Billet de blog 14 janv. 2012

Laïcité et jours fériés

La proposition d’Eva Joly concernant une modification des jours fériés à référence religieuse induit pas mal de remous et de débats, y compris sur Médiapart.  Tentons de reprendre sereinement la question.

Jean Baubérot
Professeur émérite de la chaire « Histoire et sociologie de la laïcité » à l’Ecole pratique des Hautes Etudes. Auteur notamment de deux « Que sais-je ? », La laïcité expliquée à M. Sarkozy (Albin Michel) et (avec M. Milot) Laïcités sans frontières (le Seuil).
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La proposition d’Eva Joly concernant une modification des jours fériés à référence religieuse induit pas mal de remous et de débats, y compris sur Médiapart.  Tentons de reprendre sereinement la question.

Bien sûr, on peut tout à fait se trouver en désaccord avec cette proposition (j’y reviendrai), mais certaines invectives n’ont pas lieu d’être. Une fois encore, on accuse la candidate verte de ne pas être culturellement vraiment française, incapable de comprendre soit  «l’histoire chrétienne de la France», soit  «la laïcité», c’est selon. De telles accusations constituent un des nombreux signes de l’abaissement du débat démocratique. Pour être un «bon Français», une personne à double nationalité n’aurait pas le droit de faire des propositions dites «controversées».  Les «élites» sont-elles toutes devenues des «Braves gens [qui] n’aiment pas que / L’on suive une autre route qu’eux», comme le chantait Brassens? De plus, dans le cas précis, l’accusation est assez risible puisqu’Eva Joly reprend une recommandation phare, adoptée à l’unanimité par la Commission Stasi. Celle-ci était donc uniquement composée de pseudo-Français incapables de comprendre leur pays! Faudra-t-il descendre dans la rue en criant: «Nous sommes tous des écolos norvégiens» pour protester contre ce nationalisme culturel qui oblige à une pensée unique franco-française?

L’invocation de la loi de 1905 est boomerang pour ceux qui se drapent dans cette loi pour refuser a priori toute légitimité à la proposition de Joly. Encore une fois, si l’on veut se référer à cette loi, il faut avoir un minimum de connaissance à son sujet. Or l’élaboration de la loi a abordé la question des jours fériés religieux. Il a été proposé de les supprimer en tant que tel et de les remplacer par des jours fériés liés «à des dates astronomiques». Au lieu de l’Ascension, nous aurions eu un jour célébrant la venue de l’été; au lieu de Noël, une fête célébrant le retour de l’allongement des jours. Etc. Cette proposition a été massivement refusée par 466 voix contre 60. En conséquence, les jours fériés religieux ont été maintenus et l’Article 42 énonce: «Les dispositions légales relatives aux jours actuellement fériés sont maintenues». A noter, d’ailleurs, que c’est la IIIe république, au moment même où elle prenait des mesures laïcisatrices, en 1886, qui avait rajouté un jour férié religieux à la liste! En revanche, en Uruguay,  le 25 décembre devint, au début du XXe siècle, le Jour de la famille, la semaine sainte, la semaine du Tourisme, le 15 août la fête de la plage...

Sans «remettre en cause» les jours fériés catholiques (rappelons que les protestants ne fêtent ni le 15 août ni la Toussaint et que Noël, Pâques et la Pentecôte ont des dates différentes chez les orthodoxes), la Commission Stasi a déclaré qu’il «convient de prendre en considération que le paysage spirituel français a changé en un siècle. La République s’honorerait donc en reconnaissant les jours les plus sacrés des deux autres grandes religions monothéistes présentes en France, les bouddhistes organisant leur fête principale un dimanche de mai.»

