Les intellectuels dans le monde musulman médiéval

La place qu'occupent les savants médiévaux est fondamentale. Non seulement pour le monde musulman où ils occupent une position centrale, mais aussi pour l'Occident qui va découvrir et s'approprier l'apport de ces intellectuels musulmans ou vivant en terre d'Islam. Leurs réflexions sont même à l’origine de la Renaissance européenne.

Le rôle joué par les intellectuels en terre d'Islam est grand. Ce n'est pas pour rien si le monde musulman a fourni au moyen-age quelques uns de ses plus grands savants. Certains d'entre eux, découvert sur le tard par les occidentaux, sont à l'origine de la Renaissance européenne. Ces savants, souvent très mobiles, jouent un rôle particulier étant convoités par les dirigeants ou au contraire pourchassés. Nous verrons, à travers différents exemples que leur apport en cette période particulière est fondamental et qu'on ne peut traiter la question du pouvoir dans le monde musulman sans dire un mot sur le rôle des intellectuels.

 

Si il y a bien un endroit où les savants prennent toute leur place à l’époque médiévale, c'est dans l'Espagne musulmane. Al Andalus est un incroyable foyer d'intellectuels. La rivalité entre les princes qui y règnent est particulièrement vive dans les domaines littéraires, artistiques et scientifiques. Cela pousse les princes à rechercher la compagnie des meilleurs intellectuels de leur temps et alimente ainsi une spirale de la connaissance et du savoir.

D'après Pierre Guichard, Ibn Darrady al Qastalli est « le plus éminent poète ». Il ère dans l'Espagne musulmane, après Cordoue il se retrouve à Ceuta, puis Alméria, Valence, Tortosa et Saragosse. Cette grande mobilité s'explique par la concurrence des princes musulmans qui s'arrache son talent mais aussi par la grande instabilité politique qui caractérise la période.

Ibn Hazn est un auteur prolifique du XIème siècle. Originaire de Cordoue, il écrit sur de nombreux sujets. Son ouvrage le plus célèbre est le Collier de la colombe (tawq al hamama). Malgré sa renommée, il demeure à l'écart du pouvoir et critique même les souverains des taïfas. Cela lui vaut de voir ses livres brûlés à Séville.

Certaines cités sont réputées pour leurs savants. C'est le cas de Tolède. La ville est le lieu d'une activité intellectuelle importante grâce au mécénat du souverain al Ma'mun (1043-1075). On distingue dans les savants de Tolède un mathématicien et astronome, Al Zarqali. Ce dernier jouira d'une grande renommé chez les chrétiens sous le nom d'Azarquiel. L'agronome Ibn Wafid est quant à lui chargé par al Ma'mun de créer un jardin botanique royal (djannat al sultan). On voit ici la diversité des attentes vis à vis de ces intellectuels.

Il y a aussi une importante activité intellectuelle à Saragosse. En particulier sous la dynastie hudide. Cette activité est illustrée par le penseur juif Ibn Gabirol puis le philosophe Ibn Badjdja. Notons que ce dernier est aussi musicien et poète.

 

Certains savants s'illustrent particulièrement. C'est le cas du célèbre Ibn Rochd (Avéroes). Il né à Cordoue en 1126 et meurt à Marrakech en 1198. Il est médecin, juriste et philosophe. Ibn Rochd fait partie de ses intellectuels musulmans qui redécouvrent la pensée d'Aristote et vont lui donner un second souffle. Il milite pour la reconnaissance du philosophe dans le monde musulman et insiste sur la nécessité d'avoir une lecture philosophique du Coran afin de ne pas tomber dans le sectarisme. Cela lui vaudra une réputation d'hérétique. Des oulémas brûlent ses œuvres en 1199. Il aura une grande influence dans le monde occidental et est probablement aujourd'hui le savant musulman le plus célèbre en Europe.

