Lettre d’un Terrestre à une Terrestre sur le livre Lettre à la Terre de G. Azam

Geneviève, je veux te dire avant toute chose que ta Lettre à la Terre [1] m’a touché. Et, sans doute, telle était l’une de tes intentions : toucher le lecteur ou la lectrice afin que la prise de conscience des graves dommages causés à la nature et à l’ensemble du vivant naisse de son émotion au moins autant que de sa raison, et peut-être même avant celle-ci.

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Par Jean-Marie Harribey

Les Possibles, n° 21

Tu excelles dans l’art d’écrire, d’abord dans le maniement de la langue, puis dans l’assemblage harmonieux de touches poétiques et philosophiques. En te lisant, je pensais à quelque accord majeur arpégé sur les touches d’un piano qui, brusquement, se modulait en mineur, avant de se résoudre au final sur un mode majeur. Si la Terre t’a entendue, elle a dû être sensible à tes poussées de colère, suivies immédiatement d’un apaisement laissant poindre la sagesse nécessaire au bon entendement de l’effondrement possible, mais non certain, et donc à son endiguement. Ta Lettre à la Terre est plus une composition de musique qu’un livre au sens habituel. Pourquoi la « Notturno » de Schubert en mi bémol majeur est l’opus qui me revient à l’instant en mémoire ? Parce que c’est un adagio, mais dans lequel on entend, on sent, et on vibre avec la tension qui monte sous les doigts du pianiste et les archets du violoniste et du violoncelliste, avant de s’achever avec quiétude et dans la sérénité, comme ta Lettre. Ta Lettre qui repère de suite que « l’appel au repos et à la contemplation, celui de Jean Giono dans le Chant du monde » ne doit pas faire oublier « celui des voix qui se sont tues », comme « un étrange silence dans l’air ».

Tu ne caches pas que tu viens de l’économie, un rivage que tu as quitté sans regret, parce qu’on court le risque d’y être rivés justement, sans pouvoir observer les multiples facettes de la vie sociale et encore moins les interactions entre les humains et les autres espèces vivantes ou celles qui font la trame de la vie. Comme tu le dis, « les catastrophes écologiques ne peuvent pas être pensées dans l’étroitesse de son cadre ». Pourtant, tu prends soin d’émailler ton propos des données factuelles que les climatologues, les géologues, les biologistes et même certains économistes ont rassemblées. Mais c’est aussitôt pour prendre tes distances avec l’aspect quantitatif des phénomènes, avec les choses mesurées. Parce que ce qui t’importe, c’est la critique de la démesure qui gouverne l’ensemble des objectifs économiques assignés, des moyens techniques déployés et des représentations idéologiques répandues.

En vérité, ce qui te tient à cœur, c’est de dénouer les fils qui nous relient à la Terre tout en affirmant l’« altérité » de celle-ci. C’est l’une des originalités de ta Lettre : pour renoncer définitivement à l’idée que la destinée de l’Homme est de s’approprier et de maîtriser la nature et, de surcroît, qu’il en a la capacité, tu postules que la Terre a son « autonomie ». « Ne pas la reconnaître, c’est refuser ce qui nous dépasse et poursuivre l’utopie totale de ton [celle de la Terre] humanisation totale. » Il s’ensuit un paradoxe, du moins à première vue : l’ère de l’Anthropocène, dont tu adoptes le concept, est celle où les humains ont, par leurs activités, induit des bouleversements considérables dans les équilibres naturels. Or, tu montres que, puisque la Terre est autonome, « les humains ne sont pas responsables de tout. Il nous revient de distinguer notre part dans les catastrophes de celle qui nous échappe. » Tu nous fais revivre la discussion entre Voltaire et Rousseau après le tremblement de terre qui détruisit Lisbonne en 1755 et tu donnes tort au second car « Tu [la Terre] n’es pas la nature ordonnée et providentielle de Rousseau qui, donnant aux humains toute responsabilité dans leurs malheurs, exprimait à sa façon la doctrine de l’optimisme. » Tu dis aussi que « nous pensions notre histoire dépendante de notre seule volonté ». Mais n’es-tu pas trop sévère envers Rousseau ? Si, en toute connaissance de cause, on construit une ville le long d’une faille sismique ou au pied d’un volcan ou bien sur une zone côtière, le séisme ou le tsunami ne sont pas de notre fait, mais la construction l’est. D’ailleurs, comme tu précises que « notre responsabilité de terrestres est d’apprendre à vivre avec cette altérité, au lieu de l’ignorer », l’ignorance est donc délibérée, dont il résulte une responsabilité humaine pleine et entière. Je crois comprendre ton insistance : au fond, si tu refuses que les catastrophes que nous subissons nous soient entièrement imputées, c’est parce que tu y vois le risque de considérer la Terre comme « morte », au contraire de ton vibrant hommage à sa vivacité, à son identité même avec la vie sous toutes ses formes. Mais, pardonne mon insistance à mon tour, car je ne voudrais pas commettre un contresens : la dichotomie que tu établis entre la part des responsabilités naturelles et celle des responsabilités humaines ne tient-elle pas au fait qu’elles ne se situent pas sur le même plan ? Les responsabilités des catastrophes que tu désignes comme naturelles se situent sans aucun doute au niveau des conditions matérielles qui relèvent du hors humain, par différence avec celles qui, par définition, relèvent des humains puisqu’il s’agit de leurs actes.

