Covid19: depuis l'oeil du cyclone

D'un membre du personnel du centre hospitalier intercommunal Compiègne-Noyon dans l'Oise... Perte du bon sens, communication mais paralysie de l'action.

De l’Oise... Réunion quotidienne cadres, médecins, administratifs tous les jours à 9 heures depuis le 26.

Les mines s’assombrissent de jour en jour... Ça a commencé il y a 3 jours exactement le 25 février à 20 heures 30. 3 cas de COVID19 sur Compiègne en 3 jours. On nous annonce aujourd’hui 95 personnels en arrêt de travail ce matin (17 médecins, 34 IDE, 28 AS, 16 autres catégories) suite au screening de la cellule de veille épidémiologique le 27 pour le cas diagnostiqué auprès du CNR le 25 février.

On attend les résultats des prélèvements du 27. Tout était cadré le 27 début après midi. Et le 27 à 16 h 30 annonce d’un nouveau cas. Nouveau tour de la cellule de veille épidémiologique le 27. Elle fait un travail formidable. Le 28 appel du personnel concerné, arrêts de travail, prélèvements, attente des résultats qui arriveront le 29? 30? .

On a demandé du personnel : médecins, IDE en renfort auprès de la réserve sanitaire. La directrice nous a annoncé ce matin la venue d’un médecin réanimateur et un hygiéniste. Et le service de santé des armées? Il sera peut-être très occupé avec les trois cas de militaires atteints de COVID19 sur la base de Creil (où travaillait comme civil le patient diagnostiqué le 25). C’est tout.

On a annulé les consultations et activités programmées ce jour pour combien de jours ??? Jusqu’à Mercredi. Après ??? On ferme des services (addictologie, chirurgie ambulatoire) pour accueillir les gens symptomatiques qui arrivent aux urgences depuis hier. Un médecin généraliste contaminé mais combien non dépistés ? Aucune information aux généralistes m’a dit un confrère.

On attend le matériel, on informe avec de belles affiches sur l’utilisation des masques, solution hydroalcoolique « Soyons raisonnable aujourd’hui pour demain ». L’établissement est en contact permanent avec la Direction Générale de La Santé. L’ARS est à nos côtés. Le CHU d’Amiens nous épaule.  Les malades ont  peur, on sourit pour les rassurer. On piste les journalistes qui hantent les couloirs vides, désertés. Ambiance de plomb.  Les collègues de la cellule de crise sont épuisés, blafards à J3  : médecins, cadres, infirmières, directeurs. Chacun pense à sa famille: sont-ils contaminés ? Les ai-je contaminés ? La crèche me les refuse déjà. Comment je fais?

En fin de journée on fait ses courses sur le Drive. Pas possible ce soir. Rupture de stock. La population se confine toute seule. On prend conscience de jour en jour de l’ampleur du désastre sanitaire. D’accord ça peut être une grippette . Mais les cas graves imprévisibles sans comorbidités? Et toutes les autres urgences ? Comment va-t-on les gérer? Des pompiers malades ? Des ambulanciers malades ? Les prestataires à domicile (nutrition assistance respiratoire etc..) ne peuvent plus assurer la même prestation car leur personnel a été exposé... Les CHU parisiens vident leur service à tour de bras se préparant à la crise. Ils ont raison : Creil, Crepy en Valois sont  les dortoirs de Paris. Les prestataires ne savent pas si ils auront assez de matériel....

Je suis génération SIDA. On diagnostiquait aux urgences les patients mais on a jamais été débordés comme ça. J’ai connu toutes les autres crises sanitaires:  la canicule, la pandémie grippale, le SRAS en France. Mais là rien à voir. L’ennemi avance invisible. Il se répand vitesse grand V. Et notre système et notre temps s’est appauvri, délité. Il ne va pas avoir les reins pour la supporter malgré tout notre professionnalisme, notre énergie notre bonne volonté. Alors ça n’est pas abuser de demander des moyens pour la crise et des moyens pour remettre à flots le système de santé. Car il y en aura d’autres. On a le droit de vivre et travailler dans la sécurité et la sérénité.

Pourquoi n’ont ils pas pris des mesures drastiques plus tôt comme les chinois?  Pour une affaire de pognon ? L’Oise a trois aéroports internationaux : Beauvais, Roissy  Charles de Gaulle et la base militaire de Creil. On ne va pas freiner le commerce. Total : ça va coûter plus cher. Et la crise économique derrière. Alors ne rentrons pas dans leur jeu. Eux nous instrumentalisent. Eux ne nous respectent pas. Nous, nous savons gérer, anticiper, planifier. Pas eux.

Excusez-moi pour la longueur du texte . Écrire est un excellent exutoire. Courage à toutes et tous pour les semaines à venir.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.