L'homme Julian Assange trahi par ses avocats

Les audiences d’extradition n’auraient pas dû avoir lieu. On ne juge pas un homme désorienté par la torture. Isolé, Julian Assange reste aux mains de ses avocats qui n’ont pas demandé sa libération. L’audience de demain à Londres est un pas de plus vers un totalitarisme sans vergogne ni justice.

Les informations authentiques disparaissent sur la toile numérique à mesure que les lambeaux de démocratie occidentale s’étiolent. À l’exception de la censure garante d’un minimum de décence, la censure a toujours été l’œuvre de ces criminels que les vérités dérangent. C’est pourquoi nous ne révèlerons pas pour l’instant la source des propos d’un Julian Assange qui dérange, propos récemment découverts et qui par chance n’ont pas été totalement effacés. Il faudra donc que vous nous fassiez confiance sur la base d’une éthique de la constance.

Ce Julian Assange qui nous écrivait en 2006, avec en en-tête la photo d’exergue de cet article, celle d’un homme jeune et d’une santé solaire, dénote une connaissance aigue et sans illusion du milieu judiciaire. L’Assange hacker avait beau n’avoir que 35 ans sur le papier, il avait déjà subi les foudres de la justice australienne, cadrée en toute logique par les instances américaines qui s’étaient laissées par lui pénétrer (en l’occurrence via l’entrée virtuelle Air Force du Pentagone, une pénétration forcée bien plus authentique que celle alléguée par la plaignante suédoise Anna Ardin dont nous avons déjà déployé le degré zéro de crédibilité dans une affaire que seuls des média-censeurs pouvaient continuer de qualifier de « viol » neuf ans plus tard).

Il y a 13 ans déjà, Julian Assange citait un auteur illustre : « Je ne sais pas qui sont les Grands avocats, et il n’existe probablement aucun moyen de les approcher ». Le « Grand avocat » Peter Faris QC l’aurait représenté en Australie, un « défenseur des barons de la drogue » réputé proche de la gauche radicale. Las, l’homme a selon lui tranquillement poursuivi sa carrière en tant que procureur « de droite et démagogue de premier ordre ».

Julian Assange Julian Assange

Dans ces épisodes d’introspection de 2006 à 2007, Julian Assange enchaîne poésies, références musicales, analyses politiques et scientifiques, confidences sur les opérations de hacking anti-nucléaires venues d’Australie ; bref, c’est l’Assange que l’on connait le mieux qui s’exprime. Sa tirade sur les avocats est longue, complexe, difficile à saisir, preuve d’une réflexion profonde tirée de son expérience. Nous en avons traduit trois passages :

« Quiconque se trouve en prise avec les agents de justice sont exposés à toutes les formes d’hypocrisie, de mensonges et d'incompétence. Si l'on est assez fou pour exiger une réparation équitable à chaque nouvelle insulte, il est alors possible de créer une source inépuisable d'injustice et ainsi, chemin faisant, de transformer une petite injustice en une injustice incommensurable. »

« Les avocats tendent à bonifier la perception d'eux-mêmes en cherchant des précédents juridiques qui leur permettent de plaider dans des Cours de Justice de niveau toujours supérieur, au sein d’équipes juridiques de statut plus élevé afin de se confronter légalement avec des ennemis d’une puissance encore plus grande. »

« Les accusés les plus intelligents sont amenés à comprendre le langage de la Cour afin de comprendre le nouvel environnement auquel ils sont confrontés. 

Il en ressort un scepticisme et un esprit critique affuté, mais surtout une maturité sur la question qui fait de Julian Assange un citoyen tout à fait capable de plaider et de se défendre lui-même ; ayant été empêché de le faire, Assange a sans aucun doute perdu le meilleur de ses avocats.

Le choc de l’été

Qu’est devenu aujourd’hui ce Julian Assange, nul ne le sait. L’audience d’extradition du 11 octobre 2019 à la Westminster Court nous a présenté sur écran télé un homme dépenaillé à la barbe broussailleuse, mutique tout au long de l’audience, comme absent, indifférent à ce qui s’y joue, se dénommant « Paul Julian Assange » lui qui n’a jamais que signé J.A. ou J.P.A. Nous savons juste qu’il subit une « torture psychologique » de longue haleine, certifiée par Niels Melzer de l’ONU. Cela est-il synonyme d’un lavage de cerveau assorti d’une médication “mal adaptée“ ? L’absence sidérale de curiosité de la part de l’équipe d’avocats nous interdit d’en savoir plus : ils n’ont fait aucune demande de rapport médical à l’administration de la prison Belmarsh, ou bien s’ils les ont obtenus, ils les ont jalousement gardés pour eux. De peur de choquer les juges ?

