Tout commence par le "décervellement" !

Incorporé en 1959 dans un Bataillon de Chasseurs Alpins, je me retrouve, huit jours plus tard, et contre mon gré, à Clermont Ferrand dans une section de préparation des élèves officiers de réserve: section E.O.R. D'autres que moi ne sont pas plus volontaires, mais prêts à "subir", faute de pouvoir faire autrement....

Il s'agit, pour l'armée, de faire de nous des chefs militaires, prompts à exécuter les ordres sans broncher, prêts à supporter et à diriger toutes les horreurs de la guerre. il s'agit aussi de légitimer la guerre d'Algérie.

Sont donc mis en place, à notre intention, des cours réguliers (plusieurs fois par semaine) d'action psychologique. Je me rappelle la salle flambant neuf, avec, au fond, une immense carte du monde, affublée d'une aussi immense flèche d'un rouge bien gras, partant de Moscou, obliquant vers le Moyen Orient et aboutissant... à Alger....

Les cours sont assurés par des sous-officiers baroudeurs des guerre d'Indochine et d'Algérie, (très fins psychologues donc) , formatés étroitement pour accomplir ce travail particulier: nous asséner, à répétition, des idées simples , de façon à faire sortir de nos étroites cervelles les idées forcément saugrenues que nous pouvions avoir sur la situation dans le monde et sur la nature de la guerre d'Algérie.

C'était du genre de la blague "Qu'est-ce que tire le tank ?" Réponse: "le tank tire son efficacité de la puissance de ses canons" !

Je ne vais pas vous raconter tout cela en détail tellement cela peut apparaître risible aujourd'hui; et puis cela m'angoisse encore: j'avais 25 ans, une solide formation politique et sociale, mais je voyais bien, qu'au fil des semaines , les plus jeunes ou les moins solides, cédaient petit à petit aux arguments simplistes, se faisaient lentement conditionner, acceptaient donc de se former à la fonction de Chef détenant l'autorité et le savoir.

Je préfère juste vous proposer deux fiches "pédagogiques" dont se servaient nos baroudeurs/"psychologues" , rares à être dévoilées, dont vous pourrez apprécier la haute valeur historique et philosophique. Ces deux fiches sont dans les "fichiers attachés", sous forme d'images "jpeg" .

Si l'on ajoute à ces "actions psychologiques" le reste de la journée qui consistait aussi à tenter de nous modeler étroitement à nos futures fonctions, marcher au pas durant des heures sous les gueulantes des sergents-chefs avinés, menaces de suppression des permissions , autres exercices hautement intellectuels et formateurs, on peut comprendre que nombre d'appelés aient succombé à cette furia militaire et aient perdu , petit à petit, le sens des réalités au moins partiellement... Tiraillés par leur souffrance, par leur culture familiale d'une part et par le simplisme évident des conditionnements dont ils étaient l'objet, ils sont devenus ce que la psychiatrie moderne (américaine) appelle des "bi-pôlaires" c'est à dire des gens à la limite de la psychose maniaco-dépressive. A partir de là, la partie était gagnée pour l'Armée: ils pouvaient embarquer sans crainte pour l'Algérie, surtout pour ceux qui ayant réussi leurs E.O.R. allaient se retrouver à l'école militaire de Cherchell en Algérie, pour poursuivre leur conditionnement, durant quelques mois, sur les mêmes bases que celles énoncées ci-dessus.

Quant à moi, si vous voulez le savoir, je suis resté "deuxième classe" durant mes 28 mois et je ne le regrette pas.

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