Hebdo #94: être engagé·e…. avec Emile Rabreau

Pour cet Hebdo du Club, parole à un jeune militant de 21 ans d’Utopia 56 qui nous a rejoint vendredi dernier avec un premier billet, puissant, précis et fort bien écrit sur le démantèlement du camp de migrants de Saint-Denis et les répressions policières devant l'Assemblée nationale du 16 et 17 novembre derniers. Retour sur son engagement, les violences policières Place de la République et le Covid-19 vu des exilés... 

Vendredi dernier, grâce à un message privé reçu sur Instagram par mon collègue en charge des réseaux sociaux, nous avons accueilli un nouveau blogueur dans le Club. Emile Rabreau, bénévole à Utopia 56 nous proposait de raconter 31 heures de sa vie de militant, du démantèlement violent du camp de Saint-Denis le lundi 16 novembre, au rassemblement devant l'Assemblée nationale contre le projet de loi Sécurité globale, qui lui aussi a donné lieu à des violences policières, sur des journalistes notamment.

Un contributeur engagé, sur le terrain, et jeune de surcroît, tout cela nous plaisait bien (non pas par jeunisme mais parce que nous tenons à assurer le plus de mixité possible dans nos colonnes). Et nous n’avons pas été déçu !

Le premier billet d’Emile Rabreau « 31h dans ma vie militante: à chaque situation, l'État réprime en toute impunité » est tout simplement époustouflant. Outre sa grande maîtrise narrative qui nous permet de suivre au plus près les événements, la contribution de ce blogueur nous permet de saisir la vérité crue et brutale à laquelle les militants sont exposés et qui, à n’en point douter, laissera des traces durables dans notre société. Il nous montre aussi combien la flamme de la résistance n'est pas prête de s'éteindre. Loin de là.

Si l'engagement a toujours porté sa part de risque (on met en gage sa parole, sa liberté...), il est certain qu'aujourd'hui, l'engagement met avant tout en gage son corps. Manifester dans la rue, c'est s'exposer au virus, soit, mais c'est surtout exposer ses yeux, ses mains, ses jambes... devenus la cible d'une répression sans limite.

Entretien avec Emile Rabreau, pour qui « l’enjeu de cette fin d’année est pour nous, société civile et citoyenne, de réussir à instaurer un véritable rapport de force face à un gouvernement qui rejette toute discussion ou contestation de ses décisions. »

Crédit: Emile Rabreau Crédit: Emile Rabreau
Dans votre premier billet vous dites que vous êtes « étudiant en année de césure, bénévole depuis 3 semaines à Utopia 56 ». Pouvez-vous nous en dire un plus sur vous ?

J’ai 21 ans, je suis titulaire d’un DEUG d’Histoire et d’une licence de Géographie & aménagement. Je suis cette année en césure car je ressentais le besoin d’effectuer des actions concrètes, de faire du terrain. Ma formation universitaire s’éloignait souvent du réel, attachant une trop grande importance à la théorie. 

Me voilà donc cette année libre de choisir où je souhaite m’engager. Une fois que mon stage sera terminé chez Utopia 56 fin décembre, je prévois de me mobiliser auprès d’une association qui vient en aide aux exilé·e·s à la frontière franco-italienne. 

Vous étiez déjà militant avant ça ? Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui vous a amené à Utopia 56 ? Et avez-vous reçu une formation avant d’aller sur le terrain ?

Tout dépend de ce que l’on entend par militer… J’ai commencé à faire mes premières actions concrètes au lycée lorsque j’étais en Terminale. Soutenu.e.s par un certain nombre de professeur.e.s, nous avions bloqué pendant plus de deux semaines notre établissement scolaire et interpelé les pouvoir publics en février 2017. Cette première expérience d’engagement m’a permis de découvrir le monde militant. C’est lors de mon arrivée à Tolbiac en 2017 (centre PMF de l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne) que j’ai commencé à réellement militer. A Nantes et à Paris (les deux villes où j’ai étudié), j’ai participé à beaucoup de manifestations, d’assemblées générales, de blocus, de tractages et à des actions de désobéissance civile aussi. 

