Sur les troubles psychiques de masse des Anciens Combattants en Algérie

Au sujet des

ARCHIVES NEURO-PSYCHIATRIQUES de la GUERRE d'ALGERIE

(Etude de 1280 dossiers de l'hôpital militaire de Constantine) (*)

Première partie

"Qu'est-ce que ça peut bien faire les cauchemars qui remontent ?

Tu pourras boire, oublier, te réjouir,

Et les gens diront que tu n'as plus toute ta tête,

Car ils comprendront que tu t'es battu pour ton pays,

Et personne ne se fera de souci."

 

(Siegfried SASSOON, Collected Papers)

 

Rares, très rares, sont les études et documents portant sur les troubles neuropsychiatriques observés chez lesmilitaires durant la Guerre d'Algérie. En 1962, alors que nous créions laFNACA en Isère, nous avions eu écho dugrand nombre d'anciens appelés , internés à l'hôpital psychiatrique départemental...Mais, secret médical oblige, nous n'avions pas pu explorer plusavant cette information...

 

Bertrand Tavernier, dans son film"La guerre sans nom", évoque le problème, montre des cas psychiatriques avérés, mais cela n'a pas eu - ou très peu – d'échos dans la population...

Grâce à Internet, j'ai pu repérer le document d'archives cité dans le titre de cette contribution. Mais, pour l'obtenir,après plusieurs essais infructueux avec mes moyens limités, j'ai dû faire appel à un général de mes connaissances qui a pu passer outre au "secret"réel ou exagéré....

 

Ce qui est fondamentalement important dans ce document, c'est l'analyse statistique des hospitalisations effectuées dans le Service de Neuropsychiatriede l'hôpital militaire de Constantine, entre le 1er juillet 1958 et le 31 décembre 1962,c'est-à-dire –en gros – pendant la 2ème moitié de la guerre d'Algérie.

Sans entrer dans de longues explications théoriques sur les diagnostics, lesorigines des troubles constatés, les références aux nomenclatures médicales,contentons-nous de quelques éléments les plus significatifs.

Par exemple, le constat que la majorité des hospitalisations est observée durant les mois d'été (de juin à septembre). Question posée: s'agit-il du climat ou des périodes propices aux opérations ?

Par exemple encore, l'étude présente la répartition des troubles en fonction des grades, des armes et des affectations (sédentaire ou combattant). On y relève que les sous-officiers "paient un lourd tribu à l'éthylisme, psychotique,névrotique ou caractériel". Que les officiers figurent parmi les psychoseséthyliques et parmi les névroses ("névroses de guerre", selon la classification utilisée).

Par armes, c'est l'armée de terre qui prédomine dans toutes les classes diagnostiques.

Enfin,par affectation, la grande majorité des psychoses fonctionnelles et du déséquilibre caractériel, appartiennent aux troupes combattantes, alors que les névroses et l'éthylisme sont le fait des affectations sédentaires.

L'étude examine ensuite les circonstances déclenchantes. On y relève la précocité (del'ordre de 6 mois) pour certains troubles, de 10 mois pour les psychoses organiques. Et de 23 mois pour les psychoses alcooliques. D'après l'étude, le facteur "combat" proprement dit n'aurait joué que pour 20 % des cas.

Les auteurs examinent ensuite, à la lumière de nombreuses études consacrées aux deux guerres mondiales, la guerre de Corée, L'Indochine, le Vietnam etc.., les profils majoritaires des malades observés. Il définissent ainsi un profil de la "névrose de guérilla",propre à la guerre d'Algérie, avec, toutefois, une nuance importante: certains troubles ne rentrent pas dans ce profil et les auteurs émettent l'hypothèse que"la conjoncture des classes creuses, imposant une sélection moins serrée, a incorporé des sujets vulnérables"(qui auraient dû être exemptés).

Voilàdéjà de quoi nous faire réfléchir...

Cette étude, pour courageuse et intéressante qu'elle soit, atteint toutefois ses limites quand elle n’aborde le nombre de malades qu’en termes de "pertes psychiatriques", et non pas en termes de fréquence de ces troubles liés manifestement à la guerre d'Algérie, à ses conditions particulières, à la non-adhésion aux objectifs de cette guerre, aux méthodes employées, à l'éloignement de la Métropole etc..