Choqués, citoyens que nous sommes, nous le sommes. Notamment depuis le 18 Juillet 2019, date à laquelle la « legal team » a décidé d’annuler l’appel contestant la peine purgée par leur client, 50 semaines ferme pour rupture de liberté conditionnelle. Une décision si courageusement assumée qu’aucun des avocats ne l’a commentée ni argumentée. Le valeureux Kristin Hrafnsson, rédacteur en chef de WikiLeaks, est allé lui-même au charbon sur CN Live avec des histoires d’économie de moyens et de ressources, faisant du bénévolat pour faire le boulot des avocats payés par WikiLeaks ; pardon, plutôt par Sunshine Press Production, apparemment. Des factures salées à la minute près pour certains des avocats.

Assange Lawyers's bill. Assange Lawyers's bill.

Après s’être transformé en succédané d’avocat l’espace d’un tournage télévisuel, Kristin Hrafnsson n’a pas poussé l’expérience plus loin. Personne ne l’a vu aux audiences du tribunal de Westminster, ni le 20 Septembre ni le 11 Octobre, et à celle du 13 septembre, les journalistes ne l’ont visiblement pas aperçu. Enfin, pour ce qu’ils en disent.

L’avocate droitsdelhommiste Jennifer Robinson de Doughty Street Chambers, si prolixe devant les caméras et micros pour parler de liberté de la presse, ne se précipite pas aux audiences non plus depuis septembre. Elles sont “techniques“ il est vrai, ces ennuyeuses séances. Elle voyage beaucoup, de Melbourne où elle était le 9 aout, à New York où elle était pour deux semaines (c’est ce qu’ont appris des touristes obnubilés par les visites de prisons londoniennes et de cabinets d’avocats ; du moins ont-ils été pris pour des touristes, puisque ni Doughty Street Chambers ni Gareth Peirce de BirnbergPeirce n’ont répondu à leurs questions et propositions de fructueux échanges).

Démissions en cascade

L’appel du non appel du 18 Juillet n’était cependant qu’un acte parmi d’autres de la compétition de jetage d’éponges opérée par les illustres représentants de la défense.

Pas de demande de libération pour raisons de santé.

Pas de plainte formelle pour faits de torture avérée, en pays supposé démocratique de surcroit.

Pas de plainte pour illégalité du kidnapping (oxymore) de Julian Assange à l’ambassade d’Équateur par la police britannique. En effet, le retrait de l’asile politique initialement accordé par l’Équateur était nul et non avenu, puisque contrevenant à la constitution du pays et au-delà, ce qui permettait à la défense de plaider pour un kidnapping en lieu et place d’une « arrestation ».

Pas de revendication du statut de prisonnier politique pourtant évident, avec tout ce que ce statut permet d’exiger, au vu des Conventions de Genève et tutti quanti édictées par l’ONU depuis des lustres. Une institution que l’on peut du reste qualifier de bien silencieuse au regard des prérogatives dont elle dispose.

Absence de demande de libération au terme de la mi-peine de prison arrivée à échéance le 22 septembre, laquelle était selon la loi quasi automatique.

En effet lors de l'audience du 13 septembre au tribunal de Westminster, la juge Vanessa Baraitser déclarait : " Vous comparaissez aujourd'hui parce que votre peine d'emprisonnement est sur le point de prendre fin. Passé ce terme, votre statut de prévenu passe d'un prisonnier purgeant sa peine à une personne menacée d'extradition." En d'autres termes, Julian Assange aurait passé 25 semaines en prison au 22 septembre, ce qui correspond à la moitié de la peine de 50 semaines de prison prononcée en mai. Et à cette date, la libération d'Assange de Belmarsh aurait été presque automatique, selon la loi britannique, sachant qu'Assange s’est à priori correctement comporté en prison. Avez-vous entendu ou lu un analyste (les médias engagent de nombreux journalistes spécialisés), un avocat qui informe les citoyens de cette règle cruciale ?

La juge Baraitser conclut : "J'ai donc donné à votre avocate l'occasion de présenter une demande de libération sous caution en votre nom et elle a refusé de le faire. Peut-être pas surprenant à la lumière de vos antécédents de fuite dans cette procédure." Relisez cette phrase. Il se peut que la question suivante vienne à l’esprit : “Ai-je entendu ou lu un journaliste ou un fervent défenseur officiel étonné ou commentant les propos de la juge ?“.

De ce que nous avons lu, de defend.wikileaks.org aux interviews de John Shipton aux quelques articles sur la question, nous n’avons trouvé que de plates descriptions ou de vagues justifications.

C’est pourtant absolument énorme : un juge qui énonce la condamnation morale d’un justiciable (il a “fui“, il fuira donc encore) en s’appuyant sur le silence et l’inaction des avocats de Julian Assange. Condamnation morale qui soit-dit en passant, est validée par le silence ou la non-contradiction de ces propos par les mêmes avocats, après coup (l’avocate à qui s’adresse Madame la juge est en toute logique Gareth Peirce, présente à l’audience du 11 Octobre).

Un juge qui fait reposer sa décision sur un argumentaire moraliste, sans doute parce qu’il n’existe aucun argument juridique et factuel qui tienne pour ne pas le libérer.

