Afghanistan: constat présidentiel d’un échec annoncé

La découverte, par Nicolas Sarkozy, le 20 janvier, que la guerre tue, et la conclusion qu’il en a tirée, avec sa promptitude habituelle, confirme que celui-ci n’a pas l’étoffe d’un capitaine de gros temps, malgré ce qu’il veut faire croire.

La découverte, par Nicolas Sarkozy, le 20 janvier, que la guerre tue, et la conclusion qu’il en a tirée, avec sa promptitude habituelle, confirme que celui-ci n’a pas l’étoffe d’un capitaine de gros temps, malgré ce qu’il veut faire croire.

Tout d’abord, un bon capitaine ne jette pas son navire dans une tempête dont tous les météorologues soulignent l’implacabilité. C’est pourtant ce que le président de la République a fait au printemps 2008, en envoyant en Afghanistan des troupes de combat au sol.

L’une des marques de fabrique du sarkozysme, bien au-delà de la seule personne du chef de l’Etat, a été de vouloir à tout prix effacer l’affront du veto de la France à l’intervention des Etats-Unis en Irak –veto dont le héraut avait été, circonstance aggravante, Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères– et de reconquérir le cœur des Américains, tout au moins celui de l’administration Bush. Telle était l’obsession des hauts fonctionnaires de Bercy, soucieux de renouer le dialogue avec Washington au sujet de la définition des normes économiques et financières à l’échelle «globale» –en particulier de Ramon Fernandez, l’un des conseillers économiques du président de la République, aujourd’hui directeur du Trésor– et de la camarilla néo-conservatrice du Quai d’Orsay qui a la haute main sur la politique de la France vis-à-vis de l’Iran depuis 2002, et dont Thérèse Delpech, récemment décédée, était la vigoureuse doctrinaire. A court d’idées personnelles et de compétence dans le domaine de la politique étrangère, Nicolas Sarkozy a été en quelque sorte le fondé de pouvoir de ce lobby atlantiste et, paradoxalement, très cocardier, qui ne fait confiance qu’aux hauts fonctionnaires qu’il identifie comme étant «bleu blanc rouge» (sic) et qui n’hésite pas à purger, voire à diffamer, les autres. Le président de la République y a seulement ajouté sa touche personnelle d’agitation diplomatique, de mimiques colériques, crispées ou faussement bonhommes, d’américanisme un tantinet puéril, et de sionisme électoraliste.

Ce fut dans ce contexte qu’il réintégra la France dans l’Otan sans négocier la moindre contrepartie tangible, et en en payant au contraire le prix fort: celui d’une entrée dans la guerre d’Afghanistan, alors que l’échec militaire des Etats-Unis et de leurs alliés était inéluctable et annoncé. Après le 11 septembre 2001, Jacques Chirac et Lionel Jospin, avec sagesse, avaient concédé le minimum syndical de solidarité transatlantique en mettant au service de Washington les forces secrètes françaises, dont l’expérience afghane était avérée et qui constituaient une vraie plus-value sur le terrain, et quelques avions, basés en Asie centrale.

Envoyer des troupes de combat au sol était une folie. Force m’est de renvoyer à une chronique que j’avais publiée en mai 2008, dans les colonnes du mensuel Alternatives économiques, sous le titre sinistrement prémonitoire de: «En route pour le bourbier afghan!», et que je concluais déjà de la manière suivante: «La France se jette tête baissée dans un pari perdu d’avance». Nous y sommes. Je n’ai jamais partagé, pour ma part, la croyance dite républicaine selon laquelle l’impératif de l’union nationale nous ordonne de faire front pour envoyer nos soldats sous-équipés à une mort aussi certaine que vaine. Et une période électorale exige au contraire de tenir un langage de vérité pour que les citoyens se déterminent en connaissance de cause. Je n’hésite donc pas à répéter aujourd’hui que le président de la République a fait preuve d’une criminelle incompétence dans la gestion de ce dossier. Et d’ajouter que sa politique sur le terrain a été militairement incohérente, au grand dam de l’armée chargée de la mettre en œuvre en passant d’une mission de combat à une mission de formation, désormais «suspendue» (1).

La France est le pays de la coalition qui a enregistré le plus de pertes depuis janvier 2011. Ce qui n’empêchait pas Nicolas Sarkozy de déclarer, le 11 août de cette même année, quelques heures après la mort du 74e soldat français, que «ces opérations récentes traduisent l’intensité de combats désespérés des insurgés». Il eût été plus honnête d’admettre que le choix avait été fait de déployer nos troupes dans la région la plus dangereuse de l’Afghanistan, surtout depuis l’offensive de l’Otan dans le sud du pays, en 2009-2010, et que l’annonce du retrait progressif de ces dernières, à l’horizon de 2014, «a donné un avantage psychologique indéniable» aux talibans, selon les propres mots de l’ambassadeur de France à Kaboul de 2008 à 2011, Jean d’Amécourt (2). Il eût été surtout plus avisé de comprendre que cette guerre était sans issue heureuse, à partir du moment où notre allié supposé, le Pakistan, était simultanément notre principal ennemi sur le terrain et ne ménageait pas son soutien au mouvement armé que nous combattions. Les précédents historiques auraient également dû mettre en garde le chef de l’Etat: ni les Anglais, au XIXe siècle, ni les Russes, au XXe, n’étaient parvenus à prendre le contrôle militaire de l’Afghanistan. Comme l’avait dit l’Imam Khomeyni à l’ambassadeur soviétique venu l’avertir de l’intervention de son pays, en 1979: «Il est aisé d’entrer en Afghanistan, il est plus difficile d’en sortir». La politique est l’art du possible, et à l’impossible nul n’est tenu, pas même Nicolas Sarkozy. Or, vaincre les talibans était impossible, et notre retrait tourne en effet à la débandade.

La décision de Nicolas Sarkozy de cantonner nos troupes dans leurs casernements et d’envisager leur départ prématuré par rapport au calendrier annoncé sonne comme un aveu d’impuissance qui ne contribuera pas à l’image de la France dans le monde, singulièrement écornée par une diplomatie erratique. Plus grave encore, elle donne aux talibans un avantage tactique et stratégique qui risque fort d’être coûteux en vies humaines dans les prochains mois. Accessoirement, elle achève de discréditer le président de la République aux yeux de Barack Obama et de ses partenaires européens en revenant sur les engagements pris lors du sommet de l’Otan à Lisbonne, en novembre 2010 (3). Elle confirme la pusillanimité d’un capitaine qui affirmait encore, en août 2010, que la France demeurerait «en Afghanistan avec ses alliés aussi longtemps que nécessaire» et que ses résolutions ne seraient «pas soumises à des calendriers artificiels ou à des humeurs médiatiques» (4). Elle ne le grandit décidément pas puisqu’il a fait porter le chapeau de l’intervention française… à son prédécesseur, en s’adressant au corps diplomatique, le 20 janvier, paraissant ainsi fuir sa responsabilité personnelle dans ce désastre.

Une fois de plus, il ne reste de cette politique que des mots creux: «combat des démocraties pour défendre leurs valeurs» face à la «barbarie», «lutte contre les forces de l’obscurantisme», et bien sûr l’inévitable prétexte de la protection des femmes contre la sauvagerie de l’islam. Des mots et des morts, Français ou Afghans.

 

(1) Le Monde, 22-23 janvier 2012, p. 3.

(2) Le Monde, 19 août 2011, p. 5.

(3) Le Monde, 22-23 janvier 2012, p. 4.

(4) Ibid.

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