Lesauteurs, en extrapolant à partir de leur "lot" de 1280 dossiers,estiment finalement que le total de 8000 à 9000 hommes – "soit leseffectifs d'une division" , pourraient représenter ce qu'ils appellent une"division perdue"... c'est-à-dire perdue pour le combat. Et uniquement cela...

Ilsoublient dans leurs estimations, le grand nombre de malades aux troubles psychiques plus ou moins mineurs, qui n'ont pas fait appel à la Médecine des Armées, qui souvent n'ont pas eu les moyens d'y faire appel du sommet de leur piton, qui étaient supportés comme tels, dont les troubles ne sont apparus comme inquiétants ou graves qu'après leur libération, qui vivent encore aujourd'hui avec ces troubles, plus ou moins enfouis, pris en charge ou non par la médecine civile laquelle –et j'y reviendrai – est trop souvent incompétente en matière de connaissances des "troubles psychiatriques de guerre"(qui ne sont plus enseignés depuis longtemps en Faculté de Médecine).

Autant les études médicales et scientifiques (françaises et mondiales) ont été nombreuses et diverses concernant les deux guerres mondiales, les guerres d'Indochine et du Vietnam, la guerre du Kippour etc..., autant lesbibliographies disponibles sont quasiment vides en ce qui concerne l'Algérie !Ceci pour dédouaner nos médecins civils actuels et les experts médicaux.

A tel point que le Décret du 10 Janvier1992, déterminant "les règles et barèmes pour la classification et l'évaluation des troubles psychiques de guerre" (J.O. du 12/01/1992) est loin d'être correctement appliquée, encore aujourd'hui, pour les Anciens Combattants d'Algérie..

 

Ce n'est pas moi qui le dit. C'est le Docteur Louis CROCQ, ancien psychiatre des Armées, Président de la Section militaire de l'Association Mondiale de Psychiatrie. C'est lui qui a fondé le réseau d'urgence médico-psychologiquequi, dans toute la France, et à l'étranger, dispense les premiers soins aux victimes d'attentats, de catastrophes et de guerres. Il sait de quoi il parle,puisque, en plus, il était médecin consultant et professeur à l'Université dePARIS-V. Ses témoignages sont accablants (voir plus loin).. Déjà co-auteur de l'étude qui a fait l'objet de cette première partie, il a publié une longue liste d'études, d'articles, d'ouvrages sur les troubles neuropsychiatriques liés à la guerre.

J'ai pu me procurer son ouvrage "Les traumatismes psychiques de guerre"(Editions Odile Jacob – 1999), ouvrage aujourd'hui introuvable en librairies.

Il apporte, dans ce livre, des analyses, des arguments, des études de cas avec souventdes études de cas d'A.C. d'Algérie – qui vont beaucoup plus loin que la modeste étude analysée ci-dessus. Avec, en particulier, une dimension à la fois scientifique et humaine qui aide à mieux comprendre une des dimensions – soigneusement cachée par ailleurs et au mieux ignorée - portant sur les conséquences à long terme de la guerre d'Algérie sur les 2.500.000 jeunes qui y ont participé auxquels s'ajoutent tous les militaires de carrière.

 

Vous me direz que ces "jeunes" des années 1960 ont maintenant en moyenne70 ans....qu'ils ont refait leur vie... qu'ils bénéficient d'une retraite banale et heureuse... que le rideau est maintenant baissé (mais s'est-il réellement levé ?)...que les désagréables souvenirs s'estompent avec l'âge.... s'enfouissent dans l'inconscient etc.. etc... (C'estd'ailleurs très souvent comme cela que l'on évite d'en parler)...qu'il est temps de passer à autre chose...

 

PAS SI SUR !!!!

 

C'est ce qui fera l'objet de la deuxième partie de cette contribution.

