIXe siècle (5). Et, de fait, la politique néo-libérale de Margaret Thatcher, puis de Tony Blair s’est soldée par sa désindustrialisation méthodique en même temps que prospérait la City. Pour autant, la Grande-Bretagne n’a point abandonné ses prérogatives régaliennes. Il est révélateur que ses banques et son Trésor aient été protégés des aléas des marchés financiers en pouvant continuer à emprunter en dernier ressort auprès de la Banque d’Angleterre, ce que les gouvernements de l’Euroland ont eu l’imprudence de ne plus s’autoriser par un zèle intempestif de néophyte de la dérégulation.

De même, le pouvoir de nuisance des agences de notation, dont se plaignent les Etats, est issu de toute une série de dispositions légales et réglementaires que ces derniers ont imposées à leurs administrations, à leurs collectivités locales, à leurs établissements bancaires et à leurs entreprises, et qu’ils pourraient fort bien rapporter de manière concertée à l’échelle de l’Union européenne s’ils le décidaient. En dépit des rodomontades de Nicolas Sarkozy, l’aggravation de la crise, depuis 2008, procède de la décision ô combien politique de ne pas remettre en question le système financier que les Etats eux-mêmes ont construit depuis les années 1980, hormis quelques mesures cosmétiques sans influence réelle sur le cours des choses.

Certes, l’endettement des Etats est un vrai problème. Mais il a été statistiquement construit sur la base des critères de la gouvernance financière qui sont économiquement arbitraires et contestables. Ainsi, sera pris en compte dans l’évaluation d’une entreprise (ou d’une institution publique) le coût de la masse salariale sans que soit considéré celui de la réduction jugée nécessaire de sa main d’œuvre titulaire : le coût du recours à une main d’œuvre intérimaire moins bien payée mais plus chère, du fait de la rétribution des intermédiaires, et moins qualifiée ; le coût indirect du chômage ou de la précarité qui pénalisent la consommation, l’accès au logement, l’investissement éducatif, les rentrées fiscales ; le coût de la souffrance au travail qui est devenue un vrai problème social, comme l’ont illustré les suicides à la chaîne chez France Télécom et dans d’autres établissements ou l’extravagante consommation de neuroleptiques, remboursables, par la population française. Pareillement, la réduction de la dépense publique suppose le démantèlement progressif ou l’évidement des services publics et la diminution du nombre des fonctionnaires, sans que l’on s’interroge sur le coût économique de la généralisation de la sous-traitance, de la dégradation de la qualité des services rendus aux usagers et aux investisseurs, des conséquences environnementales, du transfert de la charge de l’Etat aux ménages. Un exemple simple, qui a placé le prix des carburants au cœur de la campagne électorale : les habitants des zones rurales sont de plus en plus contraints de se déplacer en voiture particulière – faute de transports publics – sur des dizaines de kilomètres pour accéder aux guichets de la Poste, des administrations et d’EDF désormais concentrés dans quelques chefs-lieux, pour faire leurs achats dans les supermarchés en raison de la disparition des commerces dans les villages… ou pour remplir le réservoir de leur automobile du fait de la fermeture des stations d’essence dans les bourgs. Cette politique de désertification des campagnes est peut-être un gain pour l’Etat ou les grandes entreprises, mais elle a aussi un double coût : un coût politique, avec la montée d’un Front national qui n’apporte aucune réponse viable aux problèmes du pays et hypnotise celui-ci par ses mirages ; un coût économique pour les ménages, dont certains se voient appauvris au point de ne plus pouvoir se chauffer, et dont d’autres doivent renoncer à une part de leurs dépenses éducatives au détriment de leurs enfants et donc, à terme, de l’intérêt national. Si l’on y regarde de plus près, la RGPP s’apparente à une gigantesque opération de prélèvements obligatoires sournois au détriment du contribuable, de l’effectivité des services auxquels il a droit, et de sa capacité financière à y accéder. Venant de gouvernements qui se targuent de relâcher la pression fiscale et qui ne trouvent pas de mots assez durs pour stigmatiser la faiblesse coupable de la gauche envers l’impôt, elle s’apparente à une escroquerie politique. Dans le même temps, la libéralisation des marchés n’a nullement profité au consommateur comme le démontre la tarification opaque de la téléphonie mobile, des compagnies aériennes ou de la SNCF qui consiste de plus en plus en un racket. Les économistes aiment à parler du « choix rationnel » de l’acteur. Encore faudrait-il que celui-ci soit informé, et non pas enfumé.

