L'Islam dans les sociétés coloniales

Les colonisateurs européens butèrent face à une religion qui se veut universelle, l'Islam. Ce dernier joue en effet un rôle fondamental dans bon nombre de colonies et devient un vecteur de l'indépendance.

Introduction

« L'Islam constitue une réalité religieuse et idéologique essentielle dans le monde colonial. » (Frémeaux)

Il faut garder en tête que l'Islam concerne un très grand nombre des colonisés. Ainsi, au niveau mondial, un tiers des autochtones dans les colonies sont musulmans et les deux tiers des musulmans du monde vivent sous domination coloniale.

Dans l'empire hollandais, sur 50 millions de colonisés, 45 sont musulmans (des Javanais pour l'essentiel) ; dans l'empire français, sur 55 millions de colonisés, 20 sont musulmans (majoritairement Arabes) ; dans l'empire britannique, sur 400 millions de colonisés, 95 sont musulmans (Indiens pour la plupart).

Il y a, entre ses différents musulmans, une mise en relation, via le pèlerinage à La Mecque, des plus pieux, des plus riches, donc des plus puissants. Cela permet la propagation très rapide des idées et des rumeurs.

C'est une communauté unie, soudée, en dépit des frontières, ce qui préoccupe le pouvoir colonial. « La diffusion de l'arabe littéraire modernisée, par l'intermédiaire de la presse, de la radio et du cinéma, facilite les rapprochements. »(Frémeaux)

 

La colonisation face à l'Islam

La conquête de nouvelles terres revêt souvent un caractère sacré, on propage le catholicisme. Il y a un esprit de croisade qui anime la France lors de la conquête de l'Algérie, on voit même des soldats détruire des mosquées. Louis Veuillot, responsable de l'administration coloniale française dit ceci : « les derniers jours de l'islamisme sont venus. Alger, dans vingt ans, n'aura d'autre Dieu que le Christ. En ce moment même, l'œuvre divine est consommée. Attaqué sur tous les points, le Croissant se brise et s'efface... les Arabes ne seront à la France que lorsqu'ils seront chrétiens. » La politique d'évangélisation continue malgré les changements de gouvernements. La République laïque soutient l'Église catholique qui bute sur des musulmans attachés à leur religion. Cet attachement à l'Islam renforce l'hostilité envers les peuples musulmans.

La France organise elle même, dans ses colonies, le pèlerinage à La Mecque pour éviter que les pèlerins entrent en contact avec des musulmans d'autres pays.

Pour le croyant, la colonisation est un scandale. Être colonisé par l'européen est , pour un musulman, irrecevable canoniquement, inacceptable historiquement et intolérable existentiellement.

Il y a en métropole une fascination pour l'Islam, incarnée par l'orientalisme. Il y a chez certains européens la volonté d'aider à la renaissance orientale, à la régénération de l'Islam. Mais l'utopie colonisatrice se transforme vite en impérialisme colonial. On assiste alors à des explosions périodiques d'islamophobie. C'est, selon Rivet, « le mélange raté des civilisations qui trouble les européens férus d'Orient. »

 

Administration coloniale et Islam

« Les puissances coloniales ont toujours accordé une attention particulière à l'Islam, non seulement en raison de l'importance numérique des fidèles, mais aussi en raison de l'étroite imbrication du politique et du religieux qu'il suppose, puisque c'est de la religion que le pouvoir tire sa légitimité et que la société reçoit ses lois. Les Français et les Hollandais tiennent à exercer un strict contrôle. En Tunisie et au Maroc, la surveillance des cultes et l'existence d'un budget destiné à leur entretien sont d'autant plus facile qu'il n 'y a jamais eu de séparations, le pouvoir central étant, comme dans tous pays musulman, le défenseur de l'Islam. En Algérie, selon des décrets (1907) le gouverneur général nomme et salarie les desservants des mosquées, et les enseignants des principaux établissements d'enseignement coranique » (Frémeaux). On ne retrouve pas ce procédé dans l'empire britannique.

Pour Grandhomme, le maître mot de la rencontre entre Islam et pouvoir colonial français c'est l'accommodation. Elle nous dit que « la tradition républicaine qui consiste à vouloir assimiler les populations colonisées, se trouve d'autre part confrontée à un terreau religieux spécifique » et de poursuivre : « la colonie a été un des foyers privilégiés de l'application d'une politique coloniale assimilationniste ».

En Afrique de l'ouest, l'Islam est, depuis la chute des empires subsahariens, une religion choisie, proche des populations. L'administration coloniale a pris conscience du poids des confréries et de l'Islam dans la société ouest-africaine. L'administration s'appuie sur les chefs religieux et ceux ci s'appuient à leur tour sur l'administration coloniale, chacun profitant de l'autre pour asseoir son influence et son pouvoir. « Malgré leur légitimité, les autorités musulmanes ont souvent besoin de transiter par le pouvoir colonial »(Grandhomme).