Avec talent, tu nous guides sur les pentes escarpées de l’épistémologie des sciences naturelles, ces leçons de choses qu’on apprenait à l’école de notre enfance. Je dis « escarpées » car comment résoudre le problème suivant : pour démontrer que la Terre est un être vivant, faut-il l’anthropomorphiser en la faisant penser, souffrir, se rebiffer ? La Terre saigne, pourrait-on dire. Mais, en écrivant « tu ne te venges pas mais tu réponds […] tes rages et tes débordements expriment ta souffrance […] tu te rebiffes », n’est-ce pas créer une Terre à l’image de l’homme, à l’image de ses pensées, ses sentiments et, pourquoi pas, ses fantasmes ? Ne serait-on pas alors devant un nouveau paradoxe : au nom de l’autonomie de la Terre, nous projetterions sur elle notre réalité ? Dans le Timée, Platon fait du démiurge le père de l’univers à la manière d’un artisan qui fabrique après avoir pensé sa création. Tu nous incites à réfléchir sur ce qui existe, c’est-à-dire tu nous emmènes vers une ontologie de la matière. Mais alors, si vraiment nous pensons la Terre avec nos propres affects, en lui prêtant les mêmes que les nôtres, ou simplement en nommant les supposés siens avec les mêmes mots, ne court-on pas le risque de recréer les conditions de sa domestication, ou au moins la croyance en cette possibilité, que ta Lettre redoute et fustige ?

Ta Lettre a ravivé en moi des interrogations jamais résolues parce qu’elles mêlent raison et intuition, choses avérées et incertitudes. Tu fais une place à l’idée que l’une des voies pour nouer de nouveaux liens avec la Terre et, plus précisément, avec les vivants non humains que sont les animaux, les plantes et même avec les milieux de vie comme les océans, les lacs, etc., est de leur attribuer des droits. En cela, tu t’inscris dans le sillage des travaux d’anthropologues et de militants d’autres cultures que l’occidentale ou de civilisations anciennes qui plaident pour l’instauration de droits pour les animaux ou pour une rivière ou un autre milieu de vie. « Nous terrestres, ne sommes plus seuls, écris-tu. "Le peuple des insectes", promis à l’extinction, nous a rejoints. » Récemment encore, dans Le Monde, Philippe Descola appelait de ses vœux cette inscription dans le droit. Mais qui va dire ce droit, sinon les humains, et, une fois dit, ce droit n’est-il pas en réalité uniquement un devoir, aussi absolu que peut l’être le droit de quelqu’un qui n’est justement pas en mesure de le dire ? D’ailleurs, tu l’écris avec des mots sans ambiguïté : « Il ne suffit pas de décréter abstraitement tes droits. Ils n’ont de sens qu’assortis d’obligations impératives pour les États, les firmes, les communautés humaines. Ce sont finalement les communautés résistantes qui en sont l’origine et les garantes. »