Par ailleurs la recomposition de l’Etat, sous la forme de sa « privatisation » (6) –et non de son retrait, comme on l'ânonne– débouche sur l’instauration d’un nouvel absolutisme. Jamais le Léviathan n’a été aussi puissant ni aussi intrusif. La « décharge » d’un certain nombre de ses fonctions régaliennes au bénéfice d’opérateurs privés, les politiques de libéralisation économique, l’aggravation des inégalités sociales que ces dernières ont entraînées, au dire des statistiques, se sont accompagnées de la généralisation d’un contrôle policier systématique de l’ensemble de la population, de plus en plus digne du totalitarisme qu’annonçait George Orwell grâce aux avancées de la technologie. Si l’on en croit le sénateur Alex Türk, président de la Commission nationale de l’informatique et des libertés jusqu’en 2011, le pire reste à venir dans ce domaine (7). En outre, la prison, institution coercitive s’il en est, constitue désormais la réponse que l’on apporte aux pauvres, selon une évolution perceptible dès les années 1970 aux Etats-Unis (8). La dénonciation de l’« assistanat », l’exaltation de la « tolérance zéro » dans lesquelles se sont illustrés Nicolas Sarkozy et l’UMP depuis cinq ans ne sont que l’habillage idéologique de ces options, par décalcomanie de thématiques développées outre-Atlantique depuis quarante ans avec les résultats que l’on connaît, et qui devraient continuer à nous sembler éloignés de notre idéal ou « modèle » social européen. Non seulement le « tout répressif » n’a pas fait reculer la délinquance en France, comme le démontre le constat d’échec de la politique de Nicolas Sarkozy en matière de sécurité, mais sa soumission aux règles du new public management a généralisé un sentiment d’esseulement dans une partie de l’électorat : la « politique du chiffre » a amené les fonctionnaires de police, au demeurant de moins en moins nombreux, et soumis à l’ « obligation de résultat » dont dépendent maintenant leur rémunération et leur promotion, à ne plus enregistrer les plaintes des citoyens relatives aux délits qui ne correspondent pas à la priorité de l’exécutif – la lutte contre l’immigration dite clandestine, et de plus en plus contre l’immigration tout court – ou qui sont trop longs à élucider, quand bien même ces transgressions de la loi sont celles qui concernent le plus directement la vie quotidienne et sont les plus mal vécues (9).

En bref, l’Etat est devenu plus dur, plus injuste sous le couvert du néo-libéralisme. Et son bras armé est désormais le secteur privé, tout comme des bourgeois, les fermiers généraux, de triste mémoire, étaient les agents de la monarchie absolue. Par exemple, ce sont des compagnies aériennes privées, et des sociétés privées de sécurité, qui ont évidé le droit constitutionnel d’asile de toute substance en contrôlant les titres de séjour à l’embarquement, dans les aéroports des pays du « Sud », et en empêchant les réfugiés de se rendre en Europe pour y faire valoir leur cause, ou qui transmettent aux douanes américaines toutes sortes d’information sur notre vie personnelle, au grand dam du Parlement européen. Ce sont des armées privées qui assurent la sous-traitance des interventions militaires des Etats-Unis à l’étranger, comme en Amérique latine, en Irak ou en Afghanistan. Ce sont des banques privées qui surveillent pour le compte des services secrets occidentaux les flux financiers afin de détecter d’éventuelles connexions avec les organisations terroristes, ou pour celui de Tracfin afin d’identifier les sources d’argent sale. Ce sont des chaînes privées de télévision qui montent en épingle des faits divers souvent tragiques, mais statistiquement insignifiants, et qui entretiennent un climat anxiogène propice à la promulgation et à l’application d’une législation de plus en plus sévère. L’Etat, quand il veut, peut. Mais, manifestement, le 11-Septembre a été un stimulus plus puissant pour le mettre en branle, sur le registre du Big Brother, que la crise financière qui menace de nous engloutir sans qu’elle l’incite à relever le défi de la sécurité…sociale ! Et la « décharge » de certaines de ses fonctions régaliennes au bénéfice d’entreprises, souvent liées du reste aux détenteurs du pouvoir politique, lui permet d’échapper au contrôle démocratique ou à l’autorité suprême de la Justice.