Jusqu’à ce que j’intègre Utopia 56, j’avais toujours milité avec des groupes d’ami·e·s, sans entrer dans une quelconque organisation, par peur de perdre mon libre arbitre. Quatre raisons m’ont convaincues d’entrer chez Utopia : les causes qu’elle défend et son recul militant (elle ne souhaite pas être reconnue d’intérêt public par l’Etat, refusant ainsi au maximum de remplacer les pouvoirs publics dans le rôle qu’ils devraient assurer), la concrétisation directe des objectifs de l’action bénévole (car nous gérons surtout des situations d’urgences), le fait qu’il soit laissé au/à la bénévole une certaine spontanéité dans ses choix d’actions, et enfin que l’association fasse confiance à des personnes "lambdas" (comme moi) en leur donnant accès rapidement à des premières missions. Seule obligation : les nouveaux bénévoles suivent une courte formation (sous forme de briefing) avant chaque mission, par messagerie puis une nouvelle fois à leur arrivée sur le terrain. 

Etiez-vous lundi soir sur la Place de la République ? La violence policière était-elle pire que d’habitude ? Ou était-elle juste plus visible que celle qui s’est déchaînée à Saint-Denis par exemple ?

Oui, j’y étais en tant que bénévole chez Utopia 56, qui co-organisait l’évènement.

La violence ne change pas, elle est toujours la même, terrifiante et révoltante. Depuis que je milite, il me semble que l’on parle de plus en plus de violences policières, car elles sont plus visibles. Les réseaux sociaux participent à cette nouvelle visibilité, malgré les nombreuses critiques auxquelles ils font face. Ils constituent en effet un contrepouvoir de premier choix pour les citoyen.ne.s face à la violence institutionnalisée de l’Etat et face aux médias mainstream. 

Cependant, comme les personnes exilées sont des individus dont on entend peut parler en raison de la politique d’invisibilisation que les pouvoirs publics mènent à leur encontre, les violences policières dont ils sont victimes sont beaucoup moins connues du grand public. La police peut donc se permettre plus d’excès à leur égard qu’à d’autres franges de la population (de la même manière que les banlieues ont fait les frais d’une expérimentation répressive violente il y a quelques années de cela, sans que l’opinion publique n’en soit vraiment alertée). 

Par exemple, les excès de la « légitime défense » des policiers étaient encore plus nombreux lundi soir à l’égard des personnes exilé·e·s qu’à l’encontre des bénévoles ou des manifestant·e·s. Pour ne citer qu’une seule image parmi les nombreuses que j’ai en tête : j’ai vu certains policiers pousser dans le dos des exilé·e·s qui couraient, stoppant net leur course et les faisant ainsi tomber brutalement contre le sol, alors qu’ils ne représentaient strictement aucun danger. Il est plus rare de voir cette violence dirigée contre les soutiens, bien qu’ils en soient aussi victimes. J’ai notamment fait les frais de cette violence en recevant un puissant coup de poing d’un policier après m’être interposé (de manière non violente) devant un de ses collègues qui, dans une rue du quartier du Marais, a délivré un croche-pied sur un exilé alors qu’il ne représentait aucune menace et qu’il fuyait la police. Cette scène a été filmée par un photojournaliste indépendant et a permis d’identifier cet agent : une enquête ouverte de l’IGPN est désormais en cours à l’encontre de ce policier, commissaire divisionnaire de la BAC 93N, pour « violences par personne dépositaire de l'autorité publique »

La violence est donc omniprésente, dans le quotidien des exilé·e·s, tout comme lors d’événements spéciaux comme ceux du démantèlement du camp de Saint Denis la semaine dernière ou bien de l’action de lundi soir dernier. La répression n’était pas pire que d’habitude. Elle a juste été rendue bien plus visible, car le camp d’exilé·e·s a été monté en plein centre de Paris, et non en périphérie de la capitale ou dans des territoires isolés. Il est d’ailleurs nécessaire de rappeler que la grande majorité des images qui ont été diffusées et qui ont permis de révéler au grand public ces violences seront bientôt interdites si la loi liberticide de sécurité globale est validée (ce qui ne fait presque aucun doute). 