La Commission a émis une double proposition. Première proposition: «A l’école, l’ensemble des élèves ne travailleraient pas les jours de Kippour et de l’Aïd-El-kébir. Ces deux jours fériés supplémentaires devraient être compensés» par une diminution de deux jours des vacances d’été. Seconde proposition: «Dans le monde de l’entreprise, le Kippour, l’Aïd-El-kébir, le Noël orthodoxe ou des chrétiens orientaux seraient reconnus comme jours fériés. Ils seraient substituables à un autre jour férié à la discrétion du salarié. Cette proposition serait définie après concertation avec les partenaires sociaux et en tenant compte des spécificités des petites et moyennes entreprises.» Cette pratique «du crédit du jour férié» existe déjà dans certains pays et dans des organisations internationales. Selon José Bové, c’est ainsi que l’on doit interpréter les propos d’Eva Joly. Dans un cas comme dans l’autre, c’est donc un mauvais procès que de prétendre  que deux jours de congés sont rajoutés en ces temps où il faudrait travailler plus en gagnant moins!

Pour ma part, deux positions me semblent justifiées. La première consiste à dire que l’Article 42 de la loi de séparation était un compromis nécessaire à l’époque, mais n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Il faudrait, en conséquence, laïciser tous les jours fériés sans réduire leur nombre. C’est une proposition cohérente, qui accentue nettement la conception de la laïcité par rapport à la logique de 1905. En fait, elle se situe davantage dans la filiation de la Révolution qui a laïcisé le calendrier, mais sans faire l’erreur d’alors où l’instauration du décadi avait rallongé la semaine. Notons qu’elle ne supprime pas le dimanche, malgré son enracinement chrétien. Ce n’est donc pas l’instauration d’une laïcité absolue: c’est une laïcité plus rigoureuse qu’aujourd’hui, mais qui respecte, autant que faire se peut (puisqu’on maintient le dimanche), l’égalité. Elle implique que l’on cesse d’effectuer une référence sacrale à la loi de 1905; que l’on  cesse de se montrer «créationniste» dans le domaine des sciences sociales, pour reconnaître que le changement social existe !

L’autre position prend également ses distances avec l’obscurantisme qui tend aujourd’hui à faire comme si on pouvait figer l’histoire et le social. Elle consiste à se situer dans la filiation de l’esprit de la loi de 1905 qui a très clairement énoncé que la laïcité à la française (plus douce que la laïcité uruguayenne) est compatible avec des jours fériés à référence religieuse, et à émettre un constat analogue à celui de la Commission Stasi: le paysage spirituel de la France du XXIe siècle n’est plus celui de la France de 1905. Et donc la question de la diversification des jours fériés à référence religieuse se pose. Des jours fériés diversifiés ne sont ni plus ni moins contraires à la laïcité que des jours fériés uniquement catholiques. En quoi des fêtes uniquement catholiques respecteraient les petites communautés religieuses et les athées alors que des fêtes plus diversifiées liées aux religions numériquement les plus importantes, ne les respecteraient pas? Les personnes issues du catholicisme mais qui ne sont plus catholiques adoptent souvent, sans le savoir, la mentalité de catholiques d’avant Vatican II, rétifs au pluralisme.

Aux tenants de «l’histoire chrétienne» de la France, indiquons que leur conception de l’histoire est totalement antiscientifique: cela fait belle lurette que  beaucoup d’historiens ont montré que le judaïsme et l’islam font partie intégrante de l’histoire de France. Pour l’islam, mentionnons simplement la dernière production qui fait autorité dans ce domaine : la volumineuse (XXVII-1217 pages) et très savante Histoire de l’islam et des musulmans en France du Moyen-Age à nos jours (Albin Michel, 2006, sous la direction de M. Arkoun). A ceux qui prétendent que les fêtes catholiques (et elles seules !) seraient «sécularisées», une triple réponse peut être donnée. D’abord des personnes de culture juive ou de culture musulmane fêtent le Kippour ou l’Aïd. Ensuite,  on peut s’inspirer des critères d’ouverture culturelle utilisés par l’Unesco pour inscrire certains monuments religieux dans le patrimoine de l’humanité. Enfin, attention à une laïcité de plus en plus discriminatoire, qui prend prétexte de la sécularisation (qui est tout autre chose que la laïcité) pour être douce avec le catholicisme et dure avec les juifs et les musulmans.

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