L'"agonie psychique" des anciens d'Algérie LE MONDE | 07.10.03

Despraticiens français et algériens se sont réunis à Paris pour un colloque.

Quarante ans après, ils se réveillent régulièrement en sursaut.Dans leurs cauchemars, ils revoient la tête d'un copain appelé qui explose,entendent le cri du fellagha qu'ils ont fait taire, sentent une odeur de corpsbrûlés... Un quart du million et demi de Français envoyés en Algérieentre 1954 et 1962 ont souffert, à un moment de leur vie, de troubles psychiquesliés à leur expérience de cette guerre (Le Monde du 28 décembre 2000). Aujourd'huisexagénaires, la plupart ont appris à vivre avec ce passé souvent ignoré deleurs proches. Mais certains n'ont jamais remonté la pente : leurs sautesd'humeur, leurs phobies ont rendu la vie insupportable à leur entourage,précipitant les ruptures, l'isolement, voire la dégringolade sociale. "Beaucoup de SDF ont subi untraumatisme majeur à l'armée", a remarqué le neuropsychiatre SergeBornstein lors du colloque organisé vendredi 3 et samedi 4 octobre àParis sur le thème "Souffrances et mémoires".

En choisissant ce sujet pour sa première manifestation, la Sociétéfranco-algérienne de psychiatrie (SFAP), créée en 2002, est allée droit aubut : dénoncer le déni de cette souffrance qui prévaut en France comme enAlgérie et pèse sur les individus mais aussi sur les sociétés : racismeanti-maghrébin de ce côté de la Méditerranée, syndrome de violence sur l'autrerive. Plusieurs intervenants ont analysé l'actuelle guerre civile algériennecomme une répétition du cauchemar vécu voici près d'un demi-siècle,manifestation d'une névrose collective liée à la perpétuation, par le régimed'Alger, d'un récit héroïque falsifié de ce conflit qui fut aussi une guerrecivile. Or, a souligné la psychanalyste Alice Cherki, la guérison suppose de "transformer la souffranceindividuelle en une mémoire partageable par tous".

RÉTICENTS À SE SOIGNER

La SFAP a été créée par des psychiatres français et algériens, cesderniers s'étant réfugiés en France pour échapper aux violences des années1990. Praticiens dans les hôpitaux, ils constatent chez leurs patients le poidsdes traumatismes de guerre. Pour leurs collègues demeurés en Algérie, ce typede troubles s'observe non seulement chez les anciens moudjahidines de la"guerre de libération", mais aussi parmi la population. La souffrancepsychique des anciens s'est heurtée au mur d'une histoire officielle uniquementglorieuse. "Aucuneévaluation de cette immense cohorte de cas cliniques n'a été entreprise",a déploré Nacéra Moussi, psychiatre à l'hôpital Boucebci d'Alger, enconstatant, exemples à l'appui, "l'agoniepsychique d'une grande partie des survivants"qui, à travers leursenfants, vivent la répétition des violences et le naufrage de leurs idéaux de jeunesse. "Le colonialisme, puis laconfiscation des idéaux démocratiques se sont superposés pour intégrer la peuret l'anxiété dans le tableau clinique de la société algérienne", arenchéri Tahar Absi, professeur de psychologie à Alger.

En France, le récent retour de mémoire déclenché par lesconfessions du général Aussaresses sur la torture a quelque peu déverrouillé laparole des anciens appelés. Devant le congrès, plusieurs témoignages ont montréque les harkis, les pieds-noirs et leurs descendants comptent aussi destraumatisés. Mais la plupart des malades sont réticents à l'idée de se soigner.Longtemps, rien ne les y a incités : ni le refus des autorités françaises,jusqu'à une loi de 1999, de reconnaître la réalité de la guerre d'Algérie, ni lesystème des pensions militaires, qui excluait les préjudices psychiquesjusqu'en 1992. Et la situation évolue peu. Après avoir interrogé des membres del'Association républicaine des anciens combattants (ARAC) relevant de "névrose traumatique",Marie-Odile Godard, psychanalyste et auteur de Rêves et traumatismes oula longue nuit des rescapés (Editions Eres), a décrit le "fond d'horreur" commun à ces anciens soldats. "Certains continuent de dormiravec une arme à portée de la main, d'autres ont peur lorsqu'ils croisent unArabe dans le métro", a-t-elle témoigné en soulignant la réticence destribunaux spécialisés à accorder des pensions, et l'appel systématiquementinterjeté par le secrétariat d'Etat aux anciens combattants contre lesdécisions favorables.

Comme elle, Mohamed Taleb, président de la SFAP, milite pour lelancement d'une étude épidémiologique et pour l'accès à des consultationsgratuites, à l'image des Vet Centers ouverts aux Etats-Unis pour les"vétérans" du Vietnam. Mais un rapport remis fin 2002 se prononcecontre une telle perspective. Ses auteurs jugent que de tels centresrisqueraient d'entretenir le ressentiment des anciens appelés à l'encontre del'Etat.

Philippe Bernard

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