 

GilbertARGELES

 

(*) de P.LEFEBVRE – L.CROCQ- R.SAUVAGES - P.BERNOT – A.SAVELLI

(tiré à part EASSAT - Médecine et Armées 1966 14.4 pages 303 à 310)

 

 

ARCHIVES NEURO-PSYCHIATRIQUES de la GUERRE d'ALGERIE

(Etude de 1280 dossiers de l'hôpitalmilitaire de Constantine)

Rien n'est encore réglé

2éme partie

" Ensuite, il a fallu réapprendre à vivr ecivilement, ce qui n'était pas facile après vingt neuf mois de vie militaire.Il fallait sans cesse repousser certaines images qui revenaient, certains gestes d'auto-défense, certaines habitudes prises au contact des armes...Tout cela ne s'efface pas d'un seul coup. La cicatrice ne se referme que lentement..." (Maurice EYDAN dans "DIRE": Témoignages de salariés de Rhône-Poulenc –Commission culturelle du Comité d'Etablissement de Rhône-Poulenc RoussillonIsère )
 

J'extrais du livre de LouisCROCQ, dans sa "Troisième leçon", ce passage particulièrementsignificatif:

 

"Une fois la guerre terminée, lespeuples, tout à l'euphorie de la paix retrouvée, s'en retournent égoïstes etingrats à leurs occupations et à leurs plaisirs d'avant, et n'ont ni regard niécoute pour la souffrance psychique des combattants survivants. Les psychiatresdes armées, démobilisés, se tournent vers leur pratique clinique du temps depaix et oublient les "obusites" (...). Corollairement, les intéresséseux-mêmes, considérant leurs troubles psychiques comme un stigmate de faiblesseou de lâcheté, ont tendance à réprimer, taire ou dissimuler cette souffrance.Il n'empêche qu'elle existe, manifestée à des degrés plus ou moins intenses etproduisant une invalidation sociale variable .Il s'agit le plus souvent detroubles différés, éclos au terme d'un temps de latence ou de"méditation" plus ou moins long [...]chez les sujets dont lecomportement au combat et juste après le combat a paru normal et qui neressentaient alors aucun malaise..." (page 59)

 

Desenquêtes sur l'évolution à très long terme (40 ou 50 ans après la guerre) ontsouligné l'importance quantitative et qualitative de ces séquelles durables. Enparticulier les symptômes psycho- traumatiques de guerre, comme les souvenirsintrusifs ou des comportements d'évitement spécifiques, ou encore le maintienaux aguets devant une ligne de crête, avec cette constatation supplémentairequ'un Ancien Combattant sur trois seulement a effectué une démarche (le plussouvent auprès du médecin généraliste) pour être traité.

 

"De nos jours, écrit le Dr CROCQ, la prévalence de la névrose de guerre dansla population des anciens combattants est certainement sous-estimée.[...]Un des enseignements de la guerre d'Algériesera l'importance des séquelles tardives et traînantes de cette guerre malaimée de l'opinion publique, et laissant aux soldats inconsidérément envoyésoutre-mer, non seulement des reviviscences pénibles, mais aussi des sentimentsd'insatisfaction et d'amertume,; mais les premières publications faisant étatde ces névroses de guerre tardives, ne paraîtront qu'en 1965...". Et,ajouterai-je, dans l'indifférence quasi générale !

 

Bien que la maladie vedette soitl'alcoolisme, [...] beaucoup de cas rapportés sont des syndromes anxieux,hystériques ou psychosomatiques, entrant dans le cadre de la réactionémotionnelle aigüe ou de la névrose de guerre. Les symptômes constatés sontl'insomnie, l'agitation, les troubles de la relation à autrui, voirel'indiscipline comme signes d'alarme; et la baisse d'efficience, l'anxiété,l'asthénie, les troubles du sommeil et les ruminations mentales dépressives,comme signes de la phase d'état. Les études de distribution,[...] fontapparaître des pics au moment des grandes opérations lancées en Algérie (Opération Jumelles etc...).

 

D'où cette conclusion qui s'impose àtoute personne honnête et de bon sens, c'est que la guerre d'Algérie a donnélieu – et donne encore lieu – à d'inévitables pathologies psychiatriques de combat,immédiates ou différées, transitoires ou durables.

 

Ils'agit essentiellement d'une névrose de guerre particulière – différente desnévroses de guerre des deux guerres mondiales – qui est nommée "névrose deguérilla". Elle nait et se développe à partir de la vie en opérations deguérilla qui multiplient les petits accrochages et les embuscades, qui portel'assaut de l'ennemi là où on ne l'attend pas, sentiment d'insécurité jour etnuit, déception de ne pas obtenir des résultats à la poursuite d'un ennemiinsaisissable, méfiance vis-à-vis des populations autochtones, chagrin de voirdes camarades blessés ou tués, manque de sommeil et accumulation de rancœurs etde rage, pouvant conduire à des actions déplacées ou des exactionsregrettables.

