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Billet de blog 19 nov. 2014

Claude Aziza, entre ruines et rêves

Le cinéma Jean-Eustache est une institution à Pessac. Il domine la place centrale, comme un second cœur de la vie municipale. Il accueille cette semaine la 25ème édition du Festival international du film d'histoire. Mais au programme du cinéma, à côté du sérieux affiché habituellement, figure également une case bien mystérieuse…Par Damien Gouteux

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Claude Aziza, venu tout spécialement de Paris pour animer sa séance. © DG

Le cinéma Jean-Eustache est une institution à Pessac. Il domine la place centrale, comme un second cœur de la vie municipale. Il accueille cette semaine la 25ème édition du Festival international du film d'histoire. Mais au programme du cinéma, à côté du sérieux affiché habituellement, figure également une case bien mystérieuse…

Par Damien Gouteux

Un vendredi après-midi par mois, au cinéma Jean-Eustache de Pessac, on trouve au programme la séance de Monsieur Claude. Pas de partie fine, ni de bagatelle ici, juste un film présenté par un homme dont l’enthousiasme et les talents d’orateur dissipent entièrement les années qui pèsent sur ses épaules.

À chaque séance, il assure une introduction spectaculaire au film présenté. Mais ce n’est pas n’importe quel genre de film. Dans la tanière de Monsieur Claude, une petite salle du cinéma où l’ambiance feutrée se double d’une connivence secrète entre les spectateurs et le maître de cérémonie.
Ce conclave hétéroclite vient déguster un met fin: un péplum, un western, un film fantastique ou de science-fiction, dont les qualités sont parfois bien loin des oscars ou du film d’auteur, et se rapprochent plutôt des plus exquis nanars. Mais Monsieur Claude tient bon sa barque et ramène ses acolytes chaque mois pour une nouvelle itération. Pourtant, il l’avoue sans ambages: "J’ai des goûts de chiottes!" et surenchérissant: "Je ne fais pas d’histoire du cinéma, ni d’analyse, cela m’ennuie d’ailleurs!". Mais alors qui est ce Monsieur Claude? Et en quoi consistent ses mystérieuses séances?

La face cachée de la Lune

Monsieur Claude, s’appelle en fait Claude Aziza. Pareil au dieu Janus il a deux visages. D'un côté, il y a cet amateur passionné, cinéphile dont le registre englobe les films de genre. Du musculeux Hercule emmené par un ex-catcheur, à un remake combatif du plus célèbre vampire dans Dracula Untold, en passant par un improbable western danois intitulé The Salvation, ou le prochain Exodus de Ridley Scott, Monsieur Claude nous fait traverser les continents inexplorés de l’imagination débridée des scénaristes. Son crédo? "Ne pas parler du film".
À chaque séance, il échafaude un cours d'histoire culturelle en rapport plus ou moins direct avec le sujet, comme la genèse du mythe du Vampire, ou les femmes dans les westerns. Peu importe le matériau de base, le docte présentateur arrive si bien à passionner son public que celui-ci en oublierait presque qu'il est ici pour voir un film!
À la manière de ces conteurs africains d'un nouveau genre, qui brodent leurs récits sur des films importés d'Inde, incompréhensibles pour leur public, Monsieur Claude fait surgir de la glaise du nanar l’illumination du véritable Savoir. Et lorsque le scénario du film place son histoire dans l'Antiquité, là, brille au plus haut la synergie de ses intérêts qui convergent alors et se combinent en un sublime divertissement culturel de haute volée.

Le maître en pleine cérémonie dispense son savoir à ses fidèles. © DG

Car de l'autre côté, Claude Aziza est aussi un universitaire reconnu, spécialiste de la littérature latine, avec la majorité de sa carrière derrière lui. Une sorte de Docteur Aziza doté d'un Mister Claude qui ne surgirait que dans la nuit des salles obscures. Chercheur et enseignant à l'université Sorbonne Nouvelle (Paris III), il collabore régulièrement avec les éditions Les Belles Lettres.
Il est également un membre fondateur du Festival international du film d'histoire, qui a lieu chaque année au cinéma Jean-Eustache de Pessac depuis 24 ans. Toujours ce septième art qui fait le pont entre ses deux facettes. Deux visages qui se retrouvent parfois dans ses ouvrages, comme l’illustre très bien Le Guide de l'Antiquité imaginaire, où il s'interroge sur les représentations de l'Antiquité au cinéma. Chaque film selon lui nous informe sur trois époques à la fois: celle représentée, Antiquité plus ou moins fidèle à la réalité historique; celle de la création de l’œuvre, car les peurs et les rêves des créateurs s’invitent parfois dans leur travail, et enfin celle du spectateur.

Un œil malicieux

"Cela m'amuse beaucoup ces séances", lance-t-il d’un œil malicieux. "Je crois que j’ai gardé un émerveillement de l’enfance" qui se réveille devant ces hercules combattant des hommes de pierre ou d’armées en armures rutilantes sous le soleil du désert. Et manifestement il n'est pas le seul à avoir gardé une part de son âme d’enfant car un petit nombre de spectateurs accourent vers la salle.

"Il y a un petit public, des gens qui me connaissent, qui savent qu'on va rigoler", confie-t-il. Et effectivement, des rires parcourent l’assemblée lorsqu’il explique avec sérieux comment se débarrasser d’un vampire et d’où il tire ce savoir. Ses paroles sont certes pleines d’humour mais toujours avec un fond intriguant, intéressant.
Ainsi d'après lui, la croix n’est pas si sûre pour repousser un vampire: et si jamais celui-ci est musulman? Parmi l'auditoir attentif, Nathalie Paradinas est enseignante de lettres classiques au lycée Daguin de Mérignac. "J'essaie d'emmener très souvent mes élèves car il leur ouvre l'esprit sur tout ce qui n'est pas dit". La modernité du roman Dracula de Bram Stocker par exemple, dont Claude Aziza a préfacé l’édition chez Pocket. L’enseignante insiste sur la simplicité avec laquelle il transmet son savoir et la richesse de ses propos. "C'est plutôt une leçon qu'une séance", et elle ajoute avec un sourire qu'elle vient aussi pour son propre plaisir.

Pour l'introduction de Dracula Untold, film à l'affiche du Jean-Eustache pour cette séance seulement, Monsieur Claude apparaît, tout de noir vêtu. Son habit fait ressortir sa barbe poivre et sel et ses cheveux chenus qui encadrent son visage jovial. Ses mains s’animent fébrilement alors qu'il explique de façon enflammée l'histoire du vampirisme à travers les légendes, les livres, les films. "Comment savoir si un cimetière est hanté par un vampire? Simplement en y promenant un étalon blanc n’ayant jamais sailli. On lui fait enjamber chaque tombe et si sur une il refuse, c’est ici que dort un buveur de sang!" Sans crier gare, il brandit une croix géante et une gousse d'ail pour repousser les éventuels sinistres séides du mal! Pas de réactions douloureuses dans l’auditoire, ni de fuites effrénées, mais un rire communicatif. "À New York on peut acheter un kit de tueur de vampires pour 4000 euros!", poursuit-il.

Les vingt minutes de sa présentation passent à la vitesse de l'éclair. Trop vite, il demande au projectionniste de lancer le film. Sera-t-il bon? Sera-t-il mauvais? Qu'importe, la salle est déjà conquise lorsque les ténèbres s’abattent sur elle.

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