Non-assistance à personne en danger

Étant donné l’état de santé physique et psychique de Julian Assange, il est temps de se demander si cette non-demande de libération par ses avocats ne relève pas de la non-assistance à personne en danger, accusation qui en France fait courir de très lourdes peines. Car il est de tout évidence qu’il ne commencera à être soigné vraiment que dans environnement de liberté de soins et d’espace. Si la prison était recommandée pour les malades, ça se saurait, assortie d’un isolement de 23 heures sur 24 (cf. témoignages de proches), ou non..

Pour que les media français commencent à se poser des questions sur l’état de la justice en Europe, il faudrait déjà qu’ils s’y intéressent. Pour ce cas emblématique, le journal Le Monde n’a rien publié depuis le 13 Avril ; aucun journaliste de Mediapart ne s’y est visiblement penché depuis cinq mois ; pour L’OBS ce fut un fait divers secondaire. Le chef de non-assistance à démocratie en danger pourrait bien leur être opposé, mais il n’est pas inscrit dans la loi.

Et comme les péquins sont obligés de faire leur boulot à leur place, ils découvrent des choses sur le tard. L’histoire de la “lettre d’excuse“, par exemple. Comment ses avocats l’ont-ils laissé (ou incité ?) écrire et envoyer aux juges une lettre qui le fait s’accuser de tout et de rien à la fois ? C’est la question à un million. Pas besoin de la traduire, les mots sont simples (contrairement à ses formulations complexes dont nous n’avons cité en début d’article que le plus limpide) :

"I apologize unreservedly to those who consider that I have disrespected them by the way I have pursued my case,…"

"I did what I thought at the time was the best and perhaps the only thing that could be done, which I hoped might lead to a legal resolution being reached between Ecuador and Sweden that would protect me from the worst of my fears.

"I regret the course that this took.

"Whilst the difficulties I now face may have become even greater, nevertheless it is right for me to say this now."

Exemple de taille : nulle et non avenue par définition, compte tenu de la torture psychologique qu'il subit, cette lettre de contrition digne d’un confessionnal clérical, n'a pas été contestée par ses avocats, ni par ses proches, ni par WikiLeaks. Ce que nous découvrons, c’est qu’elle fut rendue publique le 2 mai et non le 18 Juillet. Et que c’est Mark Summers de la firme Matrix Chambers (la troisième de Londres impliquée dans l’affaire) qui l’a lue devant les juges. Il serait bon qu’elle soit publiée dans son intégralité et sous sa forme manuscrite, ce qu’exige peut-être la loi. C’est peu dire que la publication de lettre écrite par un homme dont on connait l’état mental, est une trahison de premier ordre à l’endroit de la personne Julian Assange tel qu’il s’est fait connaitre. Cette question posée ici sous l’angle éthique, est d’une portée bien plus grave que sa portée juridique. C’est la dignité d’un homme qui est attaquée. C’est l’histoire de toute une vie d’action et de pensée qui est ici attaquée, un homme affaibli par un traitement duquel peu de personnes, s’il en existe, sont capables de résister.

Une pointure en torture au sein de la "legal team"

Après ça, on se dit que plus rien ne peut nous étonner. Eh bien si. Les avocats d’Assange sortent du chapeau comme par magie. Celui-ci a été officiellement intégré (c’est WikiLeaks qui l’a publié, voir article précédent en anglais) dans l’équipe par Geoffrey Robertson, le grand manitou des Doughty Street Chambers qui avait pris sous son aile Jennifer Robinson. L’avocat états-unien Alan Dershowitz, "éminent professeur de droit de Harvard ", est connu pour avoir fait des propositions pour légaliser la torture "dans le cadre de la guerre contre le terrorisme ". Pour des raisons bienveillantes, bien sûr : la torture est mieux contrôlée sous la surveillance d'un magistrat, n'est-ce pas ? Il était également proche de Jeffrey Epstein le pédophile, qu'il a défendu avec succès ; en 2008, Epstein n'a passé que quelques mois en prison, après avoir plaidé coupable en lien avec des abus sexuels sur mineur. Il y aurait tout un chapitre à écrire sur ses propres déboires en justice. C’est donc en février 2011 que Alan Dershowitz  rejoint l’équipe pour suivre la face américano-juridique de l’affaire Assange.

Geoffrey Robertson (left) and Alan Dershowitz (right) in the 2010 Sydney Festival of Dangerous Ideas. Geoffrey Robertson (left) and Alan Dershowitz (right) in the 2010 Sydney Festival of Dangerous Ideas.

Comment croire qu’un homme prônant la légalisation de la torture aux États-Unis, peut défendre objectivement un homme qui est visé par les Etats-Unis pour avoir dénoncé la torture ?

Nous ne savons pas s’il est encore actif aux côtés de Doughty street Chambers sur le cas Assange, mais sans preuve du contraire, il l’est encore. Sur le plan légal comme sur le plan moral, c’est absolument incroyable.

Demain 21 Octobre se déroulera l’audience où Julian Assange est censé se présenter physiquement à la Westminster Court. Nous ne connaissons pas précisément l’objet de cette audience d’extradiction pour les États-Unis.

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