La laïcité en campagne… En France, Alsace-Moselle comprise!

Dans la campagne présidentielle, la laïcité a été invoquée à diverses reprises. Le candidat Sarkozy s’est montré fidèle au président, en maniant tour à tour la carotte et le bâton. La carotte consiste à exhiber la fameuse « laïcité positive », axe du début de son mandat, quand le curé lui apparaissait plus apte que l’instituteur à enseigner « la morale ».

Dans la campagne présidentielle, la laïcité a été invoquée à diverses reprises. Le candidat Sarkozy s’est montré fidèle au président, en maniant tour à tour la carotte et le bâton. La carotte consiste à exhiber la fameuse « laïcité positive », axe du début de son mandat, quand le curé lui apparaissait plus apte que l’instituteur à enseigner « la morale ». Certes, Sarkozy n’utilise plus cette expression de « laïcité positive », mais il se situe encore, à différentes reprises, dans la même logique. Les Commissions départementales de la liberté religieuses, actuellement mises en place par Claude Guéant, vont dans ce sens : aborder « tout sujet d’intérêt local » fait partie de leur cahier des charges. Cela peut donner à certaines autorités religieuses l’espoir d’une réofficialisation feutrée des religions au cours d’un éventuel second mandat. D’autant que le président-candidat a profité de la cérémonie des vœux pour dénoncer le projet de constitutionnalisation de la loi de 1905 émis par François Hollande. Il l’a qualifié de « vision intégriste de la laïcité », pas moins ! Et, dernièrement, en visite (presque clandestine, d’ailleurs) à Drancy, il s’est fait « l’apôtre de la défense des cultes » (Le Monde, 12 avril 2012). Président protecteur… y compris des religions !

La carotte s’accompagne du bâton et la laïcité dite « positive » d’une « laïcité restrictive » (Stéphanie le Bars). Dans le contexte actuel, c’est surtout le bâton qui est mis en avant. La stratégie de récupération des voix lepénistes est à l’œuvre. On l’a vu notamment dans l’hypertrophie du débat sur la viande hallal. De façon plus générale, le président revient de façon récurrente, dans ses différents discours, soit sur des «problèmes» résolus depuis belle lurette (les piscines à Lille), soit tout à fait marginaux (le sexe du médecin à l’hôpital : cf. l’enquête sociologique de C. Bertossi et D. Prudhomme qui montre que c’est un faux problème). Des questions essentielles, comme l’égalité des sexes ou la souffrance animale, se trouvent complètement instrumentalisées car traitées uniquement à travers le prisme de « l’islam » et pour pouvoir stigmatiser des membres de cette religion. Quand avez-vous vu Sarkozy mettre en œuvre une politique volontariste d’égalité des salaires, ou faire en sorte que l’UMP obéisse véritablement à la loi sur la parité ? Les journalistes ne devraient-ils pas le questionner sur son pseudo féminisme à géométrie totalement variable ?

Nicolas Sarkozy n’est pas avare de contre-vérités. Il prétend, dans ses discours électoraux, que la laïcité obligerait à une uniformité de menu dans les cantines scolaires, alors que la pratique laïque a toujours été accommodante (en 1903, au moment le plus dur de la laïcité française, on servait du poisson le vendredi, pour respecter l’observance des élèves catholiques). Le problème est seulement que l’accommodement reste raisonnable et n’induise pas une contrainte excessive pour l’institution scolaire : c’est ce qui a été réalisé à Lyon, notamment, avec l’alternative de menus avec viande et de menus végétariens. De même, le président-candidat dévoile le caractère avant tout électoraliste de la loi contre le voile intégral. Il en fait une loi de laïcité (pour pouvoir déblatérer contre les socialistes qui, majoritairement, n’ont pas pris part au vote) alors même que cette loi invoque uniquement un motif d’ordre public. Et pour cause : six juristes ont été auditionnés par la Mission parlementaire sur le voile intégral, quatre étaient contre la loi, deux s’y sont montrés favorables. Mais tous ont déclaré explicitement qu’il était juridiquement impossible d’invoquer la laïcité pour une telle loi. Dans l’espace public, la laïcité est, en effet, avant tout, la liberté de conscience.