Par peur de contagion des contestations, on assiste à la recrudescence de la surveillance du religieux par l'administration.

Du fait des préjugés racistes, il y a une séparation entre les musulmans par les colonisateurs qui font des musulmans du sud du Sahara des musulmans de second rang.

En Algérie, l'influence des Oulémas (savants) est grandissante et le « mouvement des Ulémas » diffuse le slogan suivant : « L'Islam est ma religion, l'arabe est ma langue, l'Algérie est ma patrie ».

Il y a cependant un phénomène d'acculturation des élites musulmanes venus explorer l'occident ou étudier en Europe.

 

Guerres mondiales et Islam

Avec les deux guerres mondiales, c'est des milliers de soldats coloniaux, dont bon nombre de musulmans, qui sont envoyés au front pour défendre les couleurs de la métropole. Leur sacrifice sera ignoré par les puissances coloniales alors qu'il reste, pour les peuples colonisés, dans toutes les mémoires. Cela vient s'ajouter aux rancœurs nombreuses que ressentent les musulmans colonisés.

« La division du Moyen-Orient après la guerre [1ere Guerre Mondiale], sous contrôle européen, alors que les promesses alliées, notamment britanniques, avaient fait naître les espoirs d'un grand état arabe, a vu naître bien des frustrations. »(Frémeaux)

Ces promesses non tenues accentuent le fossé entre croyants et colonisateurs, les seconds ayant de plus en plus de mal à justifier leur présence si ce n'est pour enrichir les métropoles. La situation se dégrade. Les puissances coloniales craignent que le religieux prenne de plus en plus de place et qu'il pousse les peuples colonisés à la révolte.

« L'internationalisation des courants politiques et religieux aux lendemains du deuxième conflit mondial, va contribuer à mettre l'Islam au centre des préoccupations françaises. »(Grandhomme)

Le pouvoir colonial pressent le danger que représente la religion musulmane et les chefs religieux pour sa domination sur les populations croyantes. La religion, si elle échappe au contrôle des colonisateurs, à un pouvoir émancipateur indéniable.

 

Islam et émancipation

Il est clair que la religion musulmane joue un rôle essentielle dans les combats émancipateurs des colonies et qu'elle est souvent un vecteur des revendications nationalistes. « Il n'y a pas à cette époque de véritable antagonisme entre Islam et nationalisme, étant donné la primauté du combat émancipateur »(Frémeaux). De même « L'Islam n'est pas seulement ce qu'on pourrait appeler une composante du nationalisme arabe. Il est aussi un ferment actif au sein du nationalisme indonésien »(Frémeaux). Ce n'est cependant pas toujours le cas, ainsi il y a une opposition forte au sein de l'Union Indienne entre les musulmans et les hindouistes, cela empêchera la création d'un seul État et favorisera la partition sanglante de l'Union Indienne.

Des appels à la guerre contre les colons sont lancés par les dignitaires religieux mais sans succès, le Djihad lancé en 1871 en Algérie, comme celui lancé en 1874 dans les Indes Néerlandaises, sont des échecs. Mais la lutte ne s'arrête pas pour autant et « dans les années 1930, des théories nouvelles du djihad comme guerre offensive, et non plus défensive, menant à la révolution islamique furent proposées, en Égypte par Hassan al-Banna, le fondateur des frères musulmans, et en Inde par Abdul-Ala Maududi qui créa en 1941 un mouvement éducatif, transformé ensuite en parti politique, la Jamaati-i-Islami. »(Atlande).

L'Islam continuera de jouer ce rôle de vecteur des contestations et de terreaux des aspirations indépendantistes, en particulier en Afrique du nord, et ce jusqu'aux proclamations d'indépendance.

 

 

Bibliographie :

-FREMEAUX Jacques; Les empires coloniaux, une histoire monde; CNRS Éditions; Paris; 2002.

-GIRARD Youssef; Gestion coloniale de l'Islam; the International Solidarity Movement (web); France; 2010.

-GRANDHOMME Hélène; Connaissance de l'Islam et pouvoir colonial : l'exemple de la France au Sénégal, 1936-1957 in French Colonial History, volume 10; Michigan State University Press; East Lansing; 2009.

-RIVET Daniel; Le moment colonial en Islam méditerranéen : la tentation de l'Occident in Islam en Europe/Islam d’Europe; DESCO; Lyon; 2003.

-SURUN Isabelle (dir); Les sociétés coloniales à l'age des empires 1850-1960; Éditions Atlande; Neuilly; 2012.

 

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