Je suis sensible au fait que tu expliques aussi que « des alliances nous obligent », non dans le sens d’un contrat mais de celui d’un don. « Un don, précises-tu, qui n’exige pas un rendu équivalent ». Sans contre-don alors, aurait pu dire Marcel Mauss. Mais je suis resté perplexe devant la suite que tu donnes : « Un don à recevoir pleinement et à restituer, en reconnaissant ce qui nous lie, ce qui nous oblige, nous les humains, et ce qui nous sépare. » (Je souligne). Je me suis interrogé aussi pour saisir le sens de l’emploi du pronom personnel ou de l’adjectif possessif qui reviennent sous ta plume : « éveiller le désir de te défendre » ; « Rémi Fraisse, jeune botaniste venu te défendre » ; « sa (celle du fleuve Narmada en Inde) défense fut la source de résistances aux grands barrages ». Pourtant, tu évoques ce cri jailli des ZAD : « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend. » (Je souligne chaque fois). Au fond, ta Lettre ne parcourait-elle pas des allées et venues entre anthropomorphisation de la nature et naturalisation des décisions humaines, un balancement qui serait pour partie la marque d’une hésitation théorique de ta part, mais surtout le reflet d’une réalité dont nous ne pouvons jamais connaître la totalité et la complexité ?

D’où cette promenade à laquelle nous invite ta Lettre. À travers des chemins escarpés, je te l’ai dit, mais dont l’horizon reste toujours ouvert aux multiples possibles. Je mets cette ouverture sur le compte de cette Terre qui, écris-tu, « éveille notre univers émotionnel ». Et j’entends que la quête d’émancipation à laquelle l’humanité n’a jamais renoncé dépende, pour sa réalisation, de l’étincelle jaillie de notre indignation et de notre aspiration spontanée à la solidarité.

Indignation et solidarité, la part sauvage qui unit Terre et humanité, qui unit tout particulièrement la Terre et les femmes, ainsi que le rappelle la réponse que te fait la Terre. La Terre a de bons yeux et une excellente mémoire car elle se souvient de Flora, Louise, Emma, Rosa (il y eut même plusieurs de celle-ci), et elle a même repéré récemment Gretha, dans la réponse qu’elle t’adresse. Dis-lui que même chez les économistes si honnis et si coupables, il y eut une certaine Joan, à qui nous devons beaucoup de démontages radicaux de l’idéologie économique. Comme quoi, la critique de l’économie politique peut faire la part des choses entre énoncés heuristiques et énoncés normatifs. Cette confusion entre ces deux ordres est peut-être à l’origine de certains malentendus ou de procès vite expédiés à l’encontre de Marx qui aurait « oublié les fondements matériels de la vie sociale et de la vie ». Autre exemple, on ne peut nier que la mise au grand jour de la mystification de la marchandisation et de la mise en « valeur » de la nature pourtant inestimable est à mettre au crédit (au crédit ! ah !) d’économistes pas tous atterrants, ou pas complètement atterrants.

C’est encore la part sauvage inhérente à la Terre et à nous-mêmes qui renâcle devant l’acceptation d’un dilemme : « Tes alertes et les manifestations d’un mouvement écologiste naissant, potentiellement subversif, ne sont pas passées inaperçues. Tu as été annexée à l’ordre néolibéral, tu en es devenue même un des piliers, puisque, avec toi, ce sont les conditions primordiales de la vie qui furent enrôlées. La perversité de ces politiques est profonde. Les choix semblent se réduire à obéir à l’injonction de petits gestes volontaires et entériner l’absence de règles collectives obligatoires, ou bien à la refuser et abandonner l’attention à la vie quotidienne, aux soins que tu réclames, au nom cette fois de l’absence de réglementation et d’une responsabilité systémique. » J’entends cet avertissement encore comme l’expression d’une difficulté tragique, de Charybde en Scylla, entre l’individualisation des résistances et l’abandon des transformations à un niveau si éloigné des choses concrètes qu’elle ne peuvent être que confisquées et dénaturées.

Je souscris pleinement à la « beauté subversive » de la Terre que tu magnifies. Je commençais cette lettre en te confiant que la tienne, comme une ode à la Terre, me faisait entendre spontanément ce morceau de musique qui est celui que je connais comme l’un des plus émouvants. Toi-même tu nous dis que tu « éprouves cette beauté subversive de la Terre à l’écoute du Grand Orchestre des animaux de Bernie Krause ». J’ose espérer que la proximité de nos deux ressentis permette de goûter la polyphonie qui transparaît à la lecture de ta Lettre à la Terre et à l’énoncé des interrogations, voire des réserves, qu’elle a suscitées et que je me permets de t’adresser dans ce qui ne pouvait pas être un simple compte rendu de lecture, parce qu’il témoigne d’autant d’enseignements que de saignements, les nôtres et les siens.