D'oùun tableau clinique de névrose traumatique, certes, mais dominé parl'appréhension du monde extérieur, l'état d'alerte épuisant, la méfiance, lesentiment d'échec, le remords, la tristesse et la culpabilité et, parfoisaussi, le recours à l'alcool.

 

LeDr CROCQ cite alors plusieurs cas très significatifs des théories qu'il a misen forme. Il nous faut les rapporter ici, même légèrement résumées pour biencomprendre sur quelles bases concrètes notre auteur établit ses analyses.

 

"Cas N°33: "Claude B..., effectuant son service en Algérie en 1958, était sergentdans un commando de chasse. Au cours d'une opération imprudente, le commandofut accroché par un ennemi supérieur en nombre et perdit la moitié de soneffectif, tué ou blessé, dès les premiers instants du combat. Le lieutenantordonna alors aux hommes valides de se replier pour chercher du renfort et delaisser provisoirement les blessés dans une bergerie en ruine. Claude B. sesouvient du regard désespéré des blessés [...] .Lorsqu'il revint avec desrenforts et des moyens de transport, il ne trouva plus que les cadavres mutilésdes blessés qui avaient été égorgés [...]. Lui aussi est harcelé dans sesreviviscences visuelles et ses cauchemars par dette scène et surtout, cesregards de reproche".

 

Cas N° 1/ M.Maurice M., sans antécédents psychiatriques, avait déjà effectué un an deservice militaire dans un petit poste du Sud algérien lorsque, par unaprès-midi caniculaire de juillet 1957,traversant seul la cour ensoleillée dufort, il entendit une rafale de mitraillette déchirer le silence et vit unhomme courir vers lui et s'écrouler mort à ses pieds. C'était un fellagaprisonnier qui avait tenté de s'évader et avait été abattu par une sentinelle. MauriceM. demeura sidéré sur place, debout, comme pétrifié.[...] Comme il paraissaitdésorienté et stupéfait, ses camarades l'entourèrent et tentèrent de leréconforter. Mais il restait obnubilé, silencieux, et semblait ne pascomprendre ce qu'on lui disait.[...] Cet état mit plusieurs jour à s'estomperet le capitaine lui octroya une permission. Mais quelques jours après sonarrivée chez ses parents, il se décompensa sur un mode délirant, futhospitalisé d'urgence au Val-de-Grâce, traité par neuroleptiques et réformépour "état anxio-dépressif réactionnel à des évènements de guerre, avecapragmatisme et athymhormie". Pendant cet épisode délirant, pour autantqu'il s'en souvînt lorsque nous l'avons examiné trente ans plus tard, il était angoissé, agité et croyait voir desfellagas dans sa chambre".

 

Cas N°2:Marcel M. de retour en France début1962, après 24 mois de service effectué en Algérie à la surveillance du barrageélectrifié de la frontière algéro-tunisienne avait repris immédiatement sonmétier de garçon boulanger .Il se sentait heureux, débarrassé des contraintesce la vie militaire, goûtait tous les plaisirs de la vie civile et s'étaitfiancé. Mais un mois à peine après sa démobilisation, il présenta trois symptômesinquiétants: des accès d'angoisse sans motif apparent, des cauchemars de guerreet un état de nervosité anormal, avec méfiance vis-à-vis de l'environnement etsursauts aux bruits soudains. Puis, progressivement, il se sentit fatigué, netenant plus le coup au travail de nuit près du fournil. Il dut consulterplusieurs médecins sans résultats et accumula les arrêts de travail. Enfin, ildevint anormalement irritable, ce qui le conduisit à rompre ses fiançailles.Dans ses cauchemars, il revivait les escarmouches nocturnes auprès du barrageet revoyait cinq premiers cadavres qu'il avait contemplés, fasciné, à l'issuede son premier combat.

 

"Le traitement, dit le Dr CROCQ, doit être assurépar un psychiatre bien au fait de cette pathologie. Le médecin généraliste,souvent sollicité, n'a pas de compétence psychiatrique et encore moins decompétence psychiatrique spécialisée dans ce domaine, pour l'assurer.[...].Quant au psychiatre, faute d'avoir reçu une information et une formationadéquates sur cette question pendant son cursus universitaire et même après[...] il risque lui aussi de passer à côté du diagnostic juste et de traiter lepatient comme un état anxieux ou dépressif réactionnel courant. Lesaméliorations partielles ressenties ne sont le fait que de l'aplanissementchimiothérapique des symptômes |...] (et n'iront pas au-delà).