Funeste erreur, donc, que de voir dans le marché l’antipode de l’Etat. Les deux vont la main dans la main, et ceux qui en doutent soit s’égarent soit nous égarent. Le plus probable est d’ailleurs qu’ils fautent des deux manières. La confusion qui en découle est propice à l’épanouissement de certains intérêts et engendre une économie politique particulière que les idéologues du national-libéralisme tendent à naturaliser, au gré de ces questions lourdes d’un gros bon sens supposé être « populaire » qu’affectionne Nicolas Sarkozy dans ses interviews et ses meetings et qui contiennent leurs réponses : « Préférez-vous la pluie au beau temps ? », « Compatissez-vous avec les criminels ou avec leurs victimes ? », « Souhaitez-vous une augmentation du chômage ? », « Voulez-vous que la France devienne la Grèce ou l’Espagne ? ». Ainsi, nul ne s’étonne plus que l’Etat choisisse d’expulser 30 000 sans papiers par an plutôt que de recruter 30 000 infirmiers, enseignants ou chercheurs – le coût serait grosso modo le même (10) – ou puisse financer des places de prison plutôt que des lits d’hôpital. Et chacun se résigne à la multiplication, à grand renfort de subventions publiques, de caméras de vidéosurveillance, aussi budgétivores qu’inutiles, dans des municipalités désargentées et privées par le pouvoir central de policiers ou de gendarmes.

Trente deux ans de national-libéralisme nous ont conduits à la crise financière, à la désorganisation de l’économie réelle, à la désindustrialisation, à l’aliénation de nos libertés publiques les plus élémentaires, à une progression fulgurante de la pauvreté et du chômage, et même à un recul de l’espérance de vie dans la vertueuse Allemagne (11). Le national-libéralisme ne nous sortira pas de l’ornière dans laquelle il nous a jetés. Il confisque même notre avenir en compromettant la santé publique, l’instruction et les institutions du savoir fondamental, qui obéissent désormais à des logiques de court terme. Mais nous ne pourrons en tourner la page que si nous reconnaissons l’inséparabilité de l’Etat-nation et de la globalisation des marchés pour en élaborer une nouvelle combinatoire. Son déni nous fourvoie dans des politiques schizophréniques : d’un côté, nous payons pour la francophonie ou pour le rayonnement international de nos universités, et, de l’autre, nous finançons les lois Pasqua-Sarkozy-Guéant qui dissuadent ou empêchent les étudiants et les intellectuels étrangers de se rendre en France ; d’un côté, nous nous indignons des délocalisations, et, de l’autre, nous nous lamentons de ne plus exporter suffisamment ; d’un côté, nous sacrifions notre recherche fondamentale sur l’autel de la recherche & développement tout en rognant sur l’Education nationale, et, de l’autre, nous en appelons à la restauration de la compétitivité de notre industrie qui repose à terme sur notre capital scientifique et la qualité de notre main d’œuvre ; d’un côté, nous dérégulons à tout va et, de l’autre, nous exaltons la souveraineté nationale ; d’un côté, nous subordonnons le public à la logique du marché, et, de l’autre, nous bradons au secteur privé les ressources du public. Ce genre de contradictions mal assumées nous condamne à l’impuissance, à la frustration et à la colère.