 © Emile Rabreau © Emile Rabreau

Crédit : Emile Rabreau Crédit : Emile Rabreau
Installation du campement d'exilé.e.s Place de la République à Paris, lundi 23 novembre.

Vous dites dans votre premier billet que vous êtes « écoeuré », « dégoûté », que vous avez « la rage », mais en même temps, il y a beaucoup d’énergie et l’envie de changer les choses… Est-ce que cette expérience est en train de changer votre vision du monde ? Vos projets d’avenir ? 

Oui, j’éprouve toutes ces fortes émotions car je fais face depuis maintenant quatre semaines à des réalités très, très dures. Il est difficile de les comprendre si l’on n’y fait pas face directement. Selon moi, il faut faire face au choc, le digérer puis se lancer ; dénoncer, persévérer, faire front et s’entraider.

Bien que d’autres expériences de vie m’attendent dès demain, il y a une chose dont je suis certain (et je ne suis pas le seul !) : la période que nous vivons actuellement est une période charnière, de non-retour. Et nous ne devons plus compter sur la très grande majorité de la classe politique, qui n’écoute pas ses citoyen·ne·s. Il faut faire front pour défendre et faire valoir nos choix de société collectivement. 

Et puis, j'avoue avoir toujours eu beaucoup de mal à me projeter avec certitude dans l’avenir en raison de ce système violent, aliénant et agressif. L’objectif que je me fixe pour l’instant est de ne jamais baisser les bras, et bien sûr de m’autoriser à rêver. 

Dans les dernières manifestations parisiennes (samedi, lundi derniers), probablement à cause du Covid, on voit surtout des jeunes, mais c’était déjà beaucoup le cas lors des manifestations Climat, est-ce que d’après-vous on assiste à un « clash des générations », ou surtout à un « clash » avec les vieilles élites réactionnaires ? Et qu’est-ce que ça vous fait d’entendre Emmanuel Macron parler de « génération sacrifiée » ? 

Je ne crois pas réellement au « clash des générations », ce terme est selon moi beaucoup trop clivant et généraliste. Il représente en cela un danger car il pourrait faire basculer certains jeunes dans une attitude tout aussi réactionnaire que celle qu’on peut attribuer aux personnes âgées à travers ce terme de « clash ». Puis, qu’entendons-nous par "vieille/vieux" ?

Si l’on fait allusion aux personnes âgées (de la génération de mes grands-parents), elles ne sont pas toutes réactionnaires, tout comme les jeunes ne sont pas tou.te.s humanistes et de gauche. Cela ne fait que quelques années que je milite, et j’ai déjà croisé le chemin de nombreux.ses "vieilles/vieux" très engagé.e.s, et ce bien avant ma naissance. De mon point de vue, d’autres facteurs entrent aussi en jeu. Tout d’abord, l’Etat et par extension la police bafoue de plus en plus nos droits fondamentaux en réprimant de manière très violente et quasi constante toute contestation. Cela explique en partie pourquoi les personnes âgées, fragiles, participent moins aux manifestations ou autres événements. Les jeunes sont forcément en meilleure santé et peuvent pour cela se permettre de prendre plus de risques. Le contexte de pandémie s’ajoute à cela et vient appuyer cette présence moindre des anciennes générations à l’occasion de ce type d’action.

Enfin pour moi, il n’est pas vraiment question d’une génération sacrifiée. Je trouve plus juste de parler de nombreuses.eux citoyen·ne·s sacrifié·e·s, vivant déjà dans des conditions difficiles avant la pandémie, se retrouvant désormais dans des situations qui ont très largement empirées après avoir supporté deux confinements.

Le fait que Macron utilise ce terme de « génération sacrifiée » lui permet de feindre de s’apitoyer sur notre sort, ce qui est totalement hypocrite. Comme l’explique très bien un article dernièrement paru sur le site de Révolution Permanente : « On nous avait promis un monde d’après plus écolo et plus juste et là on nous assène avec des lois sécuritaires. ‘’Métro, boulot, dodo’’, ‘’Travaille, Consomme et Ferme ta gueule’’, c’est ça la synthèse des directives du gouvernement, qui nous confirme son sens des priorités, maintenir le système capitaliste et ses profits, et pas de place pour le reste ».

Dans le billet, il est très peu question de la pandémie, comme si le Covid-19 n’existait pas vraiment pour les exilés… C’est quoi le Covid vu des exilés ? de leurs soutiens ?

Il est vrai que dans de nombreux cas la question de la pandémie semble apparaître comme secondaire pour les exilé·e·s. Les personnes à la rue, invisibilisées par les pouvoirs publics, sont les premières victimes des mesures prises pour "contrer" l’épidémie. En situation de grande pauvreté, elles ne peuvent pas se confiner, et sont de fait plus exposées au risque pandémique.

Le Covid-19 semble inexistant car les principales préoccupations des exilé·e·s répondent à des besoins primaires (de survie) : se nourrir, se vêtir, se laver, et éviter/fuir la police. Puis, le matériel nécessaire pour se protéger représente un budget conséquent, que les personnes en situation de grande précarité ne détiennent pas pour la plupart. Bien que les associations assurent régulièrement des distributions de "kits d’hygiène" (comportant entre-autre des masques), cela n’est bien sûr largement pas suffisant. De plus, la promiscuité entre les individus et l’insalubrité de l’espace sur les camps représentent d’importants freins à la sécurité sanitaire des occupant.e.s. Les gestes barrières sont donc un luxe que les exilé.e.s peinent à appliquer.

L’Etat les délaisse totalement, ce qui est d’autant plus scandaleux lorsque l’on sait qu’il a invoqué des raisons sanitaires pour justifier ses mesures autoritaires lors du démantèlement du camp de Saint Denis la semaine dernière (avec par exemple l’ordre donné par la préfecture de détruire tentes, couvertures et habits récupéré.e.s dans la nuit du Lundi 16/11 au Mardi 17/11, qui auraient pourtant pu sauver des vies une fois nettoyées).

Il faut préciser que si le Covid-19 semble inexistant, ce n’est pas pour autant que les exilé·e·s ne s’en préoccupent pas (ils portent tou.te.s des masques). C’est l’Etat qui ne se préoccupe pas de leur situation, et non pas l’inverse.

A quoi rêvez-vous (à la démission de Macron ? à quelque chose de plus profond ?) Vous dites dans votre billet qu’il faut « faire masse ». Est-ce que les mobilisations de République vous rassurent sur l’état de notre société ? 

A beaucoup de choses encore, heureusement !

Pour l’instant, je rêve surtout que les exilé·e·s puissent être traité·e·s comme des êtres humains, que les violences policières soient dénoncées et reconnues à grande échelle ou encore que les violences perpétrées à l’égard des femmes en finissent. La liste est encore bien longue… Par ailleurs, la démission de Macron ne me semble pas être un objectif en soi ; éveillé ou endormi je ne rêve pas du président de la République. De plus, sa démission ne remettrait très probablement pas en cause le système dans lequel nous vivons car quelqu’un.e d’autre en reprendrait forcément les rênes.

Toutes ces situations sont les résultats de violences systémiques, inhérentes au capitalisme. Je ne crois donc pas qu’elles puissent se résoudre sans la disparition du système dans lequel nous vivons, et la mise en place de nouveaux systèmes qui se fonderaient sur la bienveillance, la solidarité et l’entraide, qui inciterait à la compréhension entre les humains entre eux, et plus largement avec la totalité du monde vivant.

Ces objectifs sont bien sûr très loin de la réalité dans laquelle nous vivons en ce moment. Et non, les mobilisations de République de cette semaine ne suffisent pas à elles seules à me rassurer : elles sont source d’espoir, mais sont encore loin de faire basculer la donne. L’enjeu de cette fin d’année est pour nous, société civile et citoyenne, de réussir à instaurer un véritable rapport de force face à un gouvernement qui rejette toute discussion ou contestation de ses décisions. Il faut continuer sur la lancée dans laquelle nous sommes afin de pouvoir se dire à la fin plus que rassuré.e.s (d’où la nécessité de faire masse et de maintenir la pression) !

En ce sens, si cela est possible, la participation aux nombreuses actions prévues dans toutes la France samedi prochain contre la loi liberticide de sécurité globale, est très importante. 

 

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