5 septembre 2019

 

Poursuite dune conversation terrestre dans les temps de catastrophe

Par Geneviève Azam

Les Possibles, n°21

Jean-Marie, ceci n’est pas une réponse à proprement parler, c’est la poursuite d’un échange, entamé depuis longtemps, et auquel je ne souhaite en rien mettre un point conclusif. Avant toute chose, sache que ta lettre m’a également beaucoup touchée. J’y reconnais ta belle écriture, sachant se faire incisive, ta sensibilité, ton exigence, ta générosité et je retrouve dans ce texte une qualité d’échange loin des « batailles d’idées », dont on ne retient souvent que les batailles et les vainqueurs. Par des voies différentes, je sais que nous partageons le souci du monde et de la Terre et le sentiment oppressant de l’urgence.

Je ne vais pas parler du contenu de la Lettre, du choix de cette adresse directe, avec le je et le tu, je m’en explique dans le livre. Nous sommes quotidiennement confrontés à des catastrophes, nous sommes submergés de rapports scientifiques alarmistes, qui devraient nous soulever. Or, savoir ne suffit pas, « savoir n’est pas croire » écrivait Jean-Pierre Dupuy. Pour défendre pied à pied ce à quoi nous tenons, il est nécessaire de ranimer nos univers sensibles asphyxiés, étourdis. D’endosser une condition de terrestre au lieu de l’utopie d’une vie hors Terre, une vie soumise au mouvement d’un capitalisme qui se nourrit de la destruction des liens qui unissent les humains, entre eux et avec les autres qu’humains et la Terre, jusqu’à la destruction de la vie elle-même.

Permets-moi de discuter de quelques-unes de tes réserves. Formulées souvent sous la forme d’un questionnement, de doutes, elles sont à la mesure des bouleversements que nous vivons et que nous aurons à vivre. Bouleversements de tous ordres qui atteignent nos représentations, nos croyances, notre sensibilité, nos vies, nos engagements.

Nous avons été compagnons de l’hétérodoxie en économie, depuis plusieurs années je m’en suis éloignée, je l’évoque dans le livre d’une autre manière, même si ce n’est pas le sujet de cet ouvrage. Je développe cet aspect ici car il est souvent au cœur de nos échanges. Oui, je suis sortie de l’économie, orthodoxe et hétérodoxe (vocabulaire religieux s’il en est), sans oublier ma dette envers celles – rares, oui Joan Robinson comme tu l’écris, mais aussi Rosa Luxembourg qui me parle aujourd’hui aussi avec ses lettres de prison et je ne sais pas d’ailleurs si elle est considérée comme « économiste », mais peu importe – et ceux qui m’ont inspirée à un moment où l’économie politique éclairait le sens du monde sans en éliminer ou coloniser les autres dimensions.

Cet éloignement ne tient pas seulement à une distance avec les données quantitatives, car elles ne sont pas spécifiques à l’économie, même si elle prétend mesurer toute chose. Il tient à la destruction économique du monde et de la Terre, à la déraison économique, et, concrètement, à la religion de la croissance, du développement, aux ravages de l’industrialisme, à l’obsession productive, à la marchandisation généralisée, qui, je pense, exigent une rupture franche, un « démantèlement du système productif-destructif » écrit Jérôme Baschet dans son dernier ouvrage2, et pas seulement un démantèlement des marchés et du système financier. Il ne s’agit plus de réguler l’économie, de la diriger, de la « ré-encastrer » comme le proposait Karl Polanyi en un temps où elle était peut-être encore ré-encastrable, il s’agit de la réduire drastiquement, non pas selon des règles économiques mais selon des règles politiques et éthiques élaborées au plus près des citoyennes et citoyens, des règles informées par d’autres savoirs et d’autres sensibilités, d’autres expériences.