Dans la même période, un autre savant s'illustre, juif cette fois, Moïse Maïmonide. Médecin et philosophe, il né lui aussi à Cordoue, en 1138, et meurt au Caire en 1204. Après une jeunesse d'errance à travers le monde musulman, il s'installe en Égypte et devient grand rabbin. Il se consacre à ses écrits grâce à son frère qui l'entretient. Une fois celui-ci décédé, Maïmonide offre ses services de médecin. Il sera le médecin personnel de Saladin et de sa famille. Au cours de sa vie il rédige de nombreuses œuvres et entretient une vive correspondance. Sa pensée est réputée être assez proche de celle d'Ibn Rochd, qu'il n'a pourtant jamais rencontré.

Ibn Taymiyya est un théologien d'origine kurde du début du XIIIème siècle, qui vit dans la partie orientale du monde méditerranéen. La période où il vit est caractérisée par les affrontements entre Mamelouks et Mongols. Il appelle au djihad contre ces derniers. Il met en doute la conversion à l'Islam des Mongols et les combats par ses écrits mais aussi par les armes. Son radicalisme religieux lui attire l'hostilité des dirigeants mamelouks et il est incarcéré. Ibn Taymiyya meurt en prison.

 

Si il ne fallait retenir qu'un seul intellectuel pour notre période, ce serait sans conteste Ibn Khaldun. Il né à Tunis en 1332 et meurt au Caire en 1406. Il vit dans une période trouble marquée par des affrontements constants et l'absence d'unité du Maghreb. Il mène une vie d'errance qui le conduit de Fès à Damas en passant par Bougie ou Grenade. Il se fait de nombreux ennemis et est même jeté en prison. Ibn Khaldun est interdit de séjour à Tlemcen et à Tunis. Il vit réfugié dans le sud de l'Algérie durant quatre années.

Il écrit des ouvrages de théologie et d'histoire. Mais il n'est pas étranger à la philosophie ou même à la sociologie. Il écrit aussi une autobiographie. Son œuvre majeure est sans doute le Livre des exemples, lequel est précédé de la célèbre introduction la Muqaddima.

En plus de son activité intellectuelle, Ibn Khaldun mène une activité politique qui le conduit à être un temps chambellan à Bougie (1365). Déçu du Maghreb il part pour l’Égypte et tombe en admiration pour la ville du Caire. Du fait de son errance et de sa confrontation directe avec le pouvoir, avec tous les types de pouvoirs (il a même rencontré Tamerlan), Ibn Khaldun nous livre, dans ses écrits, une importante réflexion sur le pouvoir.

 

Enfin, il faut préciser que les intellectuels musulmans ne se cantonnent pas à notre sphère géographique. Ainsi, dans notre période, on peut citer certains d'entre eux. Par exemple, le géographe et botaniste Al Idrisi, originaire d'Al Andalus qui vécu à la cour des rois normands de Sicile au XIIème siècle. Il a soutenu la théorie de la sphéricité de la Terre et est célèbre pour sa connaissance des plantes médicinales.

L'autre grand savant est le perse Ibn Sira (Avicenne). Ce chiite a un rôle de première importance pour la partie perse du monde musulman. Né en 980, il meurt en 1037 en Iran. Proche du pouvoir, il subit les aléas des troubles politiques et est un temps jeté en prison. Il mène même des expéditions militaires et c'est au cours de l'une d'elle qu'il décède. Il est célèbre pour sa philosophie mais surtout pour son œuvre médicale majeure, le Canon de médecine. Cet ouvrage est ramené en occident par les croisés

 

Nous avons vu, brièvement, que les intellectuels jouent un rôle important durant la période médiévale. Le monde musulman est probablement l’endroit où se concentre alors le plus grand nombre de savants de qualité. Leur apport est énorme. Outre l'héritage scientifique et littéraire qu'ils nous laissent, bon nombre d'entre eux ont un impact sur le pouvoir qui peut les convoiter ou les pourchasser. A travers ces rapides exemples nous voyons que la période, pourtant trouble, est propice à l'émergence de grands intellectuels et que ceux-ci marquent de leur empreinte l'époque médiévale.

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