 

A partir de ces cas et des commentaires du DrCROCQ, je pense avoir montré que, dans les nombreux cas de "névroses deguérilla", les manifestations subites peuvent survenir bien après leséjour militaire, les rendant encore plus incompréhensibles pour le patient,pour son entourage mais aussi pour les médecins, les experts etc... qui nerecherchent pas la causalité de la guerre antérieure, soit par méconnaissance, soitpar idéologie, ce qui prive nombre d'anciens combattants en Algérie (mais aussid'Indochine et d'autres conflits) de leur droit à la reconnaissance del'imputabilité de leurs troubles à la guerre.

 

Cela pose un certain nombre de questions –très graves– sur l'application concrète du Décret du 10 Janvier 1962, sur l'évaluationréelle du nombre d'anciens d'Algérie victimes de pathologies psychiques, sur lemanque d'information des médecins, sur les souffrances réelles de tantd'anciens (et de leur entourage),quand les symptômes décrits tout au long decet article, n'ont pas été pris en compte correctement ou pas pris en compte dutout, par peur de consulter, par erreur sur la bonne porte, et finalement pas la très grande toléranceparfois, de l'entourage, surtout en milieu rural.

 

Nous y reviendrons dans la troisième partie de cetteétude, portant sur les difficultés et obstacles rencontrés dans les procéduresde réparation

 

 

ARCHIVES NEURO-PSYCHIATRIQUES de la GUERRE d'ALGERIE

(Etude de 1280 dossiers de l'hôpitalmilitaire de Constantine)

Les Commissions de Réforme

3éme partie

 

"Uncombattant rescapé d'une embuscade meurtrière est sujet à des troublescaractériels et, surtout, à des accès de pleurs dont la signification luiéchappe. En fait, il se sert de ce "voile de larmes" qui le sépare desa vérité et diffère toute démarche thérapeutique authentique, comme d'un écranpour contempler à satiété le film d'horreur dont il est le héros".

(L'Homme qui pleure A. FAJRI ET F.LEBIGOT 1991)

 

Pourbien appréhender, concrètement, les obstacles à une bonne application desprocessus de réparation (Décret du 10/01.1992) je voudrais d'abord reproduiteici le cas suivant:

 

CasN°1 (page 348). M.Edouard O. avait vingt ans lorsqu'il s'engagea pour cinq ans dans la LégionEtrangère,[...] ce qui lui valut de faire un séjour opérationnel de deux ans etdemi en Indochine, suivi d'un autre séjour opérationnel de trois ans en Algérie.Ce faisant, il participa à de nombreuses opérations, occasions de multiplestraumatismes psychiques. Trois incidents, relatifs à la campagne d'Indochinel'ont plus particulièrement marqué, de par leurs incidences culpabilisantes: aucours d'un accrochage au Tonkin, son meilleur camarade fut tué à ses côtés. Aucours d'une patrouille au Laos, le légionnaire qui progressait devant lui sautasur une mine ("Il a tout reçu et je n'ai rien eu"). Et, une autrefois, alors qu'il était hospitalisé à l'infirmerie du camp pour ascaridiose, lecamarade qui l'avait remplacé comme radio, fut tué dans une embuscade..C'estlui qui le réceptionna à l'infirmerie, ainsi que six autres corps [...]. Parcontre, un autre épisode, au cours duquel il fut grièvement blessé par uneballe tangentielle dans le crâne, semble l'avoir moins marqué, de même que lesmultiples péripéties de combat qui ont émaillé sa campagne d'Algérie.

Son engagement terminé, il réintégra lavie civile, avec de multiples décorations et une pension d'invalidité pour"syndrome crânien post commotionnel".

Mais, une fois libéré, il ressentit lespremiers symptômes d'une névrose de guerre, avec état d'alerte, angoissephobique, reviviscences, difficultés d'endormissement, cauchemars et ruminations mentales à thème deculpabilité portant sur les trois incidents de sa campagne d'Indochine.[...]Pendant trente ans, il composa avec sa pénible névrose, consultantrégulièrement son médecin de famille qui se contenta de lui prescrire dessomnifères et des tranquillisants, tandis que ses symptômes obéraient sa viefamiliale et restreignaient sa carrière professionnelle. Puis, lorsque parut ledécret de 1992, son médecin lui fit constituer un dossier de demande de pensionpour névrose de guerre.