Il ne s’agit pas non plus d’imaginer le temps où la nécessité économique serait enfin vaincue par l’abondance selon les rêves des « progressistes ». Derrière le fatras des marchandises à consommer, les violences et les pénuries s’expriment de plus en plus violemment : pénurie d’eau potable, d’air respirable, de terre, de matériaux essentiels. Et peut-être surtout pénurie de sens et de justice. C’est de cela dont, à mon sens, il faut s’échapper avec d’être engloutis dans des catastrophes plus sévères. L’économie hétérodoxe, pour l’essentiel, a raté son atterrissage, la Terre y est devenue une nouvelle frontière. Elle est pour l’essentiel a-terrée. Je sais bien que des conflits la traversent, que certaines et certains y font valoir d’autres approches mais je crains que le terrain de « bataille » y soit miné, car pour gagner la reconnaissance « d’économiste », y compris hétérodoxe, il est difficile de faire de vrais pas de côté. Décroissance ou a-croissance, effondrement, catastrophe y sont des notions taboues. L’économie ne pense pas la catastrophe, elle est centrée sur la « crise », la sortie de crise, avec des variantes selon les courants, depuis des chocs extérieurs qui perturberaient les grands équilibres pour l’économie dominante jusqu’aux variations conjoncturelles et structurelles, rythmées par les « sorties de crise » ou « le dépassement de la crise » pour les hétérodoxes.

Des travaux d’historiens, de géographes, de climatologues, d’écologues, de naturalistes, de philosophes, d’écrivains et artistes nourrissent les combats contre le capitalisme et son empire économique, devenus littéralement insupportables, pour les sociétés et pour la Terre. Les résistances populaires contre les grands projets d’infrastructures, les blocages, les occupations, les arrêts de production, l’agro-écologie et la permaculture, l’ancrage local sont les prémices des démantèlements de l’économie globale.

La Terre aussi nous secoue et c’est le cœur de la Lettre. Elle se soulève. La contestation du système dans lequel nous étouffons est autant le fait de nos révoltes que celui d’une Terre épuisée à force d’avoir été pressurée. Il ne s’agit en rien de la déifier, ni de succomber à l’anthropomorphisme en affublant la Terre de nos attributs. Si des expressions le laissent penser, c’est peut-être que les mots en viennent à manquer ou bien que la figuration de l’humain aux autres qu’humains est aussi un décentrement des humains, un arrachement à l’anthropocentrisme triomphant dans toutes les sciences au XXe siècle. La Terre a été une figure féminine, inspirant des normes, des attachements particuliers, des cultures échappant à sa transformation en objet-machine à notre disposition. Cette figure n’est pas une menace pour l’émancipation des femmes, elle peut être au contraire une alliée ridiculisant la toute-puissance viriliste. Pour ma part, quand je m’adresse à elle avec le tutoiement, je m’adresse à une présence concrète, horizontale, à la fois indissociable des humains et de leurs mondes et radicalement extérieure, verticale, ingouvernable. C’est dans cette double reconnaissance, qui suppose de retisser, retrouver des liens défaits ou détruits depuis plusieurs siècles par la folie industrialiste et le capitalisme et d’arrêter les utopies macabres d’humanisation totale de la Terre, que réside encore un espoir de stopper les catastrophes en cours ou de les réduire et de faire valoir les mondes auxquels nous tenons.

Il ne s’agit donc ni de donner un visage humain à la Terre, d’en faire une personne, ni de montrer qu’elle est vivante – même les économistes le reconnaissent maintenant et l’économie s’écologise en cherchant à capter les flux de services qu’elle produit – ni de naturaliser les décisions humaines. Il s’agit seulement de dire que le devenir du monde et la pérennité de la vie ne dépendent pas seulement des décisions humaines, aujourd’hui plus que jamais, et d’informer les décisions humaines de ces savoirs. Bien sûr que Rousseau, suite au tremblement de terre de Lisbonne, avait raison d’imputer nombre de catastrophes à la responsabilité humaine. Mais tout ne relève pas de l’humain, tout n’est pas socialement construit, tout ne relève pas des décisions humaines. Il y a de l’inhumain, de l’a-humain, du sombre, il y a une part sauvage, non maîtrisable et non gouvernable selon des lois humaines.