La sortie du national-libéralisme implique en définitive que nous replacions l’Etat-nation au cœur de la problématique du marché, non pas pour revenir aux vieilles lunes de l’économie administrée, mais pour réhabiliter les nécessités de l’économie réelle, l’impératif de la justice sociale qui en a fait les grandes heures, la reconnaissance de la compétence professionnelle et des métiers, la dignité du travail et au travail, l’universalité qui procède toujours par réinvention de la différence plutôt que par uniformisation culturelle.

De cela, Nicolas Sarkozy est évidemment incapable, quels que soient ses talents de prestidigitateur. Il a eu cinq ans pour en apporter la preuve. Réputé, et parfois raillé, pour son sens de la synthèse, François Hollande est peut-être mieux préparé à envisager un nouvel équilibre dans la synergie entre l’Etat-nation et la globalisation capitaliste, consubstantielle aux deux derniers siècles. Mais, à quelques échappées belles près, cette très longue campagne électorale n’a pas fourni à la gauche l’opportunité de rompre avec les idées reçues et de faire acte d’imagination, à la fois politique et intellectuelle, pour en finir avec la dictature de la finance, du chiffre, des normes, de l’évaluation et des résultats qu’a instaurée le national-libéralisme, et avec la déshumanisation ubuesque dont il a été le fourrier, sans pour autant retourner aux recettes d’un âge révolu. La vocation du chercheur en sciences sociales est de servir ce devoir d’imagination et d’être un empêcheur de réformer, ou de régresser, en rond – tâche digne de Sisyphe si l’on en juge par le peu d’appétence du débat public pour la spéculation intellectuelle, bien que celle-ci soit moins dévastatrice que son homologue financière.   

 

(1) Le Monde, 27 avril 2012.

(2) Peter Brown, Genèse de l’Antiquité tardive, Paris, Gallimard, 1983, p. 17.

(3) Le bilan de Nicolas Sarkozy : la réalité a dépassé l’appréhension (billet du 23 avril 2012)

(4) Je reprends ici une problématique que j’ai développée dans L’Illusion identitaire (Fayard, 1996) et Le Gouvernement du monde. Une critique politique de la globalisation (Fayard, 2004). Sur l’exemple précis du camembert, voir Pierre Boisard, Camembert. A National Myth, Berkeley, University of California Press, 2003 (le livre a été initialement publié chez Calmann-Lévy en 1992).

(5) Peter J. Cain, Anthony Hopkins, British Imperialism, Londres, Longman, 1993.

(6) Béatrice Hibou, La Privatisation des Etats, Paris, Karthala, 1999.

(7) Alex Türk, La Vie privée en péril. Des citoyens sous contrôle, Paris, Odile Jacob, 2011.

(8) Christian Parenti, Lockdown America. Police and Prisons in the Age of Crisis, Londres, Verso, 1999.

(9) Sur les limites et les effets pervers de la « politique du chiffre » dans la police, cf Libération, 12 octobre 2011 ; et dans le domaine, désormais indissociable, de l’immigration, Le Monde, 15 janvier 2009.

(10) Une expulsion de sans papier coûte 27 000 euros, selon la Cimade qui s’appuie sur des rapports du Sénat et de la Cour des Comptes (La Croix-L’Evénement, 2 décembre 2008 et Le Monde, 30 octobre 2009.) Soit le salaire d’un jeune chercheur, charges sociales comprises. Toujours selon la Cimade, le coût de la politique d’expulsion aurait été en 2009 de 533 millions d’euros. La même année, le seul coût annuel du maintien des étrangers dans les centres de rétention administrative s’élevait à 190,5 millions d’euros (Le Monde, 3 juillet 2009).

(11) En Allemagne, de source officielle, l’espérance de vie des personnes à bas revenu est passée de 77,5 ans en 2001 à 75,5 ans en 2011 –de 77,9 ans à 74,1 ans dans les Ostländer–, et l’espérance de vie en bonne santé de 60 ans en 1995 à 58,8 ans en 2007 (dans le même temps, l’espérance de vie en bonne santé en France a progressé de 62,4 ans à 64,2 ans). Sur l’implosion de l’hôpital public en Grande-Bretagne, voir Le Monde, 14 avril 2012.

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