Il eut la mauvaise fortune d'êtreexpertisé par un praticien neurologue, qui avait été coopté secondairement dansle corps des psychiatres, et qui était farouchement opposé à toute idée depathologie non organique, et encore plus au concept de névrose de guerre..Etonné, nous avons assisté à l'entretien d'expertise....

L'expert expédia hâtivement la viemilitaire et son vécu pour s'attarder sur la recherche minutieuse (pour ne pasdire obstinée) d'antécédents antérieurs au service et de soucis de la vieactuelle.

Lorsque Edouard lui dit qu'il revoyaiten rêve les sept cadavres qu'il avait réceptionnés à l'infirmerie, l'expertvoulut lui faire dire qu'il ne les avait pas vus "en vrai", maisqu'il en avait seulement entendu parler et qu'il ne faisait que les imaginerdans ses rêves ! Puis il décréta que l'état d'alerte (peur de se faire attaquerdans la rue) et la phobie de la foule n'avaient rien de spécifiquement liés àla guerre. En fin de compte, il diagnostiqua un état anxio-dépressif avecphobies banales, qu'il imputa à des soucis qu'entretenait Edouard pour l'étatde santé de son fils....

Débouté devant le Tribunal des pensions,Edouard fit appel, en soumettant aux juges notre observation psychiatrique,radicalement contradictoire de l'expertise. Mais le surexpert nommé en appel, quine put faire autrement que de reconnaître la névrose de guerre, évidente,estima que ses symptômes étaient déjà pris en compte dans le libellé de lapension pour syndrome postcommotionnel (ce qui était vrai pour l'anxiété et lestroubles du sommeil, mais faux pour les reviviscences et les phobiesspécifiques); ce qui fit que Edouard fut, une fois de plus, débouté.

Nous sommes donc, ici, en présence dedeux fautes expertales successives: d'abord la mauvaise foi d'un expertneurologue qui ne veut pas admettre le concept de névrose de guerre, ensuitel'erreur du second expert qui confond syndrome postcommotionnel avec syndromepostémotionnel".

 

Cetteétude de cas, très révélatrice des dérives successives des "experts"est suffisamment éloquente en soi pour ne pas obliger à des commentairessuperflus. Il s'agit d'un cas exemplaire, mais les personnes qui ont siégé dansles Commissions pourraient en citer bien d'autres...

Maisreprenons, toujours avec le DR CROCQ, l'analyse de l'application, du Décret etdes remarques – souvent très critiques – sur le fonctionnement réel des ditescommissions et du rôle particulier des experts.

Danscette partie, plutôt que de tenter de faire l'exégèse de son livre, je préfèrele citer directement, pour ne pas être accusé de déformations de la penséerigoureuse de l'auteur, et laisser croire à un parti-pris de ma part.

LeDécret comporte trois Chapitres dont voici les apports essentiels:

"Lechapitre 1 proscrit l'utilisation d'entités nosologiques (description)archaïques et parfois péjoratives, telle que "neurasthénie [...]spasmophilie [...], hystérie ou paranoïa. Il préconise l'utilisation de laClassification Internationale des malades qui répertorie des syndromes sansréférence doctrinale [...] L'attitude de l'expert vis-à-vis du patient doitêtre neutre et bienveillante, et dépourvue de suspicions a priori [...].L'expert est mis en garde contre l'utilisation abusive de la notion d""état antérieur" (c.a.d. était déjà potentiellement malade avant la guerre (G.A).

Elémentimportant, "la notion d'une causalité directe et déterminante avec un faitde service, suffit à établir l'imputabilité [...]. On ne doit pas dénierl'existence d'un trouble sous prétexte que ses plaintes (celles du patient)sont uniquement subjectives ou que le délai d'apparition après le service a étélong, ou encore que le sujet ne peut pas fournir des documents médicauxcontemporains du fait évoqué, difficiles à se procurer a posteriori".

LeChapitre 2 traite des aspects cliniques du syndrome psychotraumatique (tropcomplexe pour être évoqué ici). Le Chapitre 3 traite de l'indemnisation et des barèmes.

