Gilets jaunes, gyros bleus, stylos rouges mais blouses incolores

Des tribunaux aux commissariats, des ronds points aux lycées, le mécontentement est là, visible, exprimé, entendu... mais coté hôpital public, malgré une situation calamiteuse, les personnels ne sont pas audibles.

Des tribunaux aux commissariats, des ronds points aux lycées, le mécontentement est là, visible, exprimé, entendu...mais coté hôpital public, malgré la situation calamiteuse, rien d'audible. Pas de cri suffisant pour alerter durablement. On a bien quelques tribunes qui passent, quelques témoignages qui émeuvent, quelques grèves qui durent. Mais rien qui entraine des décisions à la mesure de la situation

https://www.liberation.fr/france/2018/12/18/sophie-crozier-je-ne-peux-me-resigner-a-voir-l-hopital-couler_1698628

Pourtant il y a urgence pour les soignants. Les infirmier(e)s ont vu leur charge de travail s'alourdir à mesure que la bascule ambulatoire accroissait la complexité des patients restant hospitalisés (les plus légers étant traités en ambulatoire). Le raccourcissement des durées de séjours, l'augmentation du nombre de patients hospitalisés, n'a pas été accompagné d'une augmentation des effectifs. Les soignants vivent le "travaillez plus et soignez mieux avec moins", la polyvalence , les horaires difficiles (alternés, souvent imprévisibles). L’exigence émotionnelle ou la charge mentale est importante, l’autonomie dans l’accomplissement (et le temps d’accomplissement) du travail est faible, les conflits de valeurs sont fréquents entre l’évaluation personnelle de la qualité et sa réalisation effective…et tout cela pour 0,95 fois le salaire moyen français, le 26em rang sur 29 pays de l'OCDE…Tout cela sans émeute. Quelques hôpitaux font bien des barbecues sur les toits mais finalement aucun mouvement collectif, on attend, on se résigne, on cherche des solutions individuelles.

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Côté médecins hospitaliers on parle de « fluidifier les carrières » (avant projet de loi de santé, cf dépêche APM)....Malheureux à l’hôpital ? On vous permettra de travailler en ville. Jeunes médecins votre salaire de début de carrière ne vous permet pas de vous loger ? Passez à temps partiel et faites de l’intérim. Pour compenser l'âpreté du travail hospitalier il faudrait pouvoir travailler ailleurs. Mais alors pourquoi ne pas choisir l'intérim d'emblée  ?  Le travail hospitalier, par essence collectif, devra-t-il être la somme de contrats individuels de médecins prestataires ? Il faudra bien qu'il reste des soignants pour assurer la continuité des soins hospitaliers, et effectuer le plus pénible, stressant et peu valorisé : le travail hospitalier.

Les solutions existent et sont déjà éprouvées : quand le travail est difficile, en contrepartie, on peut en baisser la durée, en réévaluer la rémunération, et chercher à améliorer les conditions de travail. Cela suppose mobilisation et réflexion collective et non arrangements individuels. Mais il semble qu’en 2019, on ne puisse réévaluer le statut, le temps de travail la grille statutaire, …car statut est un gros mot dans le nouveau monde : il évoque l’inertie de tire au- flanc protégés dans des abris douillets.

A l'hôpital comme ailleurs on est passé du règne de la loi, de la norme, du statut (l’hétéronomie de Supiot) à celui du contrat entre deux parties. Soyez responsable, autonome, bâtissez-vous votre carrière ! Les plus « agiles » auront les conditions voulues par leurs talents. C’est moins l’émergence de l’autonomie de parties contractantes que l'établissement de liens d’allégeance : allégeance du plus faible au plus fort et loi du marché. Chacun aura t il son contrat avec ses objectifs ? Un service hospitalier n’est pas la juxtaposition d’objectifs individuels. C’est un lieu de mobilisation collective pour le soin aux patients. Le soin n'est pas une somme d'indicateurs et d'objectifs (DMS, IP, GHM ou score IFAQ). Le rêve d’une organisation parfaite, où chaque individu, lié par un contrat, remplirait des objectifs prévus à l’avance et quantifiables, pour répondre aux besoins également quantifiables et prévisibles, tient du délire de gestionnaires shootés aux indicateurs.

 

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Le gouvernement par indicateurs, ou par les nombres déconnectés du réel,  a été un échec sous le visage du gosplan, peut on croire un instant que son avatar moderne sera plus efficace et améliorera le quotidien hospitalier ?

A défaut de jaunir les blouses il serait temps de les rendre visibles

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