Et cela révèle un problème plus général. En matière de laïcité, comme dans d’autres domaines, Sarkozy est devenu maître es-confusion du langage. Il a l’art de vider les mots de leur sens et de leur donner le sens éphémère qui lui plait, celui qui lui convient à un moment précis, pour effectuer un effet d’annonce. Ainsi, nous l’avons vu, la laïcité peut être investie chez lui d’une signification cléricale ; en revanche la pratique de l’UMP (mais aussi, malheureusement, de certains à gauche) et ses discours actuels opèrent un glissement de la neutralité arbitrale de la puissance publique à la neutralisation de larges secteurs de l’espace public. Dans les deux cas, la dynamique de la séparation entre la religion et l’Etat est brisée, le refus de nouvelles libertés laïques (possibilité de l’euthanasie, du mariage entre personnes de même sexe, avancées en bioéthique,…) s’avère sans appel. Dans les deux cas, en fait, c’est la même vision ethnicisante de la religion : les « racines chrétiennes » ou « judéo-chrétiennes » d’un côté, et de l’autre, le « préfet musulman » ou, à propos du drame de Toulouse-Montauban, le chrétien « musulman d’apparence » !

Sans attendre monts et merveille d’une alternance, il est possible de raisonnablement espérer qu’elle relancera la dynamique séparatrice, rendra possible une approche plus globale de la laïcité et renouera le lien, que même Chirac avait effectué, entre laïcité et lutte contre les discriminations. Actuellement, la République est constitutionnellement laïque, mais aucune définition n’est donnée de la laïcité. C’est pourquoi la proposition d’inscrire l’essentiel de la loi de 1905 dans la Constitution va dans le sens d’une refondation républicaine et démocratique de la laïcité. Si ce processus de constitutionnalisation se met en route, la situation dérogatoire de l’Alsace-Moselle sur laquelle un pieux silence a régné fera partie du débat. Et l’on s’apercevra alors que les choses sont plus complexes que cela n’a été dit par des candidats de gauche : d’une part, il est impossible de constitutionnaliser l’exception d’Alsace-Moselle, d’autre part on ne peut l’abolir du jour au lendemain par un simple décret.

Rappelons qu’en Alsace-Moselle il existe, contrairement à l’Article 2 de la loi de 1905, des « cultes reconnus », salariés par l’Etat (catholicisme, judaïsme, protestantisme luthéro-réformé). Il existe également, contrairement à la loi de 1882 laïcisant l’école publique, des cours confessionnels de religion à l’école publique (obligatoires, sauf dispense). En 2011, le Conseil constitutionnel a reconnu que cette législation locale est contraire à l’égalité et qu’elle ne peut subsister qu’à titre transitoire (même s’il s’agit d’un transitoire qui dure… depuis 1919). Les autorités ecclésiastiques des trois départements de l’Est se disent « très attachées » à ce statut. Bien sûr, puisqu’il leur donne le beurre et l’argent du beurre : en effet, tout en dérogeant à l’Article 2 de la loi de 1905, elles sont au bénéfice de l’Article 1 qui garantit le libre exercice des cultes. En son temps, Pasqua, alors ministre de l’Intérieur, avait précisé que leur clergé bénéficiait de la même liberté que celui du reste du territoire français. Mais la manière dont ces autorités refusent, de façon crispée, tout débat sur la question montre qu’elles sont moins assurées du soutien massif de la population locale qu’elles ne le prétendent. Il serait intéressant de demander à cette population ce qu’elle choisirait entre l’établissement de la séparation et… payer le clergé local sur les impôts locaux. Et si l’on souhaite de continuer à faire payer le clergé alsacien-mosellan par l’ensemble des Français, alors ce sont tous les Français qu’il faut consulter.

On l’aura compris, je suis partisan d’appliquer la loi de 1905 à l’Alsace-Moselle, comme à la Guyane où le catholicisme est toujours un « culte reconnu ». Mais, contrairement à ce dernier cas (lié à un décret qui date de Charles X), un simple décret ne suffit pas. La situation d’Alsace-Moselle est complexe (encore plus que le résumé que je viens d’en faire). On ne la changera pas en 24 heures et sans concertation. L’important est de commencer un processus. Il serait d’ailleurs intéressant d’entrer dans une démarche qui ne se contenterait pas de supprimer ce qui doit l’être. Ainsi, je pense qu’un cours confessionnel de religion n’a pas sa place à l’école publique. Mais rien n’empêche d’utiliser le créneau horaire qui serait libéré dans les écoles des trois départements de l’Est à l’expérimentation d’un cours laïque sur le « fait religieux » (et symbolique), analysant de façon pédagogique les divers systèmes de sens.

D’autres mesures pourraient être prises par la gauche pour refonder la laïcité républicaine. J’ai effectué plusieurs propositions en ce sens, dans mon récent ouvrage La laïcité falsifiée (p. 121-144), publié aux éditions La Découverte. On aura l’occasion d’en reparler, j’espère !

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