Les réactions de la Terre, des communautés humaines et autres qu’humaines qu’elle abrite mettent en échec la toute-puissance.J’en donne plusieurs exemples. En ce sens, c’est une alliée, nous ne sommes plus seuls, les humains. J’ai parlé effectivement du « peuples des insectes », l’expression est celle de Jean-Henri Fabre, entomologiste du XIXème siècle, l’Homère des insectes disait Victor Hugo. Un « peuple » dont nous semblons découvrir qu’il est essentiel à la vie sur la Terre, dont nous dépendons. Nous ne sommes pas seuls, nous menons des résistances inter-espèces dont je donne des exemples, mais nous sommes les seuls responsables de l’action politique, capables d’un sursaut éthique, capables dans ce cas d’interdire l’empoisonnement des insectes et de qualifier comme crimes l’encouragement et la poursuite de ces pratiques. Cela ne nous donne aucun droit particulier sur les autres formes de vie, mais au contraire cela nous oblige. C’est selon moi le sens des droits de la Terre ou les droits des entités qui la composent. Ce ne sont pas le fruit des luttes d’autres cultures que l’occidentale ou de civilisations anciennes, comme tu l’écris, car bien souvent l’idée de droit écrit est extérieure à leur imaginaire, tout comme l’idée d’une nature séparée. Cette idée de droits de la Terre est le fruit d’un dialogue de civilisations, face aux périls présents. Pour nous occidentaux, elle suppose un abandon de l’anthropocentrisme et d’une vision utilitaire de la Terre.

Je termine avec l’Anthropocène, pourquoi et comment j’en reprends le concept, là aussi sans développement dans le livre, mais parce que je sais qu’il fait débat. Oui, les activités humaines modifient profondément l’histoire de la Terre, le temps historique des sociétés croise le temps géologique. L’humanité concrète est devenue une force géologique. Des scientifiques ont inventé ce concept, ils en discutent pour désigner une nouvelle ère géologique, pour la dater, en trouver les marqueurs principaux. J’ai aussi adopté celui de l’Holocène, cette période tempérée commencée il y a environ 12 000 ans et qui a permis ce que nous appelons généralement « la révolution néolithique », dont nous avons beaucoup à apprendre encore, comme nous y invite l’anthropologue James Scott. Ceci étant, le concept d’anthropocène ne dit rien de l’organisation des sociétés, des conflits qui les constituent et les traversent, des niveaux et degrés de responsabilité, des périls présents. C’est pourquoi certains parlent de capitalocène. Pourquoi ne pas s’en tenir à capitalisme ? Pour signifier que l’histoire du capitalisme et l’histoire de la Terre sont liées et qu’on ne peut pas ignorer les savoirs d’autres domaines pour analyser le capitalisme, en particulier ceux des sciences de la nature. Je suis d’accord avec Simone Weil reprochant à Marx (qu’elle admire) de ne pas être allé jusqu’au bout de son matérialisme (cela ne manque pas de sel pour quelqu’un qu’on a voulu réduire à une mystique illuminée), d’avoir sous-estimé les données géophysiques, matérielles, de notre habitat. Je regrette avec d’autres que l’échange entre Marx et le scientifique russe Sergueï Podolinsky à propos de la seconde loi de la thermodynamique ait tourné court. C’est d’autant plus important aujourd’hui pour se garder d’analyses « déterrestrées » du capitalisme.

Ce concept d’anthropocène dit cependant quelque chose dont la Terre se moque dans sa réponse : « Vous parlez d’anthropocène. Quelle prétention, et quelle inconscience, de vous attribuer le nom d’un temps géologique dans lequel vous m’altérez douloureusement ! N’oubliez pas que les guerres et l’industrie de la mort en sont un des marqueurs essentiels. Cessez de parler de moi comme d’un « système-Terre » agencé et manipulable. Vous seriez plus inspirés de parler d’un thanatocène3 ». Nul doute que les adorateurs de la toute-puissance s’engouffrent dans cet « Âge de l’Homme », comme avènement de la possibilité de gouverner la Terre et domestiquer les humains. Un bio-géo-pouvoir en marche. À nous terrestres d’y résister et de le défaire.

1 Geneviève Azam, Lettre à la Terre, Et la terre répond, Paris, Seuil, coll. L’Anthropocène, 2019.

2 Jérôme Baschet, Une Juste colère. Interrompre la destruction du monde, Éditions Divergences, 2019.

3 Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’évènement anthropocène, La Terre, l’histoire et nous, Seuil, p.141-171.

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