Ian Hamel: "Et si la Suisse ne servait plus à rien ?"

Le 27 août dernier, un éditorialiste du Wall Street Journal, Holman W. Jenkins Jr, s'interroge de façon assez opportuniste : «Est-ce que le monde a encore besoin des Suisses?». Le 02 octobre, Lionel Beehner enfonce le clou dans un papier du Los Angeles Times qui ironise sur les "qualités" suisses.

Le 27 août dernier, un éditorialiste du Wall Street Journal, Holman W. Jenkins Jr, s'interroge de façon assez opportuniste : «Est-ce que le monde a encore besoin des Suisses?». Le 02 octobre, Lionel Beehner enfonce le clou dans un papier du Los Angeles Times qui ironise sur les "qualités" suisses.

C'est maintenant au tour du journaliste Ian Hamel[1] de poser la question dans un livre à paraître le 13 janvier prochain. Ce livre, intitulé « Et si la Suisse ne servait plus à rien ? » fut rédigé lui aussi pendant l'annus horribilis de la Suisse, 2009, et terminé en octobre. Selon l'auteur, les événements subséquents, notamment l'épisode des minarets, « confortent son propos. » Avant une lecture critique, voici quelques questions à son auteur.

1) Quel est l'élément déclencheur de ce livre ?

C'est la dénonciation au fisc des Etats-Unis de 250 clients américains de l'UBS. Cet événement marque la fin du secret bancaire helvétique.

2) Quels thèmes abordez-vous ?

Je tente de démontrer que pendant des décennies la Suisse a pu devenir prospère en contournant les législations de ses voisins. L'opinion publique pense au secret bancaire, j'aborde d'autres thèmes, moins connus, comme l'or, les ports francs, le négoce, les ventes d'armes, le marché de l'art, la justice. Toutefois, cette "spécificité" suisse a bénéficié de l'accord tacite du reste du monde.

3) Quel ton adoptez-vous ?

Le livre "Et si la Suisse ne servait plus à rien?" paraît dans la collection "à dire vrai" des éditions Larousse. Tous les ouvrages de cette collection sont provocateurs, dans le style : "La France est-elle une République bananière ?" ou "Le Tibet est-il une cause perdue ?" Mon titre donne le ton de mon livre.

4) A quoi sert -ou a servi- la Suisse, pour gloser sur le titre du livre ?

La Suisse, pays neutre, était indispensable durant la guerre froide. Un exemple : si l'URSS ou l'Occident voulait financer une guérilla dans le tiers-monde, il fallait que les fonds transitent vers un Etat sérieux doté d'un vrai secret bancaire. Accueillant le siège européen de l'ONU, la Suisse était idéalement placée, et dotée d'excellentes infrastructures.

5) Si la Suisse fascine, au-delà des polémiques, n'est-ce pas aussi en raison d'un modèle d'organisation unique au monde ? Ne vaut-il pas la peine d'être sauvegardé ? Un dirigeant d'un groupe industriel suisse parlait récemment du rôle de contre-pouvoir que la Suisse pouvait jouer en Europe.

Evoquer les aspects négatifs d'un pays ne veut absolument pas dire que l'on admire pas ce que vous appelez un modèle d'organisation unique au monde, comme la démocratie directe. Encore une fois, il convient de ne pas faire de la Suisse un vilain petit canard. Le secret bancaire arrangeait tout le monde, Français, Allemands, Italiens, Américains.

6) On attend la Suisse sur la question européenne cette année alors que la voie bilatérale semble s'essouffler. Le ralliement de la Suisse à l'Europe se fera-t-il plus vite que prévu ?

Effectivement, la voie bilatérale s'essouffle. La demande d'adhésion de la Confédération n'est que gelée... depuis 1992. Mais quel homme politique suisse aurait le courage actuellement de défendre l'adhésion à l'Union Européenne ? D'autant que Bruxelles n'enthousiasme guère, même dans des pays comme l'Irlande qui ont longtemps bénéficié de sa manne.
7) La Suisse pourra-t-elle tirer son épingle du jeu si elle rejoint l'UE ?

La Suisse est de toute façon obligée, même si cela ne lui plaît pas, d'appliquer les lois communautaires. Autant être à l'intérieur du club qu'à l'extérieur. Mais il ne faut pas perdre de vue que les régions riches payent pour les régions moins riches. La Suisse devra payer pour la Croatie et la Serbie, candidats à l'adhésion.

8) La Suisse doit-elle forcément servir à quelque chose ? Si oui, à quoi ?

Et la France ? Et l'Allemagne? Bien évidemment, la Suisse continuera à servir à quelque chose. Il y a une vie après la mort du secret bancaire. Au mètre carré, des villes comme Zurich ou Genève possèdent la plus grande quantité de matière grise au monde. Elle peut servir à autre chose qu'à planquer de l'argent...


[1] Après six années passées en Amérique du Sud et cinq en Afrique, Ian Hamel, journaliste d'investigation, écrit pour la presse suisse depuis près de deux décennies. Il collabore également à des magazines et journaux français et est l'auteur de deux ouvrages : "La vérité sur Tariq Ramadan" et "L'énigme Oussama Ben Laden".

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