 

"Malgré ses prescriptionsexplicites, le Décret[...] se heurte dans son application pratique à de multiplesdifficultés et obstacles", que le Dr CROQ classe ainsi:

 

"Unpremier obstacle est l'attitude de méconnaissance ou de déniopposée par certains experts vis-à-vis de l'identification d'un syndromepsychotraumatique à partir d'un tableau clinique pourtant évocateur, voir mêmel'attitude de refus, vis-à-vis de l'existence de cette entitédiagnostique au sein de la nosographie. Certains experts ignorent le diagnosticde syndrome psychotraumatique et en regroupent tous les symptômes constitutifssous une étiquette autre: état anxio-dépressif banal (non rattaché àl'évènement traumatisant) , ou hystérie (rattachée à la personnalitéantérieure.). Ce faisant, ils commettent une erreur de diagnostic. Mais il enest d'autres qui, pour des raisons doctrinaires, ont banni le diagnosticde syndrome psychotraumatique de leur vocabulaire et en rattachentsystématiquement tous les symptômes à une prédisposition antérieure (dont laspasmophilie et l'hystérie sont les plus souvent invoquées)."

 

( Je comprends bien que ce vocabulaire trèstechnique, mais indispensable en matière de psychiatrie, et d'argumentationjuridique, puisse dérouter certains lecteurs: il devrait être possible, dans unglossaire, , de rendre ces remarques fondamentales plus faciles d'accès).

 

"Uneseconde difficulté tient àl'attitude de réprobation ou de suspicion adoptée par certainspersonnels et même certains experts à l'encontre du demandeur. Sous-jacent àcette attitude, règne encore le postulat que les troubles psychiques, comparésaux blessures somatiques, ne sont pas "sérieux" et qu'ils traduisentla faiblesse morale de l'individu, quand ce n'est son aspiration au parasitismesocial".

Déjà,après la Première Guerre Mondiale, "beaucoupde psychiatres assimilaient les névroses traumatiques (dont la névrose deguerre) à des névroses de "revendication" de "compensationfinancière" ou de "convoitise d'indemnité". Aujourd'hui encore,certains experts évoquent les concepts formellement récusés par le décret du 10Janvier 1992, de "sinistrose" , "exagération","simulation" ou "persévération "plus ou moins consciente,quand ce n'est pas "simulation" délibérée. Une telle prise deposition, adoptée avant même que l'entretien clinique n'ait débuté, estinadmissible et discrédite la réputation d'objectivité et d'humanité quidevrait être celle de l'expert".

 

"Letroisième obstacle, d'une manière corollaire, tient parfois à l'étatd'esprit même de certains patients, et à certains aspects de leurcomportement. Déjà, tout sujet traumatisé par la guerre a inévitablement lesentiment que les autres ne peuvent pas comprendre sa souffrance (puisque letrauma est indicible, incommunicable) et s'en désintéressent de toute façon.Une fois la guerre terminée, les bien portants s'en retournent égoïstement àleurs occupations et à leurs loisirs d'antan et laissent les rescapéstraumatisés à leur solitude de leurs ruminations mentales. Le monde s'estrefermé sur ces derniers, leur donnant à vivre cet abandon comme une"deuxième mort" ou un "deuxième trauma", écho du vécud'absence de secours qui a marqué le trauma de guerre. Aussi n'est-il pasétonnant que certains rescapés et certaines victimes en veuillent plus à leurentourage et aux instances administratives qu'à leurs anciens ennemis [...]. Etleur démarche en vue de l'attribution d'une pension est plus un appel pour sefaire reconnaître, qu'une recherche de compensation par le jeu d'uneéquivalence impensable (la souffrance et la pension ne se formulent pas dans lamême langue)ou qu'une convoitise matérielle[...]. Il est du devoir de l'expertd'éclairer ces patients sur cet aspect nécessairement insassiable de leurdésir, tout en les rassurant par l'affirmation de la reconnaissance de leurtrouble et de sa juste évaluation selon les critères précis du barème. En reconnaissant la plainte de la victimeet en lui accordant ce à quoi elle a droit, la société la conservera dans lacommunauté au lieu d'en faire un revendicateur, un aigri ou un révolté".

 

Unquatrième et dernier obstacle est constitué par le comportement de certainesinstances administratives chargées d'examiner les demandes de pension et destatuer sur leur bien-fondé. Tous se passe parfois comme si elles avaientreçu des instructions pour ne pas appliquer, sous divers prétextes, lesdispositions pourtant explicites du Décret du 10 Janvier 1992. On voit ainsides commission de réforme, des commissions consultatives et surtout lescommissaires du gouvernement (si le dossier a été porté devant le tribunal despensions, appellation qui donne l'impression au requérant d'être coupable) oudevant la Cour d'Appel des pensions, ergoter – en contrevenant manifestementaux instructions du décret- sur l'apparition tardive des troubles, ou sur ledéfaut de pièces justificatives contemporaines des faits. On voit même descommissions de réforme, qui ne comportent pas de psychiatres, décréter"absence de syndrome psycho traumatique" contre l'avis formel deleurs propres experts".

 

CONCLUSION:

"La mort n'est pas une chose quenous aurions frôlée, côtoyée, dont nous aurions réchappé comme d'un accidentdont on serait sorti indemne. Nous l'avons vécue...Nous ne sommes pas desrescapés mais des revenants"

(Jorge SEMPRUN - L'Ecriture ou la vie)

 

Jepense avoir montré, dans cet article qu'un nombre considérable d'AnciensCombattants en Algérie ont été et sonttoujours victimes de différents traumatismes psychiques liés à la guerre et àses conditions de guérilla.

Queleur nombre est difficilement évaluable, parce que les troubles sont tropsouvent niés par les autorités, ou supportés par les patients, ou pris plus oumoins bien en charge par la médecine privée ou familiale, voire même niés parles patients eux-mêmes....

Lesauteurs que j'ai cités, à partir de leurs enquêtes et des extrapolationsréalisées par la suite, (en recoupant avec d'autres conflits dont celui duVietnam qui a donné lieu aux USA à des études très approfondies) estiment qu'un soldat sur trois ou quatre aconnu ou connaîtra des troubles psychiques, éphémères ou plus constants,précoces ou très retardés, dont certains se structureront sous forme de névroseou autres troubles constitués..

Cene sont pas les commissions de réforme qui nous donneront plus d'informationsobjectives, compte tenu des critiques relatées ici, sur les déficiences de leurfonctionnement.

Cene sont pas non plus les autorités sanitaires nationales, puisque la plupartdes médecins généralistes ou spécialisés ne connaissent même plus le concept de"névrose de guerre" et donc ,encore moins celui de "névrose deguérilla".

Onne m'en voudra pas de laisser l'ultime conclusion au Dr CROCQ, qui nous a tant apportésur ce délicat et douloureux sujet:

"Car on sait maintenant que, plusdiscrètes mais pas moins douloureuses que les blessures physiques, lesblessures psychiques causées par la guerre et ses moments critiques d'effroi etd'horreur[....], sont aussi tenaces et invalidantes, obérant à jamais lesexistences familiales, professionnelles et sociales des victimes"traumatisées" qui ont subi une transfiguration de leurpersonnalité..La reviviscence, la réminiscence de l'instant critique, est obstinée,frappant d'une incompréhensible malédiction celui à qui le hasard de la guerrea attribué une incursion aux enfers. Toutefois, ne pas cacher des blessures, nepas les taire, et accepter de parler sa souffrance dans une énonciationcathartique qui procure l'apaisement en créant du sens là où il n'y avait quel'absurde, peut, sinon procurer l'oubli, impossible, transformer un destin subien destin assumé".

Donc, qu’on ne nous dise pas, comme onl’entend trop souvent, que les problèmes sont réglés, les « traumatisés »sont indemnisés, et que nos révélations ne sont qu’un combat d’arrière gardeinutile et dangereux. Il suffit, pour s’en convaincre, de fréquenter desanciens combattants d’Algérie, de les faire parler, de les écouter et surtoutde les entendre, pour comprendre que le problème demeure, enfoui, certes dansla masse des évènements qui interviennent chaque jour, dans la vitesse et lasuperficialité des informations quotidiennes. C’est bien toute une classe d’âgequi a souffert bien au-delà de la période de guerre et dont les survivantssouffrent encore en silence.

Ou encore de lire l’excellent roman de LaurentMAUVIGNIER « Des Hommes »(Editions de Minuit) qui montre commentle passé peut, brutalement, faire irruption dans la vie de ceux qui ont crupouvoir le nier…

 

 

Gilbert ARGELES

 

 

 

 

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