Billet de blog 28 févr. 2020

Covid19: depuis l'oeil du cyclone

D'un membre du personnel du centre hospitalier intercommunal Compiègne-Noyon dans l'Oise... Perte du bon sens, communication mais paralysie de l'action.

anne gervais
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

De l’Oise... Réunion quotidienne cadres, médecins, administratifs tous les jours à 9 heures depuis le 26.

Les mines s’assombrissent de jour en jour... Ça a commencé il y a 3 jours exactement le 25 février à 20 heures 30. 3 cas de COVID19 sur Compiègne en 3 jours. On nous annonce aujourd’hui 95 personnels en arrêt de travail ce matin (17 médecins, 34 IDE, 28 AS, 16 autres catégories) suite au screening de la cellule de veille épidémiologique le 27 pour le cas diagnostiqué auprès du CNR le 25 février.

On attend les résultats des prélèvements du 27. Tout était cadré le 27 début après midi. Et le 27 à 16 h 30 annonce d’un nouveau cas. Nouveau tour de la cellule de veille épidémiologique le 27. Elle fait un travail formidable. Le 28 appel du personnel concerné, arrêts de travail, prélèvements, attente des résultats qui arriveront le 29? 30? .

On a demandé du personnel : médecins, IDE en renfort auprès de la réserve sanitaire. La directrice nous a annoncé ce matin la venue d’un médecin réanimateur et un hygiéniste. Et le service de santé des armées? Il sera peut-être très occupé avec les trois cas de militaires atteints de COVID19 sur la base de Creil (où travaillait comme civil le patient diagnostiqué le 25). C’est tout.

On a annulé les consultations et activités programmées ce jour pour combien de jours ??? Jusqu’à Mercredi. Après ??? On ferme des services (addictologie, chirurgie ambulatoire) pour accueillir les gens symptomatiques qui arrivent aux urgences depuis hier. Un médecin généraliste contaminé mais combien non dépistés ? Aucune information aux généralistes m’a dit un confrère.

On attend le matériel, on informe avec de belles affiches sur l’utilisation des masques, solution hydroalcoolique « Soyons raisonnable aujourd’hui pour demain ». L’établissement est en contact permanent avec la Direction Générale de La Santé. L’ARS est à nos côtés. Le CHU d’Amiens nous épaule.  Les malades ont  peur, on sourit pour les rassurer. On piste les journalistes qui hantent les couloirs vides, désertés. Ambiance de plomb.  Les collègues de la cellule de crise sont épuisés, blafards à J3  : médecins, cadres, infirmières, directeurs. Chacun pense à sa famille: sont-ils contaminés ? Les ai-je contaminés ? La crèche me les refuse déjà. Comment je fais?

En fin de journée on fait ses courses sur le Drive. Pas possible ce soir. Rupture de stock. La population se confine toute seule. On prend conscience de jour en jour de l’ampleur du désastre sanitaire. D’accord ça peut être une grippette . Mais les cas graves imprévisibles sans comorbidités? Et toutes les autres urgences ? Comment va-t-on les gérer? Des pompiers malades ? Des ambulanciers malades ? Les prestataires à domicile (nutrition assistance respiratoire etc..) ne peuvent plus assurer la même prestation car leur personnel a été exposé... Les CHU parisiens vident leur service à tour de bras se préparant à la crise. Ils ont raison : Creil, Crepy en Valois sont  les dortoirs de Paris. Les prestataires ne savent pas si ils auront assez de matériel....

Je suis génération SIDA. On diagnostiquait aux urgences les patients mais on a jamais été débordés comme ça. J’ai connu toutes les autres crises sanitaires:  la canicule, la pandémie grippale, le SRAS en France. Mais là rien à voir. L’ennemi avance invisible. Il se répand vitesse grand V. Et notre système et notre temps s’est appauvri, délité. Il ne va pas avoir les reins pour la supporter malgré tout notre professionnalisme, notre énergie notre bonne volonté. Alors ça n’est pas abuser de demander des moyens pour la crise et des moyens pour remettre à flots le système de santé. Car il y en aura d’autres. On a le droit de vivre et travailler dans la sécurité et la sérénité.

Pourquoi n’ont ils pas pris des mesures drastiques plus tôt comme les chinois?  Pour une affaire de pognon ? L’Oise a trois aéroports internationaux : Beauvais, Roissy  Charles de Gaulle et la base militaire de Creil. On ne va pas freiner le commerce. Total : ça va coûter plus cher. Et la crise économique derrière. Alors ne rentrons pas dans leur jeu. Eux nous instrumentalisent. Eux ne nous respectent pas. Nous, nous savons gérer, anticiper, planifier. Pas eux.

Excusez-moi pour la longueur du texte . Écrire est un excellent exutoire. Courage à toutes et tous pour les semaines à venir.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus

À la Une de Mediapart

Journal — Cinéma
Jean-Luc Godard, l’entretien impossible
À l’heure où les bouleversements politiques, écologiques et sociaux semblent marquer la fin d’une époque, Mediapart a eu envie de rendre visite à Jean-Luc Godard, dont les films sont des mises en abyme inégalées des beautés et des troubles du monde. Mais rien ne s’est passé comme prévu. 
par Ludovic Lamant et Jade Lindgaard
Journal — France
Procès des sondages de l’Élysée : le PNF requiert finalement l’incarcération de Claude Guéant
La réouverture des débats a opposé deux thèses, ce vendredi, au tribunal de Paris. L'ex-ministre de Sarkozy assure qu’il ne peut pas rembourser plus rapidement ce qu’il doit encore à l’État. Le Parquet national financier estime au contraire qu’il fait tout pour ne pas payer.
par Michel Deléan
Journal — Santé
Didier Raoult sanctionné par la chambre disciplinaire du conseil de l’ordre
La chambre disciplinaire de l’ordre des médecins a sanctionné, le 3 décembre, d’un blâme le professeur Didier Raoult. Lors de son audition devant ses pairs, il lui a été reproché d’avoir fait la promotion de l’hydroxychloroquine sans preuve de son efficacité.
par Pascale Pascariello
Journal
Des traitements à prix forts, pour des efficacités disparates
L’exécutif a dépensé autour de 100 millions d’euros pour les anticorps monoclonaux du laboratoire Lilly, non utilisables depuis l’émergence du variant Delta. Il s’est aussi rué sur le Molnupiravir de MSD, malgré un rapport bénéfices-risques controversé. En revanche, les nouveaux remèdes d’AstraZeneca et de Pfizer sont très attendus.
par Rozenn Le Saint

La sélection du Club

Billet de blog
Exaspération
Rien n’est simple dans la vie. Ce serait trop facile. À commencer par la dépendance physique à perpétuité à des tiers, professionnels ou non. Peut-être la situation évoluera-t-elle un tant soit peu lorsque les écoles de formation aux métiers du médico-social et du médical introduiront la Communication NonViolente (CNV) et le travail en pleine conscience dans leurs modules ?
par Marcel Nuss
Billet de blog
SOS des élus en situation de handicap
Voilà maintenant 4 ans que le défenseur des droits a reconnu que le handicap était le 1er motif de discrimination en France, pourtant les situations de handicap reconnues représentent 12% de la population. Un texte cosigné par l’APHPP et l’association des élus sourds de France.
par Matthieu Annereau
Billet de blog
Précarité = Adelphité
Nous exclure, nous isoler, nous trier a toujours été admis; nous sacrifier n’a jamais été que le pas suivant déjà franchi par l’histoire, l’actualité nous a prouvé que le franchir à nouveau n’était pas une difficulté.
par Lili K.
Billet de blog
Ne vous en déplaise, Madame Blanc
Plusieurs médias se sont fait l’écho des propos validistes tenus par Françoise Blanc, conseillère du 6ème arrondissement de Lyon du groupe « Droite, Centre et Indépendants » lors du Conseil municipal du 18 novembre dernier. Au-delà des positions individuelles, cet épisode lamentable permet de cliver deux approches.
par Elena Chamorro