Le magistrat propose, l’état paye et le consultant empoche.

Excellence, gouvernance, efficience, performance…les rimes sont pauvres mais à la mode. Des universités aux hôpitaux, elles sont massivement entrées dans la novlangue des gestionnaires. Pour les établissements de santé, le gouvernement a mis sur pied l’Agence Nationale d’Appui à la Performance (ANAP). L’ANAP « a pour objet d’aider les établissements de santé et médico-sociaux à améliorer le service rendu aux patients et aux usagers… » qui s’en plaindrait ?

 

Depuis sa création, fin 2009, l’ANAP travaille. Mais la tâche est immense : plus de 1000 établissements de santé anciennement appelés hôpitaux publics, presque autant d’établissements privés, à appuyer. L’ANAP travaille donc moins qu’elle ne fait travailler. Un budget de 47 millions d’euros en 2010 (35 millions d’effectivement dépensés), c’est excessif pour les 70 personnes que l’ANAP emploie, pour la plupart en CDD. En réalité l’ANAP consacre 60% de ses dépenses à l’achat de prestations de conseil soit 21 millions d’euros. Parmi celle-ci la réalisation d’un « diagnostic de performance », réalisé par les cabinets privés de conseils, pour un coût de 0,3 à 0,5 millions d’euros par établissement hospitalier. Ce diagnostic débouche ensuite sur la signature d’un contrat de performance entre l’établissement hospitalier et l’Agence Régionale de Santé, visant à dégager les axes prioritaires d’amélioration. Le 22 juillet 2010 le premier « contrat performance » était signé à Bordeaux. Il avait pour pistes prioritaires d’amélioration :

« 1/ Développer l’excellence opérationnelle des pôles, 2/ Améliorer l’adéquation des lits aux besoins et optimiser leur utilisation, 3/ Optimiser l’accessibilité aux équipements lourds d’imagerie , 4/ Développer l’activité externe des laboratoires, 5/ Optimiser l’accueil administratif du patient et la chaîne de facturation, 6/ Optimiser la fonction ressources humaines, 7/ Renforcer le pilotage de la performance grâce à des tableaux de bord et indicateurs »

La novlangue coule à flot. On ne peut qu’être en accord avec l’idée que les blocs opératoires doivent être occupés et non laissés vacants, que les urgences doivent être prise en charge vite et bien, que l’hôpital doit parvenir…à se faire payer…Vu de l’extérieur pour des « non experts » le coût de ce type de diagnostic (plusieurs centaines de milliers d’euros) est surprenant. Ces « axes d’amélioration prioritaires » semblent plus des truismes que des diagnostics de dysfonctionnements relevant d’un audit sérieux.

Dans le cas de Bordeaux on s’interroge sur la nécessité de cet audit…alors que trois mois plus tôt un rapport détaillé publié le 29/04/2010 soulignait déjà la nécessité d’obtenir une facturation optimale, de développer les alternatives à l’hospitalisation, de s’attacher à faire baisser l’absentéisme (« optimiser les ressources humaines » en novlangue) …les propositions étaient précises et nombreuses. Ce rapport était rédigé par un magistrat effectuant la mission que lui avait confié un organisme public : la chambre régionale des comptes d’Aquitaine.

Un an plus tard, un diagnostic de performance est apporté pour un groupe d’hôpitaux du nord de Paris (Bichat Beaujon Louis Mourier, Charles Richet Bretonneau), effectué à nouveau par un cabinet privé d’expert. Les pistes d’amélioration sont : « 1/Accroître l’excellence opérationnelle des pôles ; 2/ Développer la prise en charge ambulatoire, notamment chirurgicale ; 3/ Optimiser les blocs opératoires et 4/ les plateaux de consultations externes ; 5/ Améliorer la chaîne d’information médicale et le codage ; 6/ Améliorer la gestion des lits ; 7/ Définir l’organisation cible de la pharmacie ; 8/ Accompagner le changement et les priorités RH. »…la différence avec Bordeaux n’est pas sidérante (cf ci-dessus).

En 2010, 19 établissements de santé ont pu bénéficier de ces diagnostics judicieux pour un coût total de 7,05 millions (hors taxes), versé par l’ANAP à des cabinets conseil. Ce budget est inclus dans les dépenses publiques de santé. Et ce n’est pas tout, chacun des « axes prioritaires d’amélioration peut donner lieu…à un nouvel accompagnement par un cabinet conseil : ainsi la réorganisation du temps de travail du personnel soignant des blocs opératoires du CHU de Nancy a été réalisé pour 18900 euros par « ESSOR CONSULTANT », ou, plus lucratif, mais, on l’espère efficace, l’accompagnement et pilotage du projet Urgences du CHU de Nancy a été facturé 242000 euros par SOPRA CONSULTING.

Les consultants ont donc maintenant investi massivement les établissements publics. Cela avait largement révélé lors de la sélection en 2010 des « laboratoires d’excellence » et des « initiatives d’excellence » attribuant des crédits aux universités : certaines de ces dernières avaient déboursé plusieurs centaines de milliers d’euros pour parvenir à rédiger leurs projets et respecter un calendrier délirant. Dans les hôpitaux aucune précipitation, l’appel aux consultants est devenu la norme. L’ANAP semble même dans son rapport d’activité 2010 exposer avec une certaine fierté qu’elle y consacre 60% de ses dépenses (http://www.anap.fr/lanap/rapport-dactivite/ page 35).

On peut s’interroger sur la pertinence de cette expertise (cf Nicolas Belorgey « l’hôpital sous pression enquête sur le nouveau management public » éditions La Découverte). On peut aussi s’étonner que les audits publics, réalisés par les cours des comptes régionales et nationale, puissent être considérés comme moins efficaces et doivent être doublonnés par des audits privés. Une seule certitude les consultants y gagnent, quant aux contribuables